Carême : trois points d’attention pour les trois piliers

les trois piliers du Carême

Revenez au Seigneur de tout votre cœur ! Le temps du carême commence et c’est un heureux temps de conversion personnelle. Chacun est appelé à préparer son cœur pour y accueillir la grâce du Christ Ressuscité. Revisitons la pratique du jeûne, de la prière et de la charité pour se tourner pleinement vers le Seigneur. Par Florence de Maistre.

le jeûne pendant le Carême

Jeûner : bénis sois-tu Seigneur pour tes dons !

“La conversion n’est pas un processus d’addition, mais de soustraction : moins de « moi » pour laisser la place à Dieu”. Ces mots sont du jeune saint Carlo Acutis. Ils expriment bien le chemin spirituel à emprunter à la suite du Christ, en particulier pendant le temps du carême. Il s’agit de se libérer de tout ce qui encombre la vie quotidienne pour mieux choisir le Seigneur. Se délester, manger moins pour mieux nourrir sa relation à Dieu et grandir dans son amour.

      • La règle

Les catholiques sont tenus au jeûne, tel que défini par l’ancien code de droit canonique (can. 1251), c’est-à-dire un seul vrai repas dans la journée avec éventuellement une collation le matin et le soir, le mercredi des Cendres et le vendredi saint. Ils sont également encouragés à s’abstenir de viande (can. 1252) ces jours-là et les vendredis de carême. La base de la démarche est simple et souple. Elle invite chacun à choisir ses efforts de façon efficace et tenable dans le temps. Elle en appelle à la liberté et la responsabilité de chacun, selon sa santé, ses capacités, ses devoirs, etc. Il ne s’agit pas de respecter la règle pour elle-même dans une fidélité vidée de son sens, mais de soigner sa relation personnelle à Dieu et se disposer à accueillir sa grâce.

      • L’importance du rapport au corps

“La privation de nourriture touche une corde plus profonde de notre personne qu’il est dommage de ne pas faire vibrer”, indique Fr. Clément Binachon, op, dans son ouvrage L’entraînement et la grâce – spiritualité de l’effort et du carême. Le petit-déjeuner plus léger que d’ordinaire se fait-il sentir au milieu de la matinée ? Ce creux ressenti dans l’estomac sonne comme un rappel de la présence du Seigneur auprès de chacun, tout au long de la journée ! Le manque devient offrande pour celui qui a tout donné dans sa propre chair crucifiée et ressuscitée. Tout autre jeûne d’écrans, de téléphone, de réseaux sociaux, etc., bon en soi, relève davantage d’un modèle de sobriété de vie et reste subordonné à la démarche première. Ce qui compte vraiment ? Que l’effort alimentaire soit un acte d’amour pour Dieu !

      • Le soutien de la prière

Fr. Clément Binachon rappelle que le jeûne oriente toute la personne vers le Seigneur. Il est une prière en lui-même. À chaque fois que le chrétien passe à table, il peut redécouvrir le sens du bénédicité et prononcer ces mots : “ je te bénis Seigneur pour ces dons” ! Le dominicain d’évoquer quelques critères de discernement, comme une trop grande exigence qui entraînerait des excès en compensation ou le fait d’être focalisé sur ses propres résultats plutôt que de lever les yeux vers le Seigneur. Enfin, la joie, fruit de l’Esprit-saint, est le signe d’un jeûne bien ajusté, cohérent avec l’Évangile. “Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret ; ton Père qui voit au plus secret te le rendra.” (Mt 6, 16-18).

la prière pendant le Carême

Prier : oui, Seigneur, je crois que tu es présent !

Intimement liée au jeûne, qui invite celui qui marche à la suite du Christ à lutter contre l’égoïsme pour choisir à nouveau celui qui est la source de tous les dons, la prière est un échange avec le Seigneur : sous son regard, à son écoute, dans un dialogue confiant et sûr de sa présence. Le saint Curé d’Ars la caractérise ainsi : “la prière est une douce amitié, une familiarité étonnante… C’est un doux entretien d’un enfant avec son Père”. Essentielle “comme la respiration de la vie chrétienne”, selon Jean-Paul II, elle comprend plusieurs mouvements, à intensifier particulièrement pendant le carême !

