À l’Assemblée plénière, un voyage au cœur des Églises d’Europe avec les évêques invités

basilique - sanctuaire de Lourdes

Invités à l’Assemblée plénière, quatre évêques européens témoignent de la vie de leurs diocèses. Entre enracinement historique et défis contemporains, Mgr Cristian Crișan (Roumanie), Mgr Otto Georgens (Allemagne), Mgr Andris Kravalis (Lettonie) et Mgr Jan Piotrowski (Pologne) racontent une Église en mouvement.

Mgr Cristian Crișan, évêque auxiliaire de Făgăraș et Alba Iulia (Roumanie)

portrait de Mgr Cristian Crisan, évêque auxiliaire de l'archidiocèse d'Alba-Iulia, Roumanie

En tant qu’évêque de l’Église gréco-catholique roumaine, pourriez-vous nous présenter votre Église et, plus particulièrement, votre diocèse en Roumanie ?

Notre Église fait partie de la grande famille des Églises catholiques orientales. Nous sommes de tradition byzantine, tout en étant en pleine communion avec Rome. Le siège historique de notre Église se trouve à Blaj, en Transylvanie, une ville qui occupe une place très importante dans l’histoire religieuse et culturelle de la Roumanie. Notre Église est née de l’union avec Rome, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. Elle a joué, par la suite, un rôle essentiel dans le développement de l’enseignement et de la culture roumaine, mais aussi dans l’affirmation de notre identité nationale.

L’Église gréco-catholique roumaine a également connu une histoire douloureuse. En 1948, le régime communiste l’a interdite, a confisqué ses biens et emprisonné tous ses évêques. Beaucoup de prêtres et de fidèles ont été persécutés. Nos évêques ont préféré la prison et, pour certains, la mort, plutôt que de renoncer à leur foi et à la communion avec Rome.

Le 2 juin 2019, le pape François a béatifié à Blaj nos sept évêques martyrs. Ce fut un moment extraordinaire pour notre Église. Plus récemment, en juin 2025, le pape Léon XIV a rendu hommage au bienheureux cardinal Iuliu Hossu dans la Chapelle Sixtine au Vatican. Depuis 2005, notre Église a le statut d’Église archiépiscopale majeure. Elle est aujourd’hui conduite par Sa Béatitude Claudiu-Lucian Pop.

Quant à mon ministère épiscopal, je l’exerce comme évêque auxiliaire de l’Archéparchie de Făgăraș et Alba Iulia, ainsi que, depuis 2018, la mission de Visiteur apostolique pour les fidèles gréco-catholiques roumains en Europe occidentale. Cette double responsabilité me permet de participer à la vie de notre Église en Roumanie, tout en accompagnant ses communautés établies dans plusieurs pays européens.

Quels sont les principaux défis pastoraux auxquels l’Église de votre pays est confrontée?

Après la chute du communisme, en 1989, notre Église a dû pratiquement tout reconstruire : ses lieux de culte, ses institutions, ses séminaires, mais aussi sa vie pastorale. Cela a demandé beaucoup d’efforts et de sacrifices. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des défis que connaissent aussi beaucoup d’autres Églises en Europe : la transmission de la foi aux jeunes générations, l’accompagnement des familles, les vocations, la formation des prêtres et la place de l’Église dans une société qui change rapidement.

Mais il y a aussi une réalité qui nous concerne tout particulièrement : l’émigration. Depuis une trentaine d’années, de très nombreux Roumains se sont installés en Europe occidentale. Parmi eux se trouvent beaucoup de nos fidèles, souvent de jeunes familles. Ces personnes souhaitent naturellement s’intégrer dans leur nouveau pays, mais elles désirent aussi continuer à prier et à célébrer selon leur tradition. Elles veulent transmettre leur foi à leurs enfants.

Lors de mes visites pastorales en Europe, je rencontre des communautés très vivantes, avec beaucoup de jeunes et d’enfants. C’est un signe encourageant pour l’avenir, mais aussi un appel à trouver des prêtres, des lieux de célébration et des formes d’accompagnement adaptées à leur situation.

Cette invitation à Lourdes est une grande joie, et je suis reconnaissant aux évêques de France de me donner l’occasion de partager avec eux notre expérience pastorale

Quelles préoccupations et quelles réalités de votre pays souhaitez-vous partager avec les évêques de France lors de votre venue à Lourdes ?

Cette invitation à Lourdes est une grande joie, et je suis reconnaissant aux évêques de France de me donner l’occasion de partager avec eux notre expérience pastorale. Il s’agit avant tout de leur présenter la réalité de nos communautés en France et, plus largement, en Europe occidentale. Profondément attachées à leur tradition liturgique et spirituelle, elles souhaitent aussi participer pleinement à la vie des diocèses qui les accueillent.

Il y a là un équilibre important à trouver : nous intégrer sans nous assimiler, préserver notre identité sans nous enfermer dans un entre-soi. C’est une question qui dépasse d’ailleurs nos seules communautés. Elle touche à la manière dont nous vivons la diversité au sein de l’Église catholique.

La présence des catholiques orientaux en France est une richesse pour tous. Nos traditions liturgiques, notre spiritualité et notre histoire peuvent apporter quelque chose à la vie des diocèses. De notre côté, nous recevons beaucoup de l’accueil et de la collaboration des Églises locales.

C’est cette expérience de communion, avec ses joies mais aussi ses difficultés concrètes, que je souhaite partager avec mes frères évêques.

Quel message souhaitez-vous adresser aux évêques de France ?

Avant tout, un grand merci ! Merci aux évêques de France pour l’accueil qu’ils réservent à nos prêtres et à nos fidèles, pour les églises mises à notre disposition et pour leur attention à la vie de nos communautés. Cette reconnaissance s’adresse également à l’Ordinariat des catholiques orientaux en France, pour son accompagnement attentif et sa collaboration fraternelle, ainsi qu’à L’Œuvre d’Orient, dont le soutien fidèle est particulièrement précieux pour la vie et le développement de nos communautés.

La France occupe une place particulière dans mon parcours sacerdotal. Huit années de ministère comme curé de la paroisse Saint-Georges des Roumains, à Paris, m’ont permis d’y vivre de très belles expériences pastorales et de nouer des amitiés qui demeurent précieuses.

Les visites pastorales sont toujours une occasion de retrouver avec joie nos communautés en France et de constater combien elles ont grandi. La présence de nombreuses jeunes familles, d’enfants et de fidèles engagés dans la vie paroissiale est particulièrement encourageante.

L’année jubilaire 2025 a également été marquée par de beaux moments de communion. Parmi eux, le pèlerinage œcuménique en Roumanie conduit par Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, ainsi que la Divine Liturgie célébrée en septembre 2025 à Notre-Dame de Paris, présidée par Sa Béatitude Claudiu, notre Archevêque majeur, dans le cadre de l’Année commémorative « Cardinal Iuliu Hossu ». Pour nos fidèles et pour nous tous, ce fut un moment particulièrement émouvant!

Ces rencontres nous rappellent que la communion entre nos Églises n’est pas seulement une réalité théologique ou canonique. Elle se vit dans les relations humaines, dans la prière, dans l’accueil réciproque et dans les gestes simples de fraternité. Cette collaboration mérite d’être poursuivie et approfondie. Nos communautés gréco-catholiques ne souhaitent pas vivre à côté des diocèses français, mais avec eux, en apportant leur propre tradition et en participant à leur mission.

Et puisque nous nous retrouvons à Lourdes, confions cette intention à la Très Sainte Vierge Marie, si chère aux fidèles de nos deux traditions. Qu’elle nous aide à continuer ce chemin ensemble, dans la confiance et l’amitié.

Mgr Anders Kravalis, évêque auxiliaire de Riga

En tant qu’évêque auxiliaire de Riga, pourriez-vous nous présenter l’Église catholique en Lettonie et plus particulièrement votre diocèse ?

La Lettonie est un petit pays du nord-est de l’Europe, situé sur les rives de la mer Baltique, qui possède un héritage chrétien ancien et riche. Le christianisme s’est implanté sur notre territoire dès le Moyen Âge. En 1186, saint Meinard fut consacré premier évêque d’Ikšķile, marquant ainsi une étape décisive dans l’enracinement institutionnel du christianisme en Lettonie.

