Les commentaires
de Marie-Noëlle Thabut

 


Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 28 octobre 2018

30éme dimanche du temps ordinaire


PREMIERE LECTURE - livre de Jérémie 31, 7-9

7 Ainsi parle le SEIGNEUR :
Poussez des cris de joie pour Jacob,
acclamez la première des nations !
Faites résonner vos louanges et criez tous :
« SEIGNEUR, sauve ton peuple,
le reste d'Israël ! »
8 Voici que je les fais revenir du pays du Nord,
que je les rassemble des confins de la terre ;
parmi eux, tous ensemble, l'aveugle et le boiteux,
la femme enceinte et la jeune accouchée ;
c'est une grande assemblée qui revient.
9 Ils avancent dans les pleurs et les supplications,
je les mène, je les conduis vers les cours d’eau
par un droit chemin où ils ne trébucheront pas.
Car je suis un père pour Israël,
Ephraïm est mon fils aîné.


UNE LUMIERE DANS LA NUIT
Il faut croire que cela allait bien mal ! Il suffit d'entendre ce ton presque triomphal par avance pour deviner dans quel contexte épouvantable Jérémie a pris la parole ici. Car c'est une caractéristique des prophètes. Jérémie, comme tous les prophètes, tient deux langages : à l'heure de l'insouciance et de l’infidélité à la Loi, il a des paroles très sévères pour inviter ses compatriotes à la conversion. Il menace, il annonce la catastrophe imminente. A temps et à contre-temps, au risque de devenir insupportable et d'être persécuté, il met en garde, il invite à ouvrir les yeux, à revenir vers Dieu. Son message, c'est « vos bêtises vous mènent tout droit à la catastrophe ! » Mais, au contraire, à l’heure du malheur et de la déportation, il vient redonner l’espérance, il rappelle que Dieu n’abandonne jamais son peuple, quelles que soient ses bêtises.
Le ton de ce texte est presque triomphal : mais il faut lire entre les lignes. Et alors on devine que le prophète prêche dans un contexte de malheur. C’est parce qu’on est au fin fond du désespoir que Jérémie ose dire « Poussez des cris de joie », c’est parce qu’on est au fin fond de l’humiliation que Jérémie appelle Jacob (c’est-à-dire le peuple d’Israël) « la première des nations ». Ce n’est pas par goût du paradoxe, c’est le cri de la foi ! C’est quand on est dans la nuit, qu’il faut à tout prix croire que la lumière reviendra. Le prophète, dans ces cas-là, c’est celui qui sait, le premier, discerner les lueurs de l’aube. On aura peut-être du mal à croire à ce message d’espoir puisque tout va mal, c’est pour cela qu’il prend la peine d’introduire son message par la formule solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Manière de dire : je ne parle pas de moi-même, ce que je vous dis, c’est Dieu lui-même qui vous le promet1.
De quel malheur s’agit-il ? Bien évidemment de l’exil à Babylone. Il ne peut pas s’agir des malheurs du royaume du Nord : on ne connaît pas exactement les dates de Jérémie, mais ce qui est sûr, c’est qu’il est né longtemps après la fin du royaume du Nord, lequel a été définitivement détruit par l’Assyrie (c’est-à-dire Ninive) en 721. Lui-même dit avoir entendu la parole du Seigneur pour la première fois pendant le règne de Josias qui a régné de 640 à 609. Le malheur dont il s’agit ne peut donc être que l’Exil à Babylone qui a duré de 587 à 538.
Mais alors comment expliquer la phrase : « Je les fais revenir des pays du Nord » ? Babylone est au sud par rapport à Jérusalem, que l’on sache. Mais tout simplement, parce que pour se rendre à l’est ou au sud, il fallait commencer par se diriger vers le nord et emprunter les routes du croissant fertile.
Une première vague de déportations a eu lieu en 597 puis une deuxième vague en 587 ; Jérémie, lui, n’a pas été déporté ; il a bien failli l’être, pourtant, il faisait partie de la file de déportés enchaînés ; mais le chef de la garde personnelle de Nabuchodonosor lui a laissé le choix, soit de partir à Babylone avec les déportés, soit de rester à Jérusalem et Jérémie a choisi de rester ; il a fort à faire à Jérusalem pour maintenir le moral de ceux qui sont restés au pays. Sur le plan politique, plusieurs partis s’opposent : faut-il rester sur place, subir cette tutelle babylonienne, et essayer de faire survivre le pays en attendant des jours meilleurs ? C’était la position de Jérémie ; faut-il au contraire s’exiler en Egypte ? Ou encore faut-il continuer la guerilla, quitte à supprimer ceux qui s’accommodent trop bien de la présence babylonienne ?
Le texte que nous venons d’entendre est donc écrit par Jérémie resté à Jérusalem, pour lutter contre le désespoir de ses compatriotes. Il annonce le grand retour des exilés « Voici que je les fais revenir du pays du Nord, que je les rassemble des extrémités du monde... C’est une grande assemblée qui revient. » Et il oppose les conditions du départ en exil dans l’humiliation au retour triomphal au pays : « Ils étaient partis dans les larmes, dans les consolations je les ramène. » Dans les convois de déportés, on sait bien d’avance qu’un certain nombre ne supportera pas la brutalité des conditions de détention et les difficultés de la route. Mais quand il s’agira de revenir, la marche sera douce, si douce que, même les plus faibles pourront l’entreprendre ! « Il y a parmi eux l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée. » C’est un peuple vaincu, affaibli, trébuchant qui a été emmené enchaîné, et, pour certains, les yeux crevés... C’est un peuple libre, assuré qui reviendra.