      • Écouter

La lecture et la méditation de l’Écriture sainte sont une façon d’accueillir le Seigneur au quotidien, de se mettre à son écoute. Il se donne dans sa Parole et ses sacrements. À chacun de découvrir la bonne nouvelle du Seigneur pour lui, aujourd’hui et maintenant, sur son chemin de vie. Nombre d’applications proposent de recevoir les textes de la liturgie, également en version audio, directement sur son téléphone. L’effort est à portée de clic ! Outre la fréquentation des messes dominicales, célébrer le Seigneur une fois ou l’autre en semaine participe de cette disponibilité à la Parole pour croître spirituellement. “Écouter n’implique pas seulement l’intelligence. C’est tout notre être, l’âme et le corps, l’intelligence et le cœur, l’imagination, la mémoire et la volonté. Ce tout doit être attentif à la parole du Christ, s’ouvrir à elle, lui céder la place, se laisser saisir par elle, envahir, s’accrocher, y adhérer sans réserve” (P. Henri Caffarel).

      • Parler comme à un ami

La prière d’oraison est la prière personnelle, dans laquelle le croyant présente au Seigneur ce qu’il a sur le cœur : ses joies et ses difficultés. Il faut choisir le moment de ce rendez-vous privilégié et la durée. Si l’exercice semble âpre, l’environnement peut être soigné pour se mettre en présence du Seigneur : un lieu calme, avec une icône ou une bougie. La prière débute par un premier acte de foi : “Oui, Seigneur, je sais que tu es présent !” Elle se poursuit avec des merci, des pardons, des s’il te plait. Des je t’aime aussi, pour revenir au Seigneur à chaque fois que le fil des pensées prend le dessus sur sa volonté de rester avec lui dans ce cœur à cœur. “On fait oraison sans autre prétention que d’être en présence de Dieu pour autant que cela lui plaira, et cette quiétude est de loin la meilleure qui soit” (Saint François de Sales).

      • Contempler

La prière d’oraison peut aussi devenir contemplative. D’attentif et déterminé, le priant se laisse porter avec le chant du psalmiste : “Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! Heureux qui trouve en lui son refuge !” (Ps 33). Il fait l’expérience d’un silence habité. Devant une œuvre d’art, devant les prémices du printemps, comment ne pas louer le Seigneur et se reposer en lui ? “L’essentiel se passe au plus profond de notre cœur, à un niveau qui échappe le plus souvent à notre perception sensible. (…) Dans la foi, nous croyons en cette présence mystérieuse et agissante de Dieu en nos cœurs”, poursuit Fr. Clément Binachon. Le plus important ? Entretenir une relation personnelle avec le Seigneur, quelles que soient les sensibilités et les modes de prière !

le Carême et la solidarité

Pratiquer la charité : Seigneur apprends-moi à aimer !

Aumône, solidarité, charité : le troisième pilier de ce temps de carême touche toutes les formes d’aide pour soulager ceux qui en ont besoin, qui traversent des détresses. Avec les sept œuvres de miséricorde corporelle et les sept œuvres de miséricorde spirituelle, c’est une large palette de dons possibles et d’engagements qui s’offrent à chacun, selon sa fibre et sa sensibilité. Expérimenter le manque, le combler de sa relation à Dieu, la partager à ses frères, voilà la dynamique généreuse à laquelle chacun est encouragé. Plutôt que des cases à cocher, c’est bien l’esprit de la règle qui prévaut, c’est-à-dire l’amour et le cœur mis à l’ouvrage.

      • Puiser en lui l’amour

Donner à manger, vêtir, soigner, consoler, etc. Certains pratiquent déjà ces œuvres de miséricorde au quotidien, sans le savoir : c’est l’art d’être parent ! Fr. Clément Binachon introduit cette différence de taille : il s’agit de vivre ces tâches au cœur de notre relation à Dieu, c’est-à-dire par lui, avec lui et en lui. Un enfant crie, quelqu’un fait une remarque désagréable ? C’est autant d’occasions de poser des actes de miséricorde, y compris “supporter patiemment les personnes ennuyeuses”. Avant de répondre trop vite ou trop vivement, le Seigneur attend que le croyant se tourne vers lui, comme un réflexe : Seigneur, aide-moi à aimer ! Prends pitié du pécheur que je suis ! “Il s’agit de porter notre joug avec Jésus, de prendre l’habitude de puiser en lui l’amour dont nous avons besoin, et non plus compter sur notre seule générosité humaine”, écrit le Fr. dominicain. Il l’assure, en renouvelant cet effort, chacun pourra observer une présence accrue du Seigneur dans sa vie et une vertu de patience plus forte, plus libre et plus juste.

      • Construire le bien

“Partout, dans la société, dans nos villages, dans nos quartiers, dans nos usines et nos bureaux, dans nos rencontres entre peuples et races, le cœur de pierre, le cœur desséché, doit se changer en cœur de chair, ouvert aux frères, ouvert à Dieu. Il y va de la paix. Il y va de la survie de l’humanité. Cela dépasse nos forces. C’est un don de Dieu. Un don de son Amour”, développait Jean-Paul II en 1986 à Paray-le-Monial. Au-delà de la résistance au mal, le temps du carême presse les chrétiens à construire le bien. C’est ce que le Fr. Binachon appelle la “partie offensive du combat”, en soulignant la qualité d’inventivité en matière de charité. Que souffle l’Esprit saint sur les personnes et les communautés ! Le jeune saint Pier Giorgio Frassati peut être un modèle inspirant, lui qui aimait rire et faire rire, tout en entraînant ses amis pour visiter les malades. “En lui, la foi et les événements quotidiens se fondent harmonieusement, si bien que l’adhésion à l’Évangile se traduit en attention amoureuse envers les pauvres et les nécessiteux, en un crescendo continu jusqu’aux derniers jours de la maladie qui le conduira à la mort. Sa journée terrestre peut être définie ainsi : toute plongée dans le mystère de Dieu et toute dédiée au service constant du prochain” (Jean-Paul II, homélie de la béatification de Pier Giorgio Frassati, 1990).

>> Comment Pier Giorgio Frassati continue-t-il aujourd’hui d’inspirer des milliers de chrétiens ?

 

      • Pardonner

“Comme il peut nous sembler très souvent difficile de pardonner ! Or le pardon est le moyen dont nous disposons, avec nos fragilités, pour atteindre la sérénité du cœur. Laisser de côté la rancune, la rage, la violence et la vengeance est une condition nécessaire pour vivre heureux” (Pape François, jubilé de la Miséricorde). Comment accueillir la grâce du Christ ressuscité dans un cœur divisé ? Quel sens donner aux efforts de jeûne ou de dons, si les blessures, les disputes, les colères persistent ? La cinquième œuvre de miséricorde “pardonner les offenses” est plus qu’indiquée sur le chemin du carême. Comme pour le jeûne, la démarche n’est pas un devoir à accomplir, mais un amour à découvrir. Celui du Seigneur qui rend capable de se réconcilier et d’aimer à nouveau. Il est toujours question d’efforts et d’entraînement : les petits pardons du quotidien à donner largement. Ils peuvent mener à de plus grands avec la grâce de Dieu. Encore faut-il humblement la lui demander, notamment dans la prière du Notre Père et croire en sa miséricorde. C’est le chemin de l’Espérance !

Pour aller plus loin

        • L’entraînement et la grâce – Spiritualité de l’effort et du carême, Clément Binachon, Éd. du Cerf 2025

https://www.youtube.com/watch?v=kyBIv7kwvNk