L’éducation comme une « traversée » : conférence théologique du père David Rabourdin pour les évêques de France

Invité à Lourdes le 5 novembre 2026, le Père David Rabourdin, prêtre du diocèse de Paris, a conduit une réflexion théologique sur les défis éducatifs contemporains, sujet de travail des évêques rassemblés comme à chaque automne. À travers le prisme de l’éducation comme « traversée », il a appelé les acteurs de l’éducation à former une véritable « constellation éducative » unie et prophétique, capable d’orienter la jeunesse à la lumière de l’Évangile.
Chers directeurs et directrices diocésains, Chers évêques,
Il en va de la mission éducative comme d’une marche à l’étoile. La nuit brillent les étoiles, qui ornent la voûte céleste et qui servent de signes : elles guident, elles orientent, leur fixité permet de se repérer, et les constellations qu’elles forment dessinent une carte qui permet au marcheur de trouver son chemin, au navigateur de risquer la traversée. La tâche éducative est d’orienter l’humanité dans la nuit de ce monde comme une constellation oriente un navigateur, et la lumière de l’Évangile se déploie dans le registre de l’éducation selon cette image que le pape Léon XIV affectionne : « Depuis ses origines, l’Évangile a généré des “constellations éducatives” [qui] ont été, dans la tempête, une ancre de salut ; et dans le calme, une voile déployée. Un phare dans la nuit pour guider la navigation1 ». Toute institution éducative est comme une étoile : réunies en constellation – en réseau, dirait-on volontiers – ces étoiles font mieux que briller, elles orientent. L’image de la constellation – c’est-à-dire, selon l’étymologie, du rassemblement d’étoiles – est chère au pape, car elle soutient un effort de concorde et de communion face à l’ampleur de la tâche éducative :
Je parle de “constellation” parce que le monde éducatif catholique est un réseau vivant et pluriel : écoles paroissiales et collèges, universités et instituts supérieurs, centres de formation professionnelle, mouvements, plateformes numériques […]. Chaque “étoile” a sa propre luminosité, mais toutes ensemble, elles tracent une route. Là où il y avait autrefois de la rivalité, nous demandons aujourd’hui aux institutions de converger : l’unité est notre force la plus prophétique2.
La lumière porte et oriente, mais sous réserve de communion, et le pape y insiste : ce n’est que lorsque sont surmontées les « oppositions stériles » et que règne « la symphonie dans l’esprit », ce n’est qu’alors que « notre constellation non seulement brillera, mais elle orientera : vers la vérité qui rend libre (cf. Jn 8,32), vers la fraternité qui consolide la justice (cf. Mt 23,8), vers l’espérance qui ne déçoit pas (cf. Rm 5,5)3 ». Que puisse servir à cette précieuse concorde la journée de rencontres et de réflexions communes qui fut la vôtre aujourd’hui !
Fréquemment employée par le pape Léon XIV lorsqu’il évoque les responsabilités de la mission éducative, la métaphore de la navigation nocturne signale un regard à la fois réaliste, lucide sur les défis contemporains, sur la dureté de ces temps qui interdisent de penser que l’on va comme en plein jour, et rempli d’espérance, car la sphère des étoiles fixes demeure fidèle au regard qui la cherche par delà le passage momentané des nuages et des grains. Relire les homélies et discours de son voyage apostolique en France, et en approfondir la réception en ce contexte particulièrement éprouvant pour les lycéens, pour les étudiants et pour l’ensemble de la communauté éducative française, c’est approfondir ce regard à la fois réaliste et rempli d’espérance : pourquoi la tâche éducative ne se déploie pas comme en plein jour ? quelle est cette nuit que nous traversons ? où sont les étoiles qui guideront la traversée ? Pour répondre à ces questions, rappelons tout d’abord trois notes caractéristiques de l’acte éducatif selon Léon XIV : l’engagement, l’ouverture et l’approfondissement.
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- L’engagement – C’est une décision courageuse que de participer, de quelque manière que ce soit, à l’action éducative : dans la mesure où l’éducation fait partie de ces processus qui prennent du temps, le courage requis est celui de l’endurance et de la persévérance. L’éducation demande un temps incompressible, et s’il est vrai que « les processus éducatifs ont besoin de temps de croissance, d’une confrontation avec la réalité au-delà des apparences et d’un cheminement patient4 », alors ils demandent aux personnes qui s’y engagent le courage de porter sur leurs épaules la patiente et persévérante humilité qui seule permet de traverser la nuit de l’apprentissage. Lorsque Léon rappelle que « chaque petit geste – éviter le gaspillage, choisir de manière responsable, défendre le bien commun – est une forme d’alphabétisation culturelle et morale5 », il désigne l’humus dans lequel s’enracine la relation éducative : habiter cette terre demande le courage d’habiter ce temps incompressible, le temps partagé de l’apprentissage.
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- L’ouverture – Toute entreprise éducative « ouvre » : elle forme, équipe, prépare, elle se situe en vue d’une vie commune, car elle vise à l’acquisition de compétences exercées au sein d’une société toujours plus large que la seule communauté éducative. L’éducation se réfléchit comme contribution, et c’est à ce titre qu’elle se présente comme ressource. Dans la mesure où elle se propose de contribuer à la vie en société, elle offre le caractère d’une ressource considérée comme précieuse. Par exemple, en contexte français, lorsque Léon XIV rappelle que « la véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse, mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative6 », il valorise aussitôt sa contribution apportée à la tâche d’approfondissement des exigences de la vie en société : « la liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement7 ». Ressources et contribution dessinent un « double mouvement, de ressourcement et d’ouverture », une dynamique « qui passe à la fois par la redécouverte de ses racines et par l’ouverture du dialogue avec l’autre8 ». L’intelligence relationnelle propre à cette dynamique est au cœur de toute relation éducative.