JE SUIS UN PERE POUR ISRAEL
Ce qui est troublant, c’est que tous les noms (Jacob, Ephraïm, Israël) que Jérémie emploie pour parler du peuple sont des noms qui qualifiaient non pas le royaume du Sud (Jérusalem) mais le royaume du Nord avant sa destruction ; sachant qu’en aucun cas Jérémie ne peut avoir été contemporain du royaume du Nord, on peut penser qu’il annonce ici, tacitement, la réunification du peuple de Dieu. On sait également qu’une partie de la population du Nord s’était réfugiée à Jérusalem après la destruction de Samarie en 721 ; peut-être s’adresse-t-il à eux tout particulièrement ?
Dernière remarque, la paternité de Dieu est affirmée très clairement ici : « Je suis un père pour Israël, Ephraïm est mon fils aîné ». Cette manière de parler de Dieu est récente : c’est peut-être le prophète Osée qui en a parlé le premier, au huitième siècle, dans le royaume du Nord, en décrivant la sollicitude de Dieu pour son peuple « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Egypte, j’appelai mon fils... J’étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson, tout contre sa joue. » (Os 11, 1. 4). Jusque-là, on hésitait à appeler Dieu Père, pour éviter toute ambiguïté ; car les autres peuples utilisaient volontiers ce même titre mais ils envisageaient la paternité divine à l’image de la paternité humaine, charnelle, biologique. En Israël, Dieu est le Tout-Autre, et sa paternité est d’un autre ordre. Mais Jérémie franchit le pas, il emploie le mot « Père » : « Je suis un père pour Israël, Ephraïm est mon fils aîné » ; encore une fois, c’est au creux même de la catastrophe que la foi d’Israël a fait un bond en avant.


PSAUME - 125 (126) – « Chant des montées »

1 Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
2 Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »
3 Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous :
nous étions en grande fête !

4 Ramène, SEIGNEUR, nos captifs,
comme les torrents au désert.
5 Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

6 Il s'en va, il s'en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s'en vient, il s'en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.


MERVEILLES QUE FIT POUR NOUS LE SEIGNEUR
Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Jérémie, au début de l’Exil à Babylone, annonçait déjà le retour au pays. Visiblement, au moment où ce psaume a été écrit, le retour est chose faite : « Quand le SEIGNEUR ramena nos captifs à Sion »... Vous connaissez l’histoire : la grande puissance Babylone vaincue à son tour ; le nouveau maître des lieux, Cyrus, a une tout autre politique : quand il s’empare de Babylone, en 538, il renvoie dans leurs pays respectifs toutes les populations déplacées par Nabuchodonosor. Les habitants de Jérusalem en ont bénéficié comme les autres. Cela paraît tellement miraculeux que Cyrus sera considéré comme l’envoyé de Dieu, ni plus, ni moins !
Ce psaume évoque donc la joie, l’émotion du retour : « Nous étions comme en rêve ». En exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé... quand cela s’est réalisé, on osait à peine y croire. Cette libération est pour le peuple une véritable résurrection : en exil à Babylone, il était littéralement condamné à la disparition, en tant que peuple : par l’oubli de ses racines et de ses traditions, par la contamination de l’idolâtrie ambiante. Pour évoquer cette résurrection, le psalmiste évoque deux images chères à ce peuple, celle de l’eau, celle de la moisson. L’eau pour commencer : « Ramène, SEIGNEUR nos captifs, comme torrents au désert » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert : mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout à coup éclosent des myriades de fleurs. Deuxième image, quand le grain de blé est semé en terre, c’est pour y pourrir, apparemment y mourir... quand viennent les épis, c’est comme une naissance... « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes. » Il y a certainement là l’évocation de la joie que suscite chaque nouvelle récolte : il suffit de penser que, dans toutes les civilisations, la moisson a toujours donné lieu à des réjouissances.
Mais, plus profondément, il y a la joie de la reprise en main du pays et de ses cultures : quand les exilés reviennent au pays, le pays revit. Au dernier verset, la traduction littérale est « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte ses gerbes. » En clair, l’esclavage, la captivité sont du passé : désormais le peuple cultive « ses » terres, il est propriétaire de « sa » récolte.
« On rapporte les gerbes » : la fête des Tentes était primitivement une fête des récoltes. Dans la pratique d’Israël, il en reste des rites d’apport de gerbes, précisément. Chaque année, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l’on « montait » à Jérusalem, pour la fête des Tentes, à l’automne. Si vous consultez votre Bible, vous verrez que ce psaume fait partie de ce qu’on appelle « les cantiques des montées » (c’est-à-dire des pèlerinages). En chantant ce psaume durant la montée à Jérusalem, on évoquait cette autre montée, celle du retour d’Exil.
Mais en Israël, quand on évoque le passé, ce n’est jamais pour le seul plaisir de faire de l’histoire. On rend grâce à Dieu pour son oeuvre dans le passé, on fait mémoire, comme on dit, mais c’est surtout pour puiser la force de croire à son oeuvre définitive pour demain. Cette libération, ce retour à la vie, que l’on peut dater historiquement, devient une raison d’espérer d’autres résurrections, d’autres libérations. Comme, déjà, on avait chanté la libération d’Egypte, et elle est évidemment sous-jacente ici, (dans le mot « merveilles » par exemple qui fait partie du vocabulaire de la libération d’Egypte), comme, désormais, on chantait la libération et le retour de l’exil à Babylone, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive. C’est pour cela qu’à l’action de grâce se mêle la prière « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs... »

RAMENE, SEIGNEUR, NOS CAPTIFS
Ces « captifs », ce sont d’abord ceux qui sont restés au loin, dispersés parmi les peuples étrangers. Mais ce sont aussi tous les hommes : depuis l’Exil à Babylone, précisément, Israël sait qu’il a vocation à prier pour toute l’humanité. Ou pour le dire autrement, Israël sait que sa vocation, son « élection » est au service de l’humanité. C’est très net dans la deuxième strophe de ce psaume : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » : ce n’est pas de la prétention ; c’est la reconnaissance de la gratuité de ce choix que Dieu a fait d’un tout petit peuple, pas meilleur que les autres (comme dit le livre du Deutéronome) ; c’est aussi la joie missionnaire de voir les nations devenir sensibles à l’action de Dieu, premier pas vers leur conversion, et donc leur libération.
La libération définitive de toute l’humanité, des « nations » comme dit le psaume, c’est la venue du Messie : on sait que la fête des Tentes comportait une dimension d’attente messianique très forte. C’est au cours de cette fête, par exemple, qu’on faisait cette immense procession avec les gerbes, dont parle ce psaume, en chantant des « Hosanna » (ce qui veut dire « sauve ton peuple ») ; on poussait également cette exclamation que nous connaissons bien « Béni soit celui qui vient au nom du SEIGNEUR ! » qui était une acclamation anticipée du Messie.
Après tant et tant d’aventures, ce peuple, notre frère aîné, comme dit le Concile Vatican II, est bien placé pour nous donner une superbe leçon d’espérance et d’attente : faisons confiance au « Maître de la moisson ».


DEUXIEME LECTURE - lettre aux Hébreux 5, 1 - 6

1 Tout grand prêtre est pris parmi les hommes,
il est établi pour intervenir en faveur des hommes
dans leurs relations avec Dieu ;
il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.
2 Il est capable de compréhension
envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement,
car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ;
3 et, à cause de cette faiblesse,
il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés
comme pour ceux du peuple.
4 On ne s'attribue pas cet honneur à soi-même,
on est appelé par Dieu, comme Aaron.
5 Il en est bien ainsi pour le Christ :
il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ;
il l'a reçue de Dieu, qui lui a dit :
Tu es mon Fils,
moi, aujourd'hui, je t'ai engendré,
6 car il lui dit aussi dans un autre psaume :
Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek
pour l’éternité.


LE SACERDOCE DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Décidément on pourrait écrire la lettre aux Hébreux en deux colonnes : dans la colonne de gauche, il y a le régime (si l’on peut dire) de l’Ancien Testament, dans l’autre, celui du Nouveau Testament ; ou pour le dire autrement, ce qui était avant Jésus-Christ et ce qui est depuis ; pour l’auteur, comme pour tout le Nouveau Testament, depuis Jésus-Christ, tout est changé ; il passe son temps à comparer ces deux régimes pour dire : Faites le pas ; acceptez sans hésiter la nouveauté apportée par Jésus ; cette nouveauté du Christ n’est pas une infidélité à la religion de vos pères ; elle en est l’accomplissement. Comme avait dit Jésus lui-même « je ne suis pas venu abolir la loi et les prophètes, je suis venu accomplir. » (Mt 5, 17).
En Jésus-Christ, tout est nouveau et pourtant, tout est dans la droite ligne de l’Ancien Testament. Aujourd’hui, l’auteur évoque trois points précis : premier point, le grand prêtre est un homme comme les autres ; deuxième point, il fait le pont entre Dieu et les hommes (il est « pontife ») ; ces deux points nous les avons vus dans les passages que nous avons lus les dimanches précédents ; troisième point, la mission de grand prêtre découle d’un appel de Dieu.
Reprenons nos deux colonnes : dans l’Ancien Testament, vous vous rappelez que les prêtres devaient être des hommes séparés : le mot « consacré » dans l’Ancien Testament signifiait « séparé ». Et donc, parmi les douze tribus d’Israël, on avait choisi, mis à part une tribu particulière, celle de Lévi. Les descendants de Lévi (les lévites) ne possédaient pas un territoire particulier, ils étaient répartis sur l’ensemble du territoire, et ils étaient consacrés au service du Temple. Leurs revenus provenaient pour une part des offrandes faites au Temple.
L’institution du sacerdoce s’est précisée au cours des siècles et on distinguait plusieurs classes de prêtres selon les diverses fonctions à remplir dans le Temple. Il faut bien imaginer ce que pouvait être le service d’un lieu de culte où se déroulaient des sacrifices quotidiens, et des pèlerinages gigantesques avec de multiples chorales ; quand on pense qu’en certaines occasions, on a sacrifié en une seule cérémonie plusieurs milliers d’animaux, on imagine le personnel nécessaire ; le deuxième livre des Rois raconte par exemple que Salomon a sacrifié lors de la dédicace du Temple qu’il venait de construire vingt-deux mille têtes de gros bétail et cent vingt mille têtes de petit bétail !
Moïse et son frère Aaron étaient tous les deux descendants de Lévi ; plus tard, c’est aux descendants d’Aaron qu’on a réservé le privilège d’être grand prêtre ; il ne suffisait donc plus d’être lévite, il fallait faire partie de la famille d’Aaron. Ce grand prêtre nommé pour un an avait seul le droit d’entrer dans le Saint des Saints (la partie la plus sacrée du Temple de Jérusalem) le jour du Yom Kippour, c’est-à-dire du grand pardon. Voilà le régime de l’Ancien Testament.
Arrivé là, notre auteur a évidemment un problème pour remplir la colonne de droite concernant Jésus-Christ ! Car une chose est sûre : Jésus ne descend pas de Lévi ni d’Aaron : il descend de David par son père (on ne connaît pas l’origine de Marie, mais c’est l’origine paternelle qui comptait). Donc dans la logique de l’Ancien Testament, Jésus ne peut pas recevoir le titre de grand prêtre.
A moins que... A moins que Dieu soit quand même libre d’appeler qui il veut ! Notre auteur dit « On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur d’être grand prêtre, on le reçoit par appel de Dieu ». L’appel de Dieu pour certains consiste dans leur naissance, c’étaient les lévites ; mais pour Jésus, Dieu en a décidé autrement : premièrement si son Fils s’est fait homme, c’est précisément pour être le médiateur, le « pont » entre Dieu et les hommes ; deuxièmement, une fois de plus, la liberté de Dieu déborde tous nos schémas : le psaume 109/ 110 affirme : « Le SEIGNEUR l’a juré, il ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour toujours, à la manière de Melkisédek. » (Ps 109/110, 4).

JESUS, PRETRE A LA MANIERE DE MELCHISEDECH
Qui donc était Melkisédek? Nous sommes au temps d’Abraham, c’est-à-dire bien avant l’institution des lévites : Loth ayant été victime d’une razzia et fait prisonnier, Abraham a volé à son secours pour le délivrer. Ce faisant, il s’est taillé une réputation d’homme fort, dans la région. C’est là qu’il rencontre Melchidésech. Or la Bible présente ce personnage qui était jusque-là un inconnu comme roi de Salem (on pense qu’il s’agit peut-être de la future Jérusalem) ; et un peu plus bas, alors qu’on ne sait rien de ses ascendances, le texte précise « Il était prêtre du Dieu Très-Haut ». Ce qui veut bien dire qu’il peut exister un sacerdoce légitime en dehors de la descendance d’Aaron : puisque, je vous rappelle que Melkisédek était contemporain d’Abraham, et donc ne descendait pas de Lévi qui a vécu plusieurs générations plus tard.
Ce psaume a probablement été écrit par quelqu’un qui était très critique à l’égard du sacerdoce de Jérusalem, et il imaginait un sacerdoce dégagé des contraintes d’appartenance à la famille de Lévi ; plus tard, parmi les premiers Chrétiens, ceux qui attendaient un Messie-prêtre et étaient bien obligés d’admettre que Jésus ne descendait pas de Lévi, se sont référés à ce psaume qui reconnaissait le titre de grand prêtre à Melkisédek ; ils y ont lu l’annonce que le Messie déborderait toutes les catégories et les institutions de l’Ancien Testament, même celles du sacerdoce.
Enfin, pour faire alliance avec Abraham, Melkisédek, ce prêtre étonnant, lui propose un sacrifice à base de pain et de vin. Bien évidemment, l’auteur de la lettre aux Hébreux fait le rapprochement ! Pour lui, cela ne fait aucun doute : Jésus est le nouveau Melkisédek, il est bien dans la droite ligne de l'Ancien Testament.


EVANGILE - selon Saint Marc 10, 46b - 52

46 Tandis que Jésus sortait de Jéricho
avec ses disciples et une foule nombreuse,
le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait,
était assis au bord du chemin.
47 Quand il entendit que c'était Jésus de Nazareth,
il se mit à crier :
« Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
48 Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire,
mais il criait de plus belle :
« Fils de David, prends pitié de moi ! »
49 Jésus s'arrête et dit :
« Appelez-le. »
On appelle donc l'aveugle, et on lui dit :
« Confiance, lève-toi ;
il t'appelle. »
50 L'aveugle jeta son manteau,
bondit et courut vers Jésus.
51 Prenant la parole, Jésus lui dit :
« Que veux-tu que je fasse pour toi ?
- Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
52 Et Jésus lui dit :
« Va, ta foi t'a sauvé. »
Aussitôt l'homme retrouva la vue,
et il suivait Jésus sur chemin.


LE MESSIE AUX PORTES DE JERUSALEM
Ce texte s’inscrit juste après ceux des dimanches précédents, c’est-à-dire dans la dernière montée de Jésus vers Jérusalem ; Jésus a annoncé pour la troisième fois à ses disciples sa passion, sa mort et sa résurrection ; puis il y a eu cette demande des fils de Zébédée « accorde-nous de partager ta gloire » ; et Jésus a saisi cette occasion pour leur dire à tous : « Vous le savez, les chefs des nations païennes se conduisent en maîtres et font sentir leur pouvoir... Il ne doit pas en être ainsi parmi vous » ; et il terminait par cette phrase étonnante et inquiétante à la fois : « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon (libération) pour la multitude ». Lui et ses disciples quittent Jéricho, suivis par toute une foule, nous dit Marc. Ils entament la dernière étape avant Jérusalem. Et voilà que Bartimée, le mendiant aveugle se met à crier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Marc précise que beaucoup cherchent à le faire taire : effectivement, par les temps qui courent, les disciples et l’entourage de Jésus se passeraient de cette publicité : après ce que Jésus vient de leur dire, ce n’est pas le moment d’attirer l’attention.
Mais rien ne fait taire les appels au secours de Bartimée : « Il criait de plus belle Fils de David, aie pitié de moi ! » On ne peut pas savoir ce que recouvre exactement sa demande « aie pitié de moi ». Car on employait la même expression que ce soit pour mendier ou pour prier. Tant il est vrai que nos prières sont bien des demandes d’aumône que nous adressons à Dieu. Jésus l’entend et dit « Appelez-le » ; lui, c’est clair, a décidé de ne pas prendre de précautions. Cette fois, au lieu de rabrouer Bartimée, les proches de Jésus l’encouragent : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » Est-ce cela qui décuple l’audace de Bartimée ? Cette fois, sa demande à Jésus est sans ambiguïté : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Immédiatement, sans faire un geste, Jésus lui répond « Va, ta foi t’a sauvé. » Et aussitôt l’aveugle recouvra la vue.
Quelques jours plus tard, Jésus fera à ses disciples toute une leçon sur la foi : « Ayez foi en Dieu. En vérité je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, et s’il ne doute pas en son coeur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. C’est pourquoi je vous déclare : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. » (Mc 12, 22-24). Et une autre fois, déjà, il avait dit : « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9, 23).
Cette guérison miraculeuse d’un aveugle à ce moment précis résonne donc certainement comme une révélation de l’identité véritable de Jésus. C’est un aveugle, qui, le premier, sait ouvrir les yeux et appelle Jésus « Fils de David » (l’un des titres du Messie) ; et, (dans l’évangile de Saint Marc), cette guérison est suivie aussitôt de l’entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père. »
On est tentés de faire le rapprochement avec l’annonce de Jérémie que nous avons entendue en première lecture : « Le SEIGNEUR sauve son peuple, le reste d’Israël... Il y a même parmi eux l’aveugle et le boiteux ». (Jr 31). D’autant plus que, à l’époque de Jésus, cette prophétie de Jérémie était considérée comme une annonce du Messie.

FINI, LE TEMPS DU SECRET
Chose curieuse, Jésus ne cherche pas à garder secret ce dernier miracle : dans le chapitre 8, Marc avait déjà raconté un miracle identique : c’était à Bethsaïde, en Galilée, juste avant la profession de foi de Pierre à Césarée. Mais alors Jésus n’avait autorisé ni l’aveugle guéri ni les disciples à lui faire la moindre publicité ; Marc précisait « Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » Parce qu’à cette phase de sa vie, on risquait encore de se méprendre sur son titre de messie : on ne rêvait que trop encore d’un messie glorieux, chassant l’occupant romain par la force.
Cette fois, au contraire, aux portes de Jérusalem, Jésus accepte pour la première fois d’être reconnu pour ce qu’il est, le Messie, le fils de David. C’est la première fois que ce titre apparaît dans l’évangile de Marc. Car, désormais, les choses sont claires : Jésus lui-même s’est reconnu comme le Messie en se disant « Fils de l’homme » mais il a aussitôt précisé que ce serait à la manière d’un serviteur et non d’un maître. Cette guérison vient confirmer que Jésus est bien le Messie attendu. Il accomplit en sa personne ce que le prophète Isaïe disait du Serviteur de Dieu : « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveuglés, à tirer du cachot les prisonniers et de la maison d’arrêt, les habitants des ténèbres. » (Is 42, 6 - 7).
Dans l’ambiance de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, les apôtres ont certainement repensé à plusieurs annonces du Messie dans l’Ancien Testament : dans un autre passage d’Isaïe, par exemple : « Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35, 5-6)... ou encore : « En ce jour-là, les sourds entendront la lecture du livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. De plus en plus, les humbles se réjouiront dans le SEIGNEUR et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is 29, 18-19).
Marc précise que l’aveugle s’est levé d’un bond pour venir près de Jésus. Lui, l’humble, s’est, le premier, réjoui dans le Seigneur… Le pauvre, le mendiant, a exulté à cause du Saint d’Israël et est entré à sa suite dans Jérusalem.


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