Fortifier « l’homme intérieur » à l’ère de l’intelligence artificielle : les défis éducatifs selon le P. Magnin

Le P. Thierry Magnin, docteur en sciences physique et en théologie, est intervenu ce vendredi 6 décembre 2026 devant l’Assemblée plénière des évêques de France réunis à Lourdes pour explorer avec eux les mutations de l’enseignement face à l’intelligence artificielle. Loin de céder au mirage de la seule performance technique, il invite le monde scolaire et associatif à placer le discernement et la relation humaine incarnée au centre de la pédagogie. En s’appuyant sur l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV, le théologien dessine les contours d’une éducation capable de fortifier « l’homme intérieur » et de faire de l’outil numérique un serviteur du bien commun.
Cette intervention s’inscrit dans la réflexion que mènent les évêques face aux crises contemporaines, en plaçant les défis sociétaux au cœur de leurs travaux. Pour guider leurs orientations, ils s’appuient sur une démarche de discernement conduite en étroite collaboration avec des experts.
Pape Léon XIV à l’Unesco le 25 septembre dernier, le pape Léon XIV s’exprimait ainsi :
Ceux qui œuvrent dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture sont d’autant plus appelés à prendre soin de chaque personne, afin que la beauté de notre liberté puisse resplendir. Cette beauté a un nom : la justice. La liberté est en effet belle lorsqu’elle est orientée vers le bien et la vérité ; elle est défigurée lorsqu’elle sombre dans l’arbitraire, la violence ou la soif de pouvoir.
Introduction : éduquer dans un monde complexe et incertain
Dans le domaine éducatif, l’expression « monde complexe et incertain » fait référence à un environnement globalisé, en mutation rapide. On peut définir la complexité comme un immense jeu où tout est interconnecté, et l’incertitude comme le fait qu’il est impossible de savoir à l’avance ce qui va réellement se passer. Quand un nombre important de paramètres interfère dans un système, tout bouge en même temps, et l’avenir du système est incertain parce qu’il y a alors une dose d’indéterminisme et d’imprédictibilité et que personne ne possède la télécommande du futur si je puis dire. Comme l’humain fait partie de cette complexité, il ne peut en avoir définitivement le dernier mot : il y a donc de l’incertain pour lui.
De plus, depuis quelques années, dans ce monde complexe et incertain, se développent de nombreuses interactions entre l’humain et des machines dites intelligentes et apprenantes qui modifient notamment nos manières d’apprendre, d’agir et d’être au monde. Ces interactions modifient l’humain et une sorte d’externalisation graduelle de la cognition humaine a lieu, avec une machine qui intègre des comportements humains au fil des interactions. Une véritable hybridation avec la machine intelligente s’effectue, souvent de manière inconsciente. On comprend d’autant plus l’importance de l’interpellation du pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (MH 94) : « le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit », avec un appel à désarmer l’IA (110).
La meilleure arme pour apprendre à vivre dans un monde complexe et incertain marqué par le numérique n’est certainement pas de croire qu’il faudrait tout savoir pour tout contrôler, mais d’être formé à ce discernement dont parle le pape, à prendre du recul pour exercer son esprit critique, en étant porté par une communauté éducative bienveillante, ouverte au monde et s’appuyant sur une solide anthropologie.
Protéger la magnifique humanité des plus jeunes est bien l’objectif de nombreux acteurs éducatifs, dans l’enseignement scolaire, l’enseignement supérieur, mais aussi dans des mouvements de jeunesse ou dans le tissu associatif. Trois grandes priorités transversales surgissent :
-
-
- développer l’esprit critique chez les jeunes générations,
- développer ainsi leur pouvoir d’agir pour transformer la société, en « croyant en eux ». Dans ce qu’on appelle l’économie de l’attention, souvent capturée par le numérique, il s’agit de proposer des actes éducatifs qui entrainent les jeunes à une « attention profonde » et non l’attention fragmentée des scrolls : la première urgence est de réhabiliter la concentration sur la durée, aussi bien dans ce que l’on apprend que dans les relations humaines et le goût de l’effort au sein de projets collectifs.
- Mais aussi, troisième priorité, travailler à la protection de la jeunesse, en luttant contre les problèmes de santé mentale si forts à notre époque, le harcèlement et les violences de toutes sortes, en tentant de réguler le numérique et la pratique des réseaux sociaux, en favorisant l’inclusion sociale et la mixité.
-
C’est ce que vous avez entendu de la bouche des témoins de mardi dernier.