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- L’approfondissement – La relation éducative porte une promesse et une espérance, celle de l’avènement du sens, au moins désiré, au moins entrevu : « aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens9 » ; et il n’est pas possible de porter cette question sans s’engager dans un effort d’approfondissement sans cesse relancé. Ici paraît la fragilité de la démarche éducative autant que son prix inestimable, et le récent voyage apostolique en France a offert à Léon XIV l’occasion de nommer deux périls face auxquels la responsabilité éducative est immense – le mensonge, d’une part, et la perte de sens, de l’autre. Premier péril : « aujourd’hui, les relations humaines, et entre les États, sont de plus en plus barbares », car « la valeur de la parole donnée est méprisée ; on se vante plutôt du mensonge et de la tromperie10 ». Second péril : « la communication est devenue plus rapide, mais pas forcément plus véridique », ce qui a pour conséquence de « donner cours à des mots vides de sens, entravant le dialogue au lieu de le favoriser », si bien que, « sans vérité, le langage devient soumis à la logique de la violence et à la volonté des puissants11 ». L’on pressent que ces deux périls se renforcent l’un l’autre ; que mensonge et violence évident les mots sur lesquels s’édifient la vie commune, ces mots décisifs qui fixent un rendez-vous incontournable à tout projet éducatif.
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« Donner une consistance réelle à des mots tels que liberté, démocratie, paix et unité12 », tel est le rendez-vous fixé, telle est l’immense responsabilité : il s’agit d’approfondir, au profit de chaque génération, le sens des mots les plus précieux, ces paroles qui énoncent le prix d’une vie vraiment humaine, qui en recueillent la signification, qui en saluent la joie. Pas d’éducation sans mouvement d’approfondissement de ces « principes » qui ne sont pas « des souvenirs du passé », mais des « étoiles fixes », et qui « disent que la vérité se cherche ensemble, que la liberté n’est pas caprice, mais réponse, que l’autorité n’est pas domination, mais service13 ».
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- Engagement, ouverture et approfondissement – Ces trois caractéristiques de l’acte éducatif ne sont pas superficielles ; ensemble, elles offrent un accès privilégié à ce que signifie être humain ; elles en ouvrent l’accès en distillant une triple note de confiance qu’il est précieux de recueillir. Au principe de tout engagement, la confiance dans le temps ; au fondement de toute ouverture et de toute contribution notable, la confiance dans les autres ; à la racine de tout approfondissement de la vérité, la confiance dans le langage commun. Pour entrer dans l’intelligence de ce triptyque, je voudrais insister sur ce dernier point : que signifie une telle confiance dans le langage ? Qu’il me soit permis d’avoir recours à une expérience personnelle, qui rejoindra sans doute celle de beaucoup d’entre vous, et qui offrira un point d’appui pour notre réflexion commune.
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Je me souviens de ma première participation à l’une de ces soirées que l’on appelle parfois « veillées-miséricorde », au cours de laquelle plusieurs prêtres se rendent disponibles pour recevoir en confession tous ceux qui le souhaitent parmi une assemblée conséquente : pendant que chants et témoignages alternent avec des moments de silence et de profond recueillement, la file des pénitents ne désemplit pas, durant plusieurs heures les confessions se succèdent à un rythme certain, et les confesseurs terminent fourbus mais heureux de cette magnifique soirée au cours de laquelle le sacrement de réconciliation a été donné et reçu dans la foi. Fourbus mais heureux, c’est ce qu’on appelle, je crois, de la « bonne fatigue ». La première fois que j’ai participé à une telle soirée, j’en ai recueilli trois impressions qui, depuis, ne m’ont pas quitté.
La première, c’est la pauvreté de nos mots. Il n’y a pas d’autres mots pour donner le pardon que ceux de l’humble formule d’absolution – « et moi, je vous pardonne » – de même qu’il n’y a pas d’autres paroles pour l’offrande eucharistique que ces paroles qui sont toujours les mêmes – « ceci est mon corps » –, et qu’il n’y a pas d’autres verbes pour signifier l’échange des consentements que les verbes « donner » et « recevoir ». Tout est là, déposé dans des mots ordinaires, dans des noms communs : donner, recevoir, aimer, pardonner, et pour usés qu’ils soient, ils ne seront pas remplacés, car il n’y en a pas d’autres. Lors d’une soirée comme celle dont je fais mémoire, et tout au long d’une vie sacerdotale, les confessions se succèdent mais le confesseur n’a pas plus d’un tour dans son sac, et c’est sa propre pauvreté qu’il découvre lorsqu’il se tient rivé aux pauvres mots qu’il a reçus pour accomplir la mission qui est la sienne.
Mais s’il n’y a pas ici d’autres mots, de mots plus précieux, de mots “dernier cri” ou de paroles plus “élevées” que ces paroles communes et déjà partagées, c’est qu’il n’est pas ici question d’initiation à quelque vérité cachée ni de mise à part d’une élite mieux renseignée. Si le mystère de la foi se dit dans ces mots ordinaires, c’est qu’il travaille à former un peuple unique, baigné de la même lumière, appelé à la même gloire. Telle fut ma deuxième impression : le travail de l’unité passe par la confiance dans le langage commun comme unique ressource, et la pauvreté des termes ordinaires est riche d’une promesse inestimable, la promesse d’une communion qui s’approfondit à mesure que s’approfondit, pour chacun, l’expérience promise dans ces mots connus depuis l’enfance. La confiance dans le langage est au fondement de la communion ecclésiale. Elle est au fondement de toute communion.
Telle fut ma troisième impression. Ces mots connus de nous depuis l’enfance – recevoir, donner, aimer, pardonner, et tant d’autres – sont des mots, en quelque sorte, plus “grands” que nous : ils sont, pourrait-on dire, de la “taille” d’une vie, ils servent d’appui à l’heure des décisions les plus grandes, ils viennent à l’esprit à l’heure des consécrations les plus solennelles, car c’est en eux, en ces quelques substantifs, adverbes, verbes et prépositions, que « tout » se joue, le tout d’une vie et d’une promesse – librement, fidèlement, pour toujours, pour transmettre la vie. Telle est leur hospitalité ; ils forment l’arche de la parole ; ils constituent l’abri du sens ; ils sont, ces termes-là, comme des tabernacles, et tout l’enjeu est de percevoir la présence réelle qui y est contenue : leur vérité, leur inépuisable signification. Permettez-moi cette comparaison : pour discerner la Présence réelle au Saint-Sacrement, seul suffit le don de la foi, sola fide sufficit, mais pour percevoir la présence réelle au sein des mots les plus cruciaux, il faut le temps, l’expérience, la patience, il faut cet itinéraire d’approfondissement qui nous fait passer de ce que John Henry Newman appelait la « connaissance notionnelle » à la « connaissance réelle14 ». Si un enfant m’interroge, par exemple, sur la signification du mot “échec”, je peux, en lui apportant une compréhension minimale du terme, et en lui expliquant la différence d’avec le jeu que l’on appelle “les échecs”, lui apprendre à former sans tarder une phrase correcte dans laquelle le terme “échec” sera mobilisé : telle est la connaissance « notionnelle ». La connaissance que Newman appelle « réelle » s’acquiert par la vie, c’est-à-dire par la suite des expériences vécues en première personne, selon une temporalité que l’éducateur ne maîtrisera jamais : en l’occurrence, c’est par bien des “échecs” que l’on comprend réellement le sens du mot “échec”. Combien de temps faut-il pour entrer dans la profondeur du mot “pardon”, et dans la vérité du mot “amour” ? Combien de tours et de détours faut-il pour cerner réellement les contours du mot “liberté” ? Le prix de ce qui est désigné par “fraternité”, par combien de pertes et de retrouvailles faut-il passer pour en apercevoir la splendeur ? On le voit, la confiance dans le langage appelle la confiance dans le temps autant qu’elle renvoie à l’expérience de l’altérité, car c’est du rythme de chacun qu’il est question dans cet approfondissement que demande toute « connaissance réelle ». Qu’est-ce qui guide cet approfondissement ? Newman le rappelle dans un de ses Sermons paroissiaux consacré aux « mots vides » (« Unreal Words15 »), la seule loi de cet approfondissement, c’est la sincérité. Et la condition de la sincérité, c’est le désir du sens, c’est-à-dire le désir de se risquer à la « traversée » que ces « étoiles fixes » nous enjoignent d’effectuer, s’il est vrai que, comme le formule magnifiquement Paul Beauchamp, « la traversée à l’intérieur d’un mot est appelée son sens16 », et que « lire, comprendre, écrire, c’est traverser17 » ces mots qui « nous dépassent18 ».
La confiance dans le langage vient de sa capacité à recueillir et à dire l’expérience. Ce mouvement de recueil est décisif : sans lui, l’expérience reste muette ; mais sans elle, le langage demeure vide. De ce service mutuel, tout éducateur est averti : quelle que soit la discipline enseignée, quels que soient les défis de l’époque et les particularités d’une génération donnée, le même travail d’échange est à reprendre sans cesse, – travail par lequel l’expérience vécue, comprise et retenue par les mots qui la nomment, peut enfin être partagée et offerte à d’autres, au moyen du langage, qu’il soit analytique, descriptif, conceptuel, métaphorique ou poétique – et travail complémentaire par lequel les mots transmis, appris, hérités, se lestent d’un poids de réalité qui en fait tout le prix. Je voudrais mentionner brièvement, parmi tant d’autres, deux analyses philosophiques qui se tiennent à cette intersection décisive : celle de Claude Bruaire, philosophe catholique, disparu il y a tout juste quarante ans (1932-1986), et celle de Franz Rosenzweig (1886-1929), philosophe juif, dont l’œuvre magistrale continue d’inspirer.
Claude Bruaire remarque que, sans l’aide du langage, la requête de sens n’est plus qu’un cri inarticulé ; que, sans l’aide du langage, le désir qui anime cette requête n’est plus qu’un élan indéterminé ; et que, sans l’aide du langage, l’esprit même qui porte ce désir n’est plus qu’un « obscur dynamisme spirituel [qui] expire dans la fuite en avant, vent et poursuite de vent19 ». Lorsqu’à la fin de l’année civile 1968 il propose une analyse des évènements de ce que l’on appelle déjà « mai 68 », évènements qu’il a vécus à distance, il y reconnaît cette « énergie incernable », ce « désir de s’évader », cette « exigence de rompre20 » les clôtures d’un monde trop fermé, mais il y voit aussi l’échec d’une échappée qui n’a pas su trouver les mots qui seuls rassasient le désir, ni s’ouvrir à l’expérience de proximité de Celui qui seul peut porter au plus haut et au plus vrai le sens d’une vie. Le cri du désir a besoin d’un verbe à la hauteur de sa requête – mais qui le lui procurera ? Pour Claude Bruaire, double est le rendez-vous fixé par le mouvement, en nous, de la liberté qui se cherche et de l’esprit qui désire : il faut, d’une part, que la liberté « se donne à la parole, au sens, à la réflexion », qu’elle « s’exprime », qu’elle formule, sur fond de confiance dans le langage, sa requête de sens ; il faut, d’autre part, qu’elle se prépare à une rencontre qui sera, certes, « d’un autre ordre », mais qui adviendra dans et par la parole : « ce qu’il nous faut, pour notre raison, notre liberté, pour leur jeu effectif et leur sens, c’est l’infinité d’un Dieu qui nous parle et soit seul capable de combler d’espérance notre vide, avant de vivifier éternellement notre désir en l’emplissant de joie et d’amour21 ». On le voit, pour Claude Bruaire, il y a, dans la rencontre confiante entre désir et langage, la promesse d’un accomplissement qui révèle qu’en l’homme, selon le célèbre mot de Pascal, « l’homme passe infiniment l’homme22 ».
Par d’autres chemins, Franz Rosenzweig nous conduit à une vue semblable. En des pages inoubliables, à l’ouverture de son magistral ouvrage L’Etoile de la Rédemption, il restitue et réfléchit l’expérience vive du conscrit dans l’enfer des tranchées de la Première guerre mondiale, et la force de sa plume réussit à retranscrire le vif du cri de celui qui clame qu’il ne veut pas mourir au milieu de cet absurde déluge de feu. Il réussit à faire sentir la valeur infinie de ce cri qui ne dit que les mots les plus simples, la clameur de celui qui, parce qu’il ne veut pas mourir, crie qu’« il veut rester, [et qu’] il veut… vivre23 ». Il montre avec force combien le cri du soldat, de l’homme qui « se terre comme un ver dans les plis de la terre nue, devant les tentacules sifflants de la mort aveugle et impitoyable24 », combien ce cri démasque et destitue une philosophie trop orgueilleuse, trop sûre d’elle-même, trop technicienne et pas assez humaine, cette philosophie qui « sourit de son sourire vide » et qui, « de son index tendu, renvoie la créature, dont les membres sont chancelants d’angoisse pour son ici-bas, vers un au-delà » dont cette créature, à cet instant « ne veut absolument rien savoir25 ». Si la philosophie ne se fait pas sagesse capable de considérer et de prendre en charge le cri de l’humanité souffrante, elle demeure futile et vaine, elle n’est que jeu d’une logique vide – « logique et vide », disait Aristote, elle « ne vaut pas une heure de peine », selon l’expression de Pascal. Parler d’une manière dialectique et vide, c’est, pour Rosenzweig, se tenir à l’écart du cri de l’humanité tout autant que de ce qu’il appelle « la voix de la révélation26 », car pour lui se tiennent, de part et d’autre de cette vaine philosophie, le cri du conscrit d’un côté, et, de l’autre, ce qu’il désigne comme une « voix » et que la philosophie a voulu réduire au silence, de même qu’elle a tenté de tenir pour rien la clameur de l’homme qui ne voulait pas mourir. Si la philosophie ne s’ouvre au cri de l’humanité et la voix de la révélation, elle demeure vaine ; mais si elle s’y convertit, elle devient sagesse. Il s’agit là d’une nouvelle méthode, dont la clé n’est autre que la confiance dans le langage. Ainsi que le dit magnifiquement Emmanuel Cattin, commentateur d’œuvre de Franz Rosenzweig, à propos de cette « voix » qu’il s’agit, pour la philosophie, d’entendre :
Puisqu’il s’agit d’une voix, c’est à la langue, aux paroles qu’elle prononce, qu’il faudra, selon la décision directrice dans L’Étoile, s’en remettre, avec la confiance dans la langue qui selon Rosenzweig aura essentiellement manqué à l’idéalisme, et qui formera la nouvelle méthode. […] Il s’agit d’une confiance nouvelle et naïve dans la langue27.
Les mots en lesquels tout se joue, pour Franz Rosenzweig, ce sont les mots les plus simples, et c’est en s’appuyant sur ces termes élémentaires qu’il déploie une philosophie qui se veut hospitalière, aussi préoccupée du cri de l’humanité que de la voix de la révélation : dans son œuvre, les termes élémentaires du langage quotidien – “oui”, “non”, “et”, “je”, “tu”, “nous” – désignent des catégories plus fondamentales à ses yeux que les néologismes de la logique de l’idéalisme de la période philosophique précédente. De même que Paul Ricoeur invitait à « repartir du plein du langage28 » pour fonder sur une nouvelle sagesse le discours philosophique, de même Franz Rosenzweig propose de considérer avec confiance cette plénitude donnée dès l’origine, dès les commencements de la parole.
Permettez-moi d’insister un instant sur l’apport que représente Rosenzweig et sa « méthode », car il me semble que l’on peut trouver là des ressources pour identifier et transmettre les fondements philosophiques de la pratique du dialogue et de la méthode synodale, ainsi que des ressources pour réfléchir l’acte éducatif dans une culture où le dialogue cherche sans cesse sa place. Pour Rosenzweig, la pensée véritable ne sera jamais vraiment solitaire : elle s’épanouira dans le dialogue, c’est-à-dire dans un processus dans lequel interviennent trois paramètres irréductibles : le langage, l’altérité, le temps. Ce qu’il appelle « la pensée nouvelle » ou « la méthode du langage » a pour enjeu de prendre en compte ces trois paramètres, et de réformer la conduite de la pensée, comme pour un nouveau discours de la méthode en lequel ils sont explicitement considérés : « avoir besoin de temps signifie ne rien pouvoir anticiper, être contraint de tout attendre, dépendre de l’autre pour ce qui nous est le plus propre29 », c’est-à-dire pour penser. Le propre de l’homme est sans doute de penser, mais c’est de penser en dialogue : « la pensée nouvelle a besoin de l’autre, ou, ce qui revient au même, […] elle prend au sérieux le temps », car parler, c’est toujours « parler à quelqu’un et penser pour quelqu’un : et ce quelqu’un est toujours une personne bien précise qui n’a pas seulement des oreilles, comme tout le monde, mais aussi une bouche30 » pour répondre. Autrement dit, lorsqu’on se risque à venir sans crainte au langage, penser c’est parler, et parler c’est toujours se risquer à écouter, car c’est choisir d’habiter un temps qui laisse sa chance à l’imprévisible réponse de l’interlocuteur. On retrouve ici cette triple confiance que tout acte éducatif véritable distille toujours : la confiance dans le temps et l’engagement qu’elle requiert, la confiance dans les autres et l’ouverture qu’elle demande, la confiance dans le langage et la dynamique d’approfondissement qu’elle inaugure. Pour passer d’une connaissance seulement notionnelle à une connaissance réelle, ces trois notes – engagement, ouverture et approfondissement – sont incontournables. On retrouve cette triple confiance dans les propos de Léon XIV sur l’acte éducatif ; éduquer, selon une magnifique expression de sa part, est
un « métier de promesses » : on promet temps, confiance et compétence ; on promet justice et miséricorde, on promet le courage de la vérité et le baume de la consolation. Éduquer est une tâche d’amour qui se transmet de génération en génération, recousant le tissu déchiré des relations et redonnant aux mots le poids de la promesse : « Tout homme est capable de vérité, mais le chemin est beaucoup plus supportable lorsqu’on avance avec l’aide de l’autre ». La vérité se recherche en communauté31.
La confiance dans le langage, cette confiance qui « redonne aux mots le poids de la promesse », est l’incontournable fondement de cette recherche commune de la vérité.
Il ne s’agit cependant pas ici d’idolâtrie, ni de faire des fétiches de ces mots décisifs pour tout acte éducatif. Les mots ne sont rien de plus que des « poteaux indicateurs » qui permettent de s’orienter dans la pensée : ainsi que le rappelle le P. Gaston Fessard lorsqu’il commente le livret des Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola,
la réflexion concrète ne se satisfait point d’un mot, ni même d’un livre, comme si des signes inertes étaient capables de remplacer sa vie. Si elle emploie aussi des mots, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de communiquer l’expérience individuelle… Mais ces mots n’ont pour elle de valeur qu’en tant qu’ils représentent un sens et une direction, si bien que seul celui qui s’avance dans la direction qu’ils indiquent, peut aussi comprendre leur sens. Poteaux indicateurs, mais qu’on ne déchiffre qu’à mesure qu’on progresse vers le but qu’ils désignent. En d’autres termes, la réflexion concrète en vient à se définir comme une voie, une méthode. Et c’est précisément parce qu’ils sont le fruit d’une telle réflexion qu’on a répété cent fois des Exercices : un livre qui ne se lit pas, mais qui se pratique32.
La confiance dans le langage est au service de la vie et de son déploiement, de la liberté et de son engagement, de la personne et de son dévouement. L’imaginaire déployé par les termes les plus éloquents sert de guide pour une progression qui n’est pas imaginaire, mais bien réelle : que l’on pense aux méditations décisives du livret des Exercices, l’appel du roi, les deux étendards, les trois sortes d’hommes, etc. Les mots qu’Ignace accroche au firmament des Exercices sont autant de constellations qui servent à l’orientation la plus généreuse possible, afin que quiconque souhaite traverser l’existence en chrétien compagnon de Jésus trouve là quelques « poteaux indicateurs » qui ne seraient rien sans l’esprit qui soutient et anime la démarche : « il n’y a pas de Providence pour l’homme assis. La Providence connaît seulement l’homme qui marche33 », dit Beauchamp à propos du langage et des images du Psautier.
Insister sur le rôle décisif que jouent ces « poteaux indicateurs » pour la marche de l’humanité, sur la valeur de ces « étoiles fixes » qui orientent la navigation nocturne, sur l’enjeu qu’il y a à passer, en eux et grâce à eux, d’une connaissance seulement « notionnelle » à une connaissance « réelle », c’est encourager la marche commune à l’heure de l’épreuve que l’humanité rencontre aujourd’hui : il s’agit, sans doute, au moins d’une double épreuve, puisque l’on peut nommer, comme obstacles à la confiance dans le langage, tant les défis posés par le déploiement des techniques les plus récentes que le nihilisme qui marque l’époque comme une disposition de fond – comme un doute généralisé.
Il y a « nihilisme » lorsque les valeurs communes – ces « étoiles fixes » dont parle le pape – ne semblent plus capables de rejoindre la vie, lorsqu’elles ne l’orientent plus guère, soit qu’elles soient trop grandes, trop hautes, hors d’atteintes, hors de portée de la fatigue générale, soit qu’elles soient trop petites, trop étroites, trop étriquées, entravant le déploiement puissant d’une volonté débridée34. Mais les étoiles peuvent-elles vraiment se décrocher ? C’est la tentation de l’époque que de le penser. L’attitude de confiance dans le langage présente alors comme une option pour le sens, comme un choix résolu en faveur du sens et des valeurs. Que cette option ait besoin de temps pour mûrir, et d’infinies discussions sans cesse relancées pour se cristalliser, tout éducateur le sait, quelle que soit la matière enseignée. Il en va là, dans l’acte éducatif, dans cette option pour le sens – pour « le sens du sens35 », disait Geroge Steiner – il en va d’une découverte fondamentale qu’il faut se risquer à formuler ici, et pour la formuler je m’appuie à nouveau sur un propos du pape Léon XIV : « l’éducation catholique a pour mission de rétablir la confiance dans un monde marqué par les conflits et les peurs, en rappelant que nous sommes des enfants et non des orphelins : c’est de cette conscience que naît la fraternité36 ». Des « enfants » et non des « orphelins » – la référence à Jn 14,18 (« Je ne vous laisserai pas orphelins ») dit la profondeur de l’enjeu ici aperçu par le pape : il s’agira donc, dans l’acte éducatif, de transmettre un éclat de cette « douce lumière » dont parle Newman, lumière dont l’effet est non seulement de guider toute personne humaine dans la nuit de ce monde, mais aussi, et surtout, de lui signifier, par la chaleur de son rayonnement, qu’elle n’est pas orpheline en ce monde, qu’elle ne l’habite pas en intruse, qu’elle n’y a pas été jetée par hasard. Lors de la messe de béatification du Cardinal Newman aussi bien que lors de l’Eucharistie au cours de laquelle, il y a tout juste un an, à l’occasion du jubilé du monde éducatif, il a été proclamé docteur de l’Église et – avec saint Thomas d’Aquin – co-patron du monde éducatif, Léon XIV aussi bien que Benoît XVI citent ces quelques lignes issues des Médiations sur la doctrine chrétienne :
Dieu m’a créé pour un service précis ; il m’a confié un travail qu’il n’a confié à personne d’autre. J’ai une mission à remplir dont je ne découvrirai peut-être jamais le sens en ce monde, mais dont je serai instruit dans l’autre. Je suis d’une certaine manière nécessaire à ses plans, aussi nécessaire à ma place qu’un archange à la sienne, même si, moi échouant, il peut en susciter un autre, tout comme il pouvait faire enfants d’Abraham des pierres. J’ai cependant un rôle à jouer dans ce grand ouvrage ; je suis un chaînon, un lien entre des personnes. Il ne m’a pas créé pour rien. Je ferai le bien, j’exécuterai la tâche qu’il m’a confiée ; je serai un ange de paix, je prêcherai la vérité, sans même le savoir, si j’observe ses commandements et le sers à la place qui est la mienne. Je mettrai donc ma confiance en lui37.
Pour le croyant, la triple note de confiance – dans le langage, dans le temps, dans les autres – culmine dans la confiance en Dieu, en même temps qu’elle trouve sa source dans une confiance plus fondamentale encore, et dans une vérité qui émerveille celui qui a la joie et le privilège de la découvrir : la confiance que Dieu semble placer en moi. Il ne me laisse pas orphelin. Transmettre cette confiance passe par mille détours : ce sont non seulement les « processus éducatifs » qui « ont besoin de temps de croissance […] et d’un cheminement patient38 », mais aussi les processus de discernement, au cours desquels l’éducateur apprend lui-même à s’effacer pour laisser s’instaurer un face-à-face que nul ne saurait maîtriser d’avance : « une condition essentielle au progrès dans le discernement, c’est de s’éduquer à la patience de Dieu et à ses temps qui ne sont jamais les nôtres39 », rappelait le pape François. Éduquer au discernement se fait dans la déprise de la confiance. Elle constitue sans doute le seul antidote à ce « nihilisme d’atmosphère40 » et à ces postures qui semblent avoir renoncé à soutenir avec confiance suscitée par la seule question qui vaille – la question du sens : « aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens41 », car c’est cette question qui permet d’affronter le « vide intérieur » et d’étancher la « soif la plus profonde42 », celle du cœur.
Le déploiement des techniques les plus récentes lance un défi immense à cette attitude de confiance dans le langage que nous méditons à l’école de Léon XIV, du Cardinal Newman, de Franz Rosenzweig et de tant d’autres. Que reste-t-il de la « connaissance réelle » lorsque des documents entiers peuvent être “générés”, qui ensevelissent la moindre requête sous des tombereaux de mots, de phrases et de notions, et que reste-t-il de la confiance dans le temps et de la patience de la recherche lorsque cet ensevelissement se produit instantanément ? L’éclat de vérité porté par l’axiome du « temps supérieur à l’espace43 », cher au pape François, est ici franchement occulté : l’espace où s’inscrit automatiquement la réponse se remplit plus rapidement que le temps qu’il faudrait pour la lire et la comprendre. Au cours de son voyage en France, lors de sa visite à l’UNESCO, Léon XIV a fait résonner l’appel à respecter le temps de l’expérience, à se tenir à l’intersection de l’expérience et de la notion, à risquer cet approfondissement qui signale l’acquisition d’une « connaissance réelle ». Il a indiqué que cet appel demeure décisif pour une éducation réellement avertie des enjeux de l’époque :
La communication est devenue beaucoup plus rapide, mais pas nécessairement plus véridique. L’information est abondante, mais elle n’est pas synonyme de sagesse. Sans un fondement éthique commun, les nombreux canaux de communication risquent de multiplier les fausses informations et de donner cours à des mots vides de sens, entravant ainsi le dialogue au lieu de le favoriser. L’intelligence artificielle amplifie ce problème. Bien que ces systèmes puissent établir des corrélations entre les données, ils ne peuvent répondre aux questions qui concernent le sens de la vie humaine, lequel trouve ses racines dans l’expérience vécue. Or, les êtres humains ne peuvent vivre sans sens. Le sens est l’oxygène de l’esprit44.
C’est dans la mesure où ils renvoient à l’expérience vécue que les mots se voient comme “rechargés” ; d’usés, de fatigués qu’ils pouvaient être, ils se voient renouvelés par cet enracinement sans lequel ils se dessèchent bien vite. C’est sur le sol de l’expérience vécue que se joue le sens d’une vie, sur ce sol où il est fait expérience du temps qui passe et de la sagesse qu’il apporte, à l’école de ceux qui ont appris à la transmettre. L’épreuve de ces temps d’accélération est de destituer la sagesse des anciens : ainsi que le sociologue et philosophe Hartmut Rosa l’a montré, « les connaissances [sont] désormais condamnées à une obsolescence rapide », et la figure symbolique des « “vieux sages”, auxquels revient un statut privilégié puisqu’ils ont “tout vu” et tout connu, et qu’ils ne risquent donc pas d’être surpris par les vicissitudes de l’existence, a pratiquement disparu dans les sociétés de la modernité tardive45 ». Lorsque s’accélèrent le progrès technique, le changement social et le rythme de vie, que reste-t-il des figures de sagesse, et de quelle expérience acquise pourront-elles se prévaloir ? Pourtant, demeure pour toute personne humaine l’incontournable rendez-vous fixé par la « connaissance réelle », celle qui est chargée d’expérience et qui sait se transmettre, celle qui seule rassasie l’âme et tisse la figure d’un monde habité ensemble, celle sur laquelle veille l’éducateur véritable.
Frères et sœurs, à la lumière de ces réflexions, il devient possible, je l’espère, de redécouvrir combien le Christ est l’éducateur par excellence. Il est le premier à avoir diffusé en plénitude et pour toujours cette triple note de confiance à partir de laquelle se déploie la relation éducative. Sa venue parmi nous, la durée de sa vie humaine, la parole qu’il a habitée, les relations qu’il a tissées – tout cela témoigne de cet engagement, de cette ouverture et de cet approfondissement qui sont la marque du geste éducatif. Davantage, par sa résurrection il a ouvert un temps dont il est le bon et juste maître, un temps de grâce au cours duquel il sait se faire le contemporain de toute personne humaine, et initier pour chacun un dialogue qui, dans la nuit de ce monde, se joue face à face, ou plutôt cœur à cœur, selon un échange au cours duquel la sagesse de sa volonté se découvre à la folie de son amour. Sa prédication – ces paroles qui ne passeront pas – a renouvelée le sens des mots les plus beaux, comme si ces « étoiles fixes46 » qui servent à nous orienter recevaient une luminosité nouvelle, pour un scintillement sans déclin. Puisque c’est un jour de Toussaint que Newman a été proclamé docteur de l’Église et co-patron de la mission éducative, et que le jour de la Toussaint sont proclamées les Béatitudes, l’occasion a été offerte à Léon XIV de voir, en ces paroles qui ne passeront pas, « le chemin et le message de Jésus éducateur » :
Saint Matthieu présente à juste titre les Béatitudes comme un enseignement, représentant Jésus comme un Maître qui transmet une nouvelle vision des choses et dont la perspective coïncide avec son cheminement. Les Béatitudes, toutefois, ne sont pas un enseignement parmi d’autres : elles sont l’enseignement par excellence. De la même manière, le Seigneur Jésus n’est pas un maître parmi tant d’autres, il est le Maître par excellence. Plus encore, il est l’Éducateur par excellence. Nous, ses disciples, nous sommes à son école, en apprenant à découvrir dans sa vie, c’est-à-dire dans le chemin qu’il a parcouru, un horizon de sens capable d’illuminer toutes les formes de connaissance. Puissent nos écoles et nos universités être toujours des lieux d’écoute et de pratique de l’Évangile47 !
Combien de temps faut-il pour passer d’une connaissance notionnelle à une connaissance réelle ? Il faut le temps de l’apprentissage, propre à chacun, souple comme la vie, ainsi que le temps de la grâce, plus souple encore, et personnalisé à l’extrême. Cette « douce lumière » est cependant aussi ecclésiale que personnelle : la confiance dans le langage s’enracine, en dernière instance, dans la confiance en celui qui sait, pour chacun, faire resplendir d’une lumière renouvelée les mots les plus précieux du langage commun, ceux qui, comme des étoiles fixes, peuvent orienter notre liberté en sa traversée. Celui en qui s’enracine la confiance dans le langage, c’est Jésus, le Christ, le Verbe de Dieu, qui éclaire tout homme venant dans ce monde. Pour un chrétien, à la lumière de sa foi dans le Verbe incarné, dans le Christ puissance et sagesse de Dieu, le langage se révèle être cette force de « symbolisation », c’est-à-dire de rassemblement, qui, dans la nuit de ce monde, et dans la moindre des paroles échangées, travaille à la communion. Albert Chapelle a su discerner et énoncer avec force cette propriété à nulle autre pareille qui fait le prix de la parole :
Le langage est une puissance ; il est en même temps donation de vérité, présence qui relie les hommes, les rallie, leur donne place et les situe les uns par rapport aux autres. Le langage n’est pas simplement question de mots, c’est une alliance de mots et de sens, de réalité et de vérité à l’intérieur de l’engagement de la liberté humaine. Les paroles se déposent peu à peu à l’intérieur d’un langage. Les hommes, à force de parler, même en se disputant, sont contraints de se rassembler : ils substituent la parole à la violence et trouvent n’importe quel mot plutôt que l’affrontement sanglant. La parole est une puissance qui rapproche les hommes. Quoi qu’ils veuillent, s’ils se parlent, ils se rapprochent. Parler, c’est toujours, même dans l’opposition violente, se rallier, se trouver rassemblés dans une unité qui dépasse : celle de la parole, du verbe, d’un langage commun. Les hommes, même en s’accusant, se comprennent, symbolisent, se prennent ensemble. Sumballein, c’est se projeter ensemble à l’intérieur d’une vie qui vient d’au-delà et qui dépasse les hommes48.
Au terme de la traversée de la nuit de ce monde, les étoiles fixes et les constellations qui nous auront guidées auront achevé leur mission ; parvenus à bon port, nous serons solidement établis en présence de celui qui nous aura guidé par tant de bonté et de miséricorde. Là, la vérité contenue dans tous les termes qui auront orienté notre traversée sera pleinement accomplie. La consistance des commencements les plus humbles et les plus cachés, ces modestes tâtonnements par lesquels nous aurons appris, à notre rythme, à aimer et à servir ce qui est vrai, juste et bon, cette consistance et cette noblesse seront alors manifestées, lorsque nous le verrons tel qu’il est (cf. 1Jn 3,2). Ce ne seront plus les mots qui brilleront comme des étoiles, mais les personnes qui les auront portés en vérité – tous ceux qui, à l’école de Newman, comme le rappelait Benoît XVI, se seront efforcés de « mettre en place un environnement éducatif où l’exercice intellectuel, la discipline morale et l’engagement religieux pourraient progresser ensemble49 ». C’est, en dernière instance, aux éducateurs eux-mêmes que le Saint Père Léon XIV adresse, dès maintenant, depuis un site où sont clairement identifiés et recensés les nombreux défis d’aujourd’hui, l’invitation paulinienne : « brillez comme les astres dans l’univers, en tenant ferme la parole de vie » (Ph 2,15-16).
Je vous remercie.
P. David Rabourdin
1 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », lettre apostolique à l’occasion du 60ème anniversaire de la déclaration conciliaire Gravissimum educationis, n° 1,2.
2 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 8,1.
3 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 11,3.
4 LEON XIV, Lettre encyclique Magnifica Humanitas, n° 140.
5 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 7,2.
6 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Rencontre avec les autorités, la société civile et le corps diplomatique.
7 Ibid.
8 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Rencontre « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».
9 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Visite à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).
10 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Rencontre « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».
11 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Visite à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).
12 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Rencontre « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».
13 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 4,3.
14 John Henry NEWMAN, Grammaire de l’assentiment, Genève, Ad Solem, 2010, passim.
15 John Henry NEWMAN, « Les mots vides », Claude LACASSAGNE (trad.), in Sermons paroissiaux V : la sainteté chrétienne, Paris, Cerf, 2000. Cf. https://newmanreader.org/works/parochial/volume5/sermon3.html
16 Paul BEAUCHAMP, Psaumes nuit et jour, Paris, Seuil, 1980, p. 165.
17 Paul BEAUCHAMP, Psaumes nuit et jour, p. 214.
18 Paul BEAUCHAMP, Psaumes nuit et jour, p. 30.
19 Claude BRUAIRE, L’Être et l’esprit, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1983, p. 25.
20 Claude BRUAIRE, L’Être et l’esprit, p. 22 et 25.
21 Claude BRUAIRE, « L’existence aujourd’hui : la crise de l’esprit et la requête de sa vie », dans Henry CAVANNA (éd.), Analyse d’un vertige, Paris, Société d’éditions et de publications artistiques et littéraires, coll. « Les Cahiers de la revue La Table Ronde », 1968, p. 27.
22 Blaise PASCAL, Pensées, P. Sellier (éd.), Paris, Librairie Générale Française, 2000, p. 117 (fragment S. 164).
23 Franz ROSENZWEIG, L’Étoile de la rédemption, Paris, Seuil, 2003, p. 20.
24 Franz ROSENZWEIG, L’Étoile de la rédemption, p. 19.
25 Franz ROSENZWEIG, L’Étoile de la rédemption, p. 20.
26 Franz ROSENZWEIG, L’Étoile de la rédemption, p. 23.
27 Emmanuel CATTIN, « L’idéalisme tourné contre lui-même », Les Études philosophiques, 2019/2 (n° 129) p. 224-225 (l’auteur souligne).
28 Paul RICOEUR, Le Conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 2013 (19691), p. 388 (l’auteur souligne).
29 Franz ROSENZWEIG, La Pensée nouvelle (1925), in Foi et savoir. Autour de l’Etoile de la Rédemption, Vrin, Paris, 2001, p. 159.
30 Ibid.
31 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 3,2.
32 Gaston FESSARD, La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola [tome 1], Paris, Aubier-Montaigne, 1956, p. 25.
33 Paul BEAUCHAMP, Psaumes nuit et jour, p. 188-189.
34 Cf. Friedrich NIETZSCHE, Fragments posthumes (9 [35]), automne 1887.
35 George STEINER, Le Sens du sens. Présences réelles, Paris, Vrin, 1988.
36 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 4,3.
37 John Henry NEWMAN, Méditations sur la doctrine chrétienne, Genève, Ad Solem, 2000, p. 28-29.
38 LEON XIV, Lettre encyclique Magnifica Humanitas, n° 140.
39 FRANÇOIS, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate sur l’appel à la sainteté dans le contexte actuel, n° 174.
40 Mgr Matthieu ROUGE, « Le mouvement lycéen procède d’une crise du sens », La Croix du lundi 12 octobre 2026, p. 19.
41 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Visite à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).
42 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Messe sur la place de la Concorde (Paris).
43 FRANÇOIS, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, n° 222-225.
44 LEON XIV, Voyage apostolique en France : Visite à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) (nous soulignons).
45 Hartmut ROSA, Accélération, Paris, La Découverte, 2010, p. 140 sq.
46 LEON XIV, « Dessiner de nouvelles cartes d’espérance », n° 4,3.
47 LEON XIV, Messe et proclamation de saint John Henry Newman « docteur de l’Église », Rome, Solennité de la Toussaint, samedi 1er novembre 2025.
48 Albert CHAPELLE, Anthropologie, Bruxelles, Lessius, 2007, p. 164-165 (l’auteur souligne).
49 BENOIT XVI, Messe et béatification du vénérable Cardinal John Henry Newman, Birmingham, dimanche 19 septembre 2010.
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