L’histoire de notre Église est intimement liée à celle de notre peuple. La Lettonie a connu la Réforme, plusieurs changements de domination politique, l’indépendance en 1918, puis les grandes épreuves des régimes totalitaires du XXe siècle.

Je voudrais particulièrement évoquer la période de l’occupation soviétique. L’Église a alors connu les persécutions, l’arrestation et la déportation de prêtres, de sévères restrictions de la vie religieuse ainsi qu’une propagande athée systématique. Pourtant, la foi n’a pas disparu. Elle a continué à vivre dans les familles, dans le cœur des fidèles, dans le ministère de prêtres courageux et dans les communautés paroissiales. L’histoire de notre Église est ainsi marquée par de nombreux témoignages, souvent silencieux, de fidélité et de courage.

Avec le rétablissement de l’indépendance de la Lettonie en 1991, l’Église a retrouvé la liberté d’annoncer l’Évangile, de développer la catéchèse, l’action caritative et l’éducation, et de reconstruire sa vie institutionnelle. Mais nous comprenons aujourd’hui que la liberté extérieure ne produit pas automatiquement une foi vivante. Cette liberté nous confie au contraire une responsabilité nouvelle : aider les hommes et les femmes de notre temps à rencontrer personnellement le Christ.

L’Église catholique en Lettonie compte quatre diocèses : l’archidiocèse de Riga et les diocèses de Liepāja, Jelgava et Rēzekne-Aglona. Comme évêque auxiliaire de Riga, je sers dans un archidiocèse où les réalités pastorales sont très diverses. Riga est la capitale du pays et un centre important de la vie culturelle, universitaire et sociale. Des personnes de différentes nationalités, langues et confessions chrétiennes y vivent ensemble. L’archidiocèse comprend également de petites villes et des paroisses rurales où la communauté chrétienne demeure souvent un véritable foyer de vie spirituelle et sociale.

L’œcuménisme constitue d’ailleurs une dimension importante de notre expérience chrétienne. Aux côtés des catholiques, les luthériens, les orthodoxes et d’autres communautés chrétiennes occupent historiquement une place importante dans notre pays. Nous cherchons non seulement à vivre dans le respect mutuel, mais aussi à témoigner ensemble des valeurs chrétiennes, à défendre la dignité de toute personne humaine et à servir le bien commun.

Aglona est l’un des cœurs spirituels du catholicisme letton. Chaque année, son sanctuaire accueille des pèlerins venus de tout le pays et de l’étranger. Pour nous, Aglona est un lieu de prière, de réconciliation, de dévotion mariale et d’unité spirituelle de notre peuple.

Dans mon ministère, je suis de plus en plus convaincu que la plus grande richesse de l’Église ne réside pas seulement dans ses églises historiques ou dans son patrimoine culturel, aussi précieux soient-ils. Sa véritable richesse, ce sont les personnes vivantes qui croient, espèrent, aiment et témoignent du Christ dans leur vie quotidienne.

Notre mission consiste donc à conserver fidèlement l’héritage reçu, sans pour autant rester enfermés dans le passé. Nous sommes appelés à devenir une Église vivante, ouverte et missionnaire, capable de rejoindre l’homme d’aujourd’hui dans sa situation concrète. À mon sens, nous devons passer d’une Église qui attend que les personnes viennent à elle à une Église qui va à leur rencontre. Cela suppose une nouvelle mentalité missionnaire, une participation plus grande des laïcs et une formation permanente des prêtres.

Quels sont les principaux défis pastoraux auxquels l’Église est confrontée dans votre pays ?

Le principal défi de l’Église catholique en Lettonie est, à mon avis, le passage d’un christianisme principalement traditionnel et culturel à une foi personnelle, consciente et missionnaire.

Beaucoup de Lettons sont baptisés, connaissent les traditions chrétiennes et célèbrent Noël et Pâques, sans pour autant mener une vie sacramentelle régulière. Nous rencontrons de plus en plus de personnes, surtout parmi les jeunes générations, pour lesquelles le christianisme n’est plus une évidence. Notre mission ne peut donc pas consister uniquement à préserver les structures pastorales existantes : nous devons annoncer à nouveau l’Évangile, aider les personnes à découvrir la beauté de la foi et à rencontrer personnellement le Christ vivant.

Cela suppose d’abord de renouveler notre identité missionnaire. Je suis convaincu qu’une paroisse ne doit pas être seulement un lieu où l’on reçoit les sacrements, mais une communauté où l’on fait l’expérience de l’appartenance, de la fraternité et de la croissance dans la foi.

L’expérience des cellules paroissiales d’évangélisation m’a beaucoup marqué. J’ai participé à plusieurs formations en France, notamment à Avignon et à Sanary-sur-Mer, ainsi qu’à Milan, dans la paroisse Sant’Eustorgio, où j’ai découvert l’expérience développée par Don Pigi. J’ai compris grâce à cela que l’évangélisation ne consiste pas simplement à organiser quelques événements : elle implique une véritable transformation de la mentalité et du mode de vie de la paroisse.

Dans les petites communautés, les personnes apprennent à prier ensemble, à écouter la Parole de Dieu, à partager leur expérience de foi, à prendre des responsabilités et à témoigner du Christ dans leur milieu quotidien. Les laïcs redécouvrent ainsi la mission reçue au baptême et comprennent que l’évangélisation n’est pas seulement la tâche du prêtre. Ils commencent également à aimer leur paroisse d’une manière nouvelle : ils ne sont plus seulement des pratiquants ou des consommateurs de services religieux, mais deviennent coresponsables de la communauté.

Mes années de formation en France ont également été déterminantes. Sortant d’un monde marqué par l’emprise du communisme soviétique, j’ai découvert en France la richesse de l’Église, les différentes formes de vie consacrée, les communautés, les ordres et les congrégations, mais aussi les écoles catholiques, le scoutisme et différents mouvements. Ma formation à l’Institut Notre-Dame de Vie a été à cet égard l’une des grandes grâces de mes années de séminaire.

Un autre défi majeur concerne la formation permanente et la fraternité des prêtres. La formation reçue au séminaire ne peut suffire pour toute une vie sacerdotale. Notre société change rapidement et les situations pastorales auxquelles les prêtres sont confrontés évoluent elles aussi. Il faut donc approfondir non seulement les connaissances théologiques, mais aussi la formation spirituelle, humaine et pastorale. Le prêtre doit savoir écouter, construire des relations, collaborer avec les laïcs, reconnaître les blessures des personnes et leur offrir l’espérance de l’Évangile.

Il est également essentiel de ne pas laisser les prêtres tomber dans la solitude, l’épuisement ou la routine pastorale. Eux aussi ont besoin de fraternité, d’accompagnement spirituel et de lieux où ils puissent renouveler leur premier amour pour le Christ et pour l’Église. C’est pourquoi j’accorde beaucoup d’importance aux échanges internationaux et à la possibilité de découvrir des paroisses vivantes dans d’autres pays.

La pastorale des vocations est étroitement liée à cette question. Nous devons aider les jeunes à entendre l’appel de Dieu au sacerdoce, à la vie consacrée, au mariage chrétien ou à d’autres formes de service. Les vocations ne naissent pas dans le vide ; elles grandissent dans des familles et des communautés chrétiennes vivantes, où les jeunes découvrent que la foi peut être source de joie, de sens et d’accomplissement. Je suis convaincu que l’un des plus beaux témoignages vocationnels reste celui d’un prêtre heureux, spirituellement vivant et fidèle à son ministère.

Les familles, les jeunes et la situation démographique constituent également un défi majeur. La Lettonie traverse une grave crise démographique : la natalité diminue, la population vieillit et de nombreux jeunes cherchent des possibilités de travail et de vie à l’étranger. Cela affecte directement la vie des paroisses, surtout dans les régions rurales.

Nous devons nous demander comment aider les familles à vivre dans la fidélité, l’espérance et l’ouverture à la vie, et comment rejoindre les jeunes qui vivent largement dans l’univers numérique et connaissent souvent la solitude, l’insécurité ou la perte de sens. La pastorale des couples et des familles devient donc toujours plus importante. En Lettonie, nous découvrons notamment la grâce des Équipes Notre-Dame, du mouvement des Rencontres matrimoniales et d’une préparation plus approfondie au sacrement du mariage. En même temps, nous sommes confrontés à la fragilité croissante des unions et au grand nombre de couples qui vivent ensemble sans engagement matrimonial.

Enfin, je voudrais mentionner un défi qui touche non seulement la Lettonie, mais probablement toute l’Église en Europe : notre rapport à la Tradition et à la liturgie. J’aime profondément la Tradition de l’Église, la beauté de la liturgie et notre patrimoine spirituel. Mais il existe parfois un risque que l’attachement à certaines formes particulières de la tradition devienne plus important que la communion ecclésiale elle-même et que la mission d’évangélisation.

Il faut distinguer une fidélité vivante à la Tradition d’un traditionalisme susceptible d’engendrer fermeture, méfiance ou opposition à l’autorité de l’Église. En même temps, nous devons écouter avec respect les personnes profondément attachées aux formes liturgiques traditionnelles et comprendre leurs aspirations spirituelles.

Pour moi, aimer l’Église signifie marcher avec l’Église : aimer son histoire et sa Tradition, vivre dans la communion avec le Pape et les évêques, recevoir l’enseignement du concile Vatican II et rester ouverts à l’action de l’Esprit Saint aujourd’hui. Nous ne pouvons ni vivre dans la nostalgie du passé ni abandonner nos racines au nom de la modernité. La fidélité chrétienne est une fidélité vivante. Et je reste profondément convaincu que le renouveau de l’Église ne commence pas par de nouvelles structures, mais par notre propre conversion au Christ. Seul celui qui a personnellement rencontré le Christ peut véritablement L’annoncer aux autres.

Quelles réalités, préoccupations ou questions propres à votre pays souhaiteriez-vous partager avec les évêques de France lors de votre séjour à Lourdes ?

Je voudrais tout d’abord partager l’expérience d’un peuple qui vit à la frontière orientale de l’Europe, à un moment où la guerre est revenue sur notre continent. La Lettonie partage une frontière terrestre avec la Russie et la Biélorussie. Notre expérience historique nous conduit donc à prendre très au sérieux ce qui se passe en Ukraine. Pour nous, cette guerre n’est pas un événement géopolitique lointain dont nous entendons seulement parler aux informations. Elle touche directement notre compréhension de la liberté, de la sécurité, de la mémoire historique et de notre avenir.

La mémoire de l’occupation soviétique, des déportations, des persécutions religieuses et des tentatives de destruction de notre identité nationale et spirituelle demeure très vivante dans la société lettone. Nous savons donc ce que signifie perdre la liberté et combien la dignité humaine est précieuse.

Dans l’Église catholique en Lettonie, j’ai également la responsabilité de Caritas. Un important réseau de service caritatif s’est développé dans nos paroisses et nous cherchons aujourd’hui à participer toujours davantage à la vie sociale : accueil des réfugiés, accompagnement des personnes ayant des besoins particuliers, soutien aux enfants autistes, attention aux personnes âgées et à tous ceux qui risquent de rester aux marges de la société.

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, beaucoup de Lettons se sont mobilisés pour soutenir le peuple ukrainien et accueillir les réfugiés. Les communautés chrétiennes participent elles aussi activement à cet effort de solidarité. Comme évêque, je suis convaincu que l’Église a ici une mission particulière : empêcher que la peur ne se transforme en haine, ne pas abandonner les personnes à leur insécurité et rappeler qu’il ne peut y avoir de paix véritable sans justice et sans vérité. Nous devons prier pour la paix, tout en sachant distinguer clairement l’agression du droit légitime d’un peuple à défendre son pays et sa liberté.

La sécurité de l’Europe n’est donc pas seulement une question militaire ou politique. Elle possède également une profonde dimension morale et spirituelle. Lorsqu’une société perd le sens de la vérité, de la solidarité et du respect de la vie humaine, sa sécurité extérieure elle-même devient fragile.

Une autre réalité très importante est la crise démographique. La population lettone continue de diminuer et de nombreuses régions rurales se dépeuplent progressivement. Cela touche les écoles, les communautés locales et bien sûr les paroisses. Comment maintenir une présence vivante de l’Église là où les habitants deviennent moins nombreux ? Comment accompagner les personnes âgées qui vivent souvent dans la solitude ? Comment soutenir les jeunes familles et redonner à la société confiance en l’avenir ?

À mon sens, la crise démographique n’est pas seulement une question de statistiques : elle est aussi une crise de l’espérance. L’être humain a besoin de savoir que sa vie a un sens, que la famille a une valeur et que l’avenir ne se réduit pas à une accumulation de menaces.

Nous connaissons également un paradoxe. Sous le régime soviétique, alors que la religion était combattue et exclue de la vie publique, la foi est devenue pour beaucoup une source de liberté intérieure et de résistance. Aujourd’hui, dans une société libre, nous devons affronter d’autres défis : l’indifférence religieuse, la sécularisation et une culture fortement marquée par la consommation. On pourrait presque dire que l’Église a appris à préserver la foi sous la persécution et qu’elle doit maintenant réapprendre à l’annoncer dans la liberté. Il me semble que cette question rapproche profondément les expériences de la Lettonie et de la France.

Je souhaiterais également partager notre expérience œcuménique. Malgré nos différences confessionnelles, les chrétiens de Lettonie savent souvent prier, parler et agir ensemble, notamment dans les domaines de la charité, de la défense de la dignité humaine, de la famille, de la vie et de la responsabilité morale dans la société. Nous découvrons ainsi que l’unité des chrétiens n’est pas seulement une question de dialogue théologique : elle est aussi un témoignage commun rendu au Christ au cœur de la société.

Enfin, je voudrais partager des signes d’espérance. Malgré toutes les difficultés, je rencontre des personnes qui redécouvrent la foi, des familles qui veulent vivre chrétiennement, des jeunes qui cherchent le sens de leur vie, des laïcs désireux de prendre davantage de responsabilités dans l’Église et des prêtres qui servent leurs communautés avec une grande générosité.

Notre Église est petite, mais je crois qu’une petite Église peut elle aussi rendre un témoignage important. L’espérance chrétienne ne consiste pas à fermer les yeux sur les difficultés ; elle consiste à croire que le Christ est présent même dans les moments les plus complexes de l’histoire et qu’Il continue de conduire son Église.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux évêques de France ?

Je voudrais d’abord remercier de tout cœur les évêques de France pour leur invitation fraternelle à participer à leur Assemblée plénière à Lourdes. Pour moi, c’est un grand don et une occasion très concrète de faire l’expérience de la catholicité de l’Église : nous appartenons à une seule Église du Christ, même si nous vivons dans des pays différents, parlons des langues différentes et sommes confrontés à des défis pastoraux parfois différents.

Je suis reconnaissant de pouvoir me trouver au milieu de frères évêques, partager nos expériences, nous écouter et chercher ensemble comment servir l’Évangile aujourd’hui.

J’éprouve également une profonde gratitude envers l’Église de France pour ce qu’elle a donné à l’Église universelle. Elle occupe une place exceptionnelle dans l’histoire chrétienne de l’Europe. Elle a donné au monde tant de saints, de maîtres spirituels, de théologiens, de missionnaires et d’initiatives nouvelles d’évangélisation. Je pense à saint Irénée de Lyon, saint Bernard de Clairvaux, saint Vincent de Paul, sainte Thérèse de Lisieux, saint Jean-Marie Vianney et à tant d’autres. Leur héritage spirituel appartient aujourd’hui à toute l’Église.

Je suis également profondément reconnaissant pour tout ce que la France a apporté à ma propre formation. Mes années de formation, mon lien avec l’Institut Notre-Dame de Vie, la découverte de la prière et en particulier de la valeur de la vie contemplative, ainsi que les expériences pastorales vécues en France ont profondément marqué mon ministère. Notre-Dame de Vie m’a introduit dans une véritable famille spirituelle qui continue encore aujourd’hui à me soutenir, et que je serai heureux de retrouver après ces journées bénies à Lourdes.

Les formations aux cellules paroissiales d’évangélisation à Avignon et à Sanary-sur-Mer ont également beaucoup compté pour moi. Elles m’ont aidé non seulement à découvrir des méthodes pastorales, mais surtout à aimer davantage l’Église comme communauté vivante, dans laquelle chaque baptisé est appelé à devenir missionnaire. J’ai compris que le renouveau d’une paroisse commence lorsque les personnes cessent d’être seulement des bénéficiaires passifs de la vie ecclésiale pour devenir des témoins actifs de l’Évangile.

Je crois que l’un des grands défis de notre temps est précisément de redécouvrir la joie d’appartenir à l’Église. Nous parlons souvent de ses crises, de ses blessures et de ses difficultés. Nous devons bien sûr reconnaître honnêtement nos fautes, assumer nos responsabilités, protéger les personnes vulnérables et accomplir les changements nécessaires. Mais nous ne devons jamais oublier que l’Église n’est pas seulement une institution dont nous analysons les problèmes. Elle est notre mère spirituelle, le Corps du Christ et le Peuple de Dieu auquel nous appartenons.

Nous ne pouvons pas véritablement renouveler ce que nous n’aimons pas. C’est pourquoi une conviction me tient particulièrement à cœur : aimer l’Église, c’est marcher avec l’Église. Il ne s’agit ni de la devancer au nom de nos idéologies ni de rester prisonniers du passé, mais d’écouter ensemble l’Esprit Saint et de discerner les chemins sur lesquels le Christ veut nous conduire aujourd’hui.

Dans cette perspective, la formation permanente des prêtres me semble essentielle. Si nous voulons des paroisses missionnaires, nous avons besoin de prêtres missionnaires. Si nous voulons des communautés vivantes, nous avons besoin de pasteurs spirituellement vivants. Si nous voulons que les fidèles aiment l’Église, nous devons nous-mêmes renouveler notre premier amour pour le Christ et pour son Église.

Nous avons donc besoin de fraternité entre évêques et prêtres, de confiance mutuelle, de prière commune et d’une disponibilité permanente à apprendre les uns des autres. La synodalité ne doit pas rester un concept abstrait : elle doit devenir une manière concrète de vivre et de marcher ensemble au quotidien.

Je souhaite vivement que nos Églises en France et en Lettonie puissent approfondir leur coopération pastorale, notamment dans la formation des prêtres, l’évangélisation et la pastorale des jeunes et des familles. Nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience de l’Église de France. Mais je crois aussi que l’histoire de notre petite Église lettone – sa fidélité pendant les années de persécution, sa capacité à conserver la foi au sein des familles et sa recherche d’une nouvelle manière d’annoncer l’Évangile dans une société libre – peut constituer un témoignage utile pour nos frères et sœurs d’autres pays européens.

Je voudrais enfin partager une conviction personnelle : l’Europe n’a pas seulement besoin d’une économie plus forte, de meilleurs systèmes de sécurité ou d’une plus grande unité politique. Elle a besoin d’un renouveau spirituel. L’homme a besoin d’une espérance plus profonde que les promesses politiques et d’une paix qui soit davantage que la simple absence de guerre.

C’est précisément là que l’Église a une mission irremplaçable : annoncer le Christ, notre paix et notre espérance.

Lourdes est à cet égard un lieu profondément symbolique. Par sainte Bernadette, la Vierge Marie nous y rappelle l’importance de la prière, de la conversion, de l’humilité et de la miséricorde de Dieu. Lourdes nous confronte également à la réalité de la souffrance humaine. Les malades, les personnes blessées et éprouvées n’y sont pas à la périphérie de la vie de l’Église : ils en deviennent le cœur.

C’est une parole importante pour nous, évêques. La force de l’Église ne réside pas d’abord dans ses structures, son influence ou ses succès visibles, mais dans sa fidélité au Christ qui se tient proche des petits, des pauvres et des blessés.

C’est pourquoi je voudrais dire à mes frères évêques de France : n’ayons pas peur d’être des témoins de l’espérance. N’ayons pas peur de faire confiance à l’Esprit Saint. N’ayons pas peur d’aimer l’Église jusque dans sa fragilité et ses épreuves.

Nous ne sommes pas appelés simplement à gérer des structures qui diminuent progressivement, mais à annoncer le Christ vivant et à aider les hommes et les femmes de notre temps à faire l’expérience de sa présence. L’avenir de nos Églises ne dépend pas seulement du nombre de fidèles, de nos ressources matérielles ou de la bienveillance de la société. Il dépend avant tout de notre fidélité à l’Évangile, de notre amour fraternel et de notre courage missionnaire.

Je remercie de tout cœur les évêques de France pour leur fraternité, leur accueil, leur ministère et pour tout ce que l’Église de France a donné et continue de donner à l’Église universelle. Je les assure de ma communion dans la prière et je leur demande également de prier pour la Lettonie, pour notre peuple, nos prêtres, nos familles et nos jeunes.

Que nos Églises soient unies non seulement par une histoire commune et par leurs racines chrétiennes, mais surtout par un même amour du Christ et par le désir ardent de L’annoncer au monde d’aujourd’hui.

Mgr Otto Georgens, évêque auxiliaire émérite de Spire

En tant qu’évêque, pourriez-vous nous présenter l’Église de votre pays, et plus particulièrement votre ancien diocèse en Allemagne ?

Nous voulons être une Église synodale, une Église en chemin, une Église qui cherche toujours la paix, qui cherche toujours la charité, qui s’efforce toujours d’être proche de ceux qui souffrent », a déclaré le pape Léon XIV le jour de son élection, le 8 mai 2025. Ces paroles montrent bien ce qui importe aussi à l’Église en Allemagne : cheminer ensemble, s’écouter et agir les uns avec les autres, chercher la paix, rendre l’amour concret et être proches de ceux qui ont besoin de soutien, d’orientation et d’espérance. L’Église n’est pas seulement là où l’on célèbre la messe. Elle est aussi là où des personnes sont accompagnées, fortifiées et consolées ; là où l’on assume une responsabilité sociale, où l’on soutient la culture, où l’on rend le dialogue possible et où l’on transmet l’espérance.

Quels sont les principaux défis pastoraux auxquels l’Église allemande est confrontée ?

Les chiffres les plus récents (2025-2026) font apparaître des évolutions qui ne sont pas simples et qui mettent de plus en plus à l’épreuve l’Église en Allemagne. Nous avons moins de membres, moins de fidèles à la messe, moins de personnel pastoral et des restrictions budgétaires. Mais ces chiffres ne parlent pas seulement de recul : ils témoignent aussi d’engagement, de fiabilité et de grande responsabilité. Les personnes engagées, salariées ou bénévoles, dans les paroisses, dans l’accompagnement pastoral, dans les services sociaux, dans les établissements d’enseignement, dans l’aide aux réfugiés, dans le travail auprès des jeunes ou dans les œuvres caritatives en témoigne.

Quelles préoccupations et quelles réalités de votre pays souhaitez-vous partager avec les évêques de France lors de votre venue à Lourdes ?

Je souhaite attirer l’attention tout particulièrement sur deux points :

      • Les écoles catholiques

Elles montrent comment l’Église assume sa responsabilité au cœur de la société. Ce sont des lieux d’apprentissage et de vie, où l’éducation est bien plus que la transmission de connaissances. Les enfants et les jeunes y font l’expérience d’être vus et de voir leurs questions prises en compte. Ils y découvrent aussi que des valeurs telles que le respect, la responsabilité, la solidarité et l’amour du prochain peuvent être mises en pratique au quotidien. Dans une société plurielle précisément, les écoles catholiques apportent une contribution importante au vivre-ensemble et à l’orientation des jeunes.

Même si la plupart des membres de l’Église sont baptisés enfants, des personnes choisissent aussi à l’âge adulte, de façon consciente, la foi et l’appartenance à l’Église. Leurs parcours sont variés. Certains entrent en contact avec la foi par leur conjoint, leurs amis ou leur famille ; d’autres cherchent un appui, un sens, une communauté, ou encore un nouveau langage pour dire ce qui les habite intérieurement. Ces chemins de foi montrent que devenir chrétien est un processus de recherche, d’apprentissage, de célébration et d’intégration confiante dans une communauté.

 

Quel(s) message(s) souhaitez-vous adresser aux évêques de France ?

Même si l’Église en Allemagne change, devient plus petite et doit gérer ses forces de manière responsable, la mission demeure : annoncer l’Évangile et, à partir de cet Évangile, servir les personnes.

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