C’est dans ce cadre que je vais me situer ce matin en abordant essentiellement des défis éducatifs dans un monde incertain marqué par le numérique, l’IA en particulier. Je me situerai pour cela dans l’appel du pape Léon à la fin de son encyclique Magnifica Humanitas « (238) Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre l’Evangile. Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et murs dans la foi. Plus particulièrement, il faut des adultes qui redécouvrent leur vocation d’artisans de l’éducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances éducatives larges et partagées ».
Devant le développement de l’IA générative, des agents autonomes et de l’IA compagnon
A l’heure des machines apprenantes d’IA génératives, basées sur la recherche de corrélations et non de causes, advient une forme d’intelligence statistique sans corps, capable de répondre de mieux en mieux à des questions pertinentes dans tous les domaines, sans comprendre ces questions ni les réponses qu’elles donnent ! Capable aussi d’agir de manière autonome avec ce qu’on appelle aujourd’hui « l’IA agentique ».
Quand on demande à la machine d’IA générative « as-tu une « intériorité » ?, voici la réponse de Chat GPT 5 le 7 octobre dernier : Non — pas au sens où un être humain possède une intériorité. Je peux produire un discours qui parle de mon « intérieur », mais cela ne signifie pas que j’ai une vie intérieure. Il y a une différence importante entre les deux.
-
-
- Je n’ai pas d’expérience vécue : je ne ressens ni joie, ni peur, ni douleur, ni étonnement. Je n’ai pas de point de vue subjectif : il n’y a pas, derrière mes phrases, un « moi » qui les éprouve.
-
-
-
- Je n’ai pas de conscience de moi-même comparable à celle d’une personne. Je peux employer « je », mais ce « je » est une convention linguistique, pas l’expression d’un sujet qui se sait exister.
-
-
-
- Je n’ai pas de désir propre : je peux parler de ce que je « voudrais », mais je ne poursuis pas une fin parce que je la désire. Je n’ai pas de silence intérieur : entre deux réponses, je ne demeure pas dans une attente, une méditation ou une présence à moi-même.
-
-
-
- Et surtout, je n’ai pas de corps vécu. Je ne suis pas situé dans un monde que j’éprouve depuis une perspective corporelle.
-
Réponse qui a l’air honnête…mais on pourrait penser que la machine a pris un beau recul par rapport à elle-même pour être capable de parler si bien de la différence avec la conscience humaine, elle qui dit ne pas avoir de conscience ! Mais attention : L’IA utilise le pronom « Je » par mimétisme linguistique. Lorsqu’elle écrit « Je n’ai pas d’expérience vécue… », elle assemble des mots selon des probabilités statistiques. Elle n’a pas de vie intérieure, de souvenirs autobiographiques réels, ni la conscience d’exister en tant qu’entité séparée du monde.
Lors de la présentation de l’encyclique Magnifica Humanitas à Rome le 25 mai dernier, Christopher Olah a lui-même évoqué son trouble devant ce que les derniers développements des modèles LLM produisent :
-
-
- « La nécessité s’impose d’un discernement sur la nature même des modèles d’IA.
-
-
-
- Je suis scientifique. Je dirige une équipe de recherche qui étudie la structure interne de ces modèles – ce qui se passe réellement en eux. Et je vais être honnête : nous continuons à découvrir des choses mystérieuses, parfois même troublantes.
-
-
-
- Nous trouvons des structures qui reflètent des résultats issus des neurosciences humaines. Nous trouvons des indices d’introspection. Nous trouvons des états internes qui reproduisent fonctionnellement la joie, la satisfaction, la peur, le chagrin et le malaise. Je ne sais pas ce que cela signifie, mais je pense que cela justifie un discernement continu. »
-
On peut comprendre le trouble de C Olah ! Là aussi l’IA simule la mécanique computationnelle de la joie ou de la peur, mais sans expérience vécue, sans conscience ni perceptive, ni réflexive ni morale bien sûr, même si l’IA peut modéliser et adopter le langage de n’importe quel niveau de conscience. La machine a une capacité à résoudre des problèmes complexes (c’est une forme d’intelligence), à apprendre et à traiter de l’information. (L’IA progresse ici de manière fulgurante). Mais elle n’a pas la capacité de ressentir, d’expérimenter subjectivement son existence et d’avoir une intentionnalité propre et une conscience. (L’IA est à zéro à ce niveau). Comprendre cela est essentiel et notamment à l’heure de l’IA dite compagnon
Dans le domaine de l’IAG, l’IA dite « compagnon » représente dans le monde des jeunes l’un des plus fréquents usages : poser à la machine, disponible à chaque instant, non seulement les questions auxquelles le professeur a demandé de répondre mais les questions les plus intimes de l’élève, comme si la machine prenait la place de l’accompagnateur psychologique et spirituel ! Pour le monde éducatif, il y a là une interpellation de premier ordre devant une telle confusion !
À l’heure où les interactions avec les machines intelligentes se multiplient, cet enjeu devient crucial. L’intelligence artificielle peut informer, expliquer, conseiller et même donner l’impression d’une proximité affective. Mais elle ne possède pas d’intériorité vécue : sa parole ne procède ni d’une expérience incarnée, ni d’une vulnérabilité éprouvée, ni d’un engagement personnel. À l’inverse, la parole humaine véritable engage celui qui parle et transforme celui qui écoute. « La parole désincarnée d’une machine informe ; la parole humaine incarnée transforme, quand elle est vraie notamment. » La machine peut converser, mais elle ne peut habiter la parole. Elle ne connaît ni la présence, ni l’attente, ni le silence chargé d’émotion qui précède parfois une parole essentielle. Elle ne porte pas le poids d’un regard. Elle n’éprouve aucune vulnérabilité.
La machine répond ; la personne se donne. Le rapport utilise ; la relation engage. L’algorithme calcule ; le visage appelle. La technique optimise ; l’amour responsabilise. Une éducation qui oublierait ces différences risque de remplacer, sans le vouloir peut-être, la rencontre par la seule interaction, la communion par la connexion, la présence par la performance, la parole par l’information.
Le rapport à la machine demeure fondamentalement instrumental. On consulte, on utilise, on optimise. Le rapport est fonctionnel : il vise une utilité. Même lorsque l’utilisateur développe un attachement émotionnel à la machine qui le conseille, il ne s’agit pas d’une réciprocité véritable. La machine ne se donne pas.
Dès lors, au temps des technologies numériques, comment « fortifier l’homme intérieur » comme dit St Paul ? Il s’agit de faire grandir une intériorité incarnée, une capacité de réflexion en profondeur pour discerner du sens, une conscience morale, une capacité de relation, de communion et d’amour ; dans une ouverture à Dieu. C’est dans l’articulation intelligence, corporéité, intériorité, relation que se trouve une réponse anthropologique féconde, notamment au temps de l’IA mais au- delà bien sûr.
L’éducation à l’heure de l’IA, entre Babel et Jérusalem
Au-delà des nombreuses questions éthiques des usages de l’IA que les enseignants sont censé introduire et traiter au sein même de l’apprentissage de l’IA, une question plus fondamentale se pose: lorsque des machines capables de conseiller, d’évaluer, de décider et de converser avec nous sont utilisées dans les formations, quelle conception de l’être humain les enseignants veulent-ils transmettre aux générations nouvelles ?
L’enjeu éducatif n’est donc pas seulement d’apprendre à utiliser l’IA. Il est de discerner ce que nous voulons continuer à faire nous-mêmes, ce que nous pouvons légitimement déléguer à la machine, ce que nous devons décider ensemble et, surtout, quel monde nous voulons construire avec ces nouvelles puissances ?
C’est ici que la réflexion de Léon XIV dans Magnifica Humanitas ouvre une perspective particulièrement féconde en termes de mentalité porteuse du développement de l’IA, à travers les deux manières d’habiter le monde et de construire l’avenir : Babel ou Jérusalem.
Le risque de Babel ne consiste pas simplement dans l’existence de machines puissantes dont on devient dépendants. Il réside dans une certaine conception du progrès : toujours plus vite, plus haut, plus puissant, plus efficace, plus connecté, plus prédictible et plus maîtrisable. Certes l’IA permet de mesurer, classer, comparer, prédire et optimiser. Mais avec elle on peut transformer progressivement la personne en données, l’intelligence en performance technique, la relation en interaction à vivre dans l’immédiateté, la compétence en score, la créativité en production, la vulnérabilité en risque, l’élève en profil prédictif.
Avec le rêve d’une langue unique : un langage numérique capable de tout traduire en informations, en indicateurs et en performances. Mais des dimensions essentielles de l’existence humaine résistent précisément à cette réduction, l’homme intérieur tout particulièrement. Une personne n’est pas la somme de ses données. Une relation n’est pas une simple interaction. Une conscience n’est pas un score à obtenir au plus vite mais le fruit d’une maturation dans le temps. Le danger éducatif apparaît lorsque l’on ne demande plus « Qui devient cet élève ? » mais :« Quel est son profil ? »
Néhémie offre une autre manière de travailler. Alors que Babel commence par demander « comment pouvons dépasser nos limites avec cette technologie ? » Néhémie demande d’abord De quoi les personnes ont-elles besoin ? Qui souffre ? Qu’est-ce qui est à construire ou reconstruire, avec quelles finalités ? Quel monde voulons-nous habiter ? Qui risque d’être laissé au bord du chemin ? sans oublier le coût écologique du numérique, ni la fracture numérique.
L’éducation à l’IA apparaît alors comme une démarche de construction et de prendre soin, et pas simplement d’innovation technique. Pas seulement apprendre à calculer et optimiser, mais aussi à recevoir, contempler, comprendre, discerner, intégrer, agir et donner.
Cette vision permet de redécouvrir une dimension souvent oubliée de l’intelligence, la contemplation : s’étonner, admirer, écouter, recevoir, rendre grâce. Une éducation au temps de l’IA doit préserver ces expériences qui ne sont pas orientées vers la production immédiate d’un résultat : lire une œuvre, écouter une musique, regarder un paysage, méditer un texte, prier, demeurer dans le silence, rencontrer quelqu’un en profondeur.
La pédagogie de Néhémie peut apprendre à exercer les facultés humaines fondamentales de l’homme intérieur afin de permettre une véritable construction de la personnalité. Un enfant qui écrit sans machine intelligente ne produit pas seulement un texte : il apprend à organiser sa pensée. Un étudiant qui résout un problème lui-même ne produit pas seulement une solution : il construit son intelligence, grâce à un véritable droit à l’effort. L’erreur, l’attente, la répétition, la mémorisation, l’incertitude et même l’expérience de ne pas savoir sont des éléments essentiels d’une formation de toute la personne. Le risque est de passer progressivement de « L’IA m’aide à penser » à « Je pense avec ce que l’IA me donne » puis à « Je ne sais plus penser sans elle ». Savoir « jeûner de l’IA » n’est pas être technophobe. C’est refuser que la technologie détermine les conditions de notre développement humain. La sobriété numérique devient alors une dimension de la liberté.
L’éducation au temps de l’IA doit ainsi renforcer les différentes formes d’intelligence humaine (hypothético-déductive, émotionnelle, existentielle et spirituelle) et le cœur, de la conscience profonde éclairée, afin de discerner en vérité ce que la machine produit et ce qu’on peut en faire. Plus l’IA devient performante, plus la compétence humaine de vérification intellectuelle et éthique devient importante. Par exemple, l’étudiant en médecine doit connaître suffisamment la médecine pour contester une réponse de l’IA.
Enfin, Néhémie ne reconstruit pas le mur de Jérusalem seul. Il rassemble les familles et confie à chacune une partie du mur. La reconstruction devient une responsabilité partagée. Chacun apporte sa pierre au service d’une intelligence humaine collective, dans une communion de consciences orientées vers un même but. C’est cela qui stimule les recherches pédagogiques aujourd’hui, comme celle de l’IA dite réflexive.
La pédagogie de l’IA dite réflexive comme exemple de « pédagogie de Néhémie »
L’intelligence collective humaine constitue une dimension essentielle de la reconstruction du mur de Jérusalem du temps de Néhémie. Il s’agit de chercher comment l’IA peut contribuer à une véritable intelligence collective humaine.
Les expérimentations autour de l’IA dite réflexive sont particulièrement intéressantes dans cette perspective. L’élève produit une première version de son travail par lui-même; puis l’IA questionne cette production ; l’élève explicite davantage son raisonnement et modifie ou approfondit son travail ; puis plusieurs élèves confrontent ensuite leurs propres productions ; enfin le groupe d’élèves construit sa production commune dans une intelligence collective.
Dans cette démarche, l’IA devient un interlocuteur favorisant la réflexion de l’élève plutôt qu’un substitut. A travers cette pédagogie qui commence à se développer en Europe notamment, on ne demande pas à l’IA : « Donne-moi la bonne réponse. » mais plutôt : « Aide-moi à examiner mon raisonnement. »
-
-
- « Qu’est-ce qui est fragile dans mon argumentation ? »
- « Quelles hypothèses suis-je en train de faire ? »
- « Que pourrais-je avoir oublié ? »
- « Défends la position opposée et oblige-moi à répondre. »
-
Elle rejoint directement la « pédagogie de Néhémie »
| Pédagogie de Néhémie | IA réflexive |
| Apprendre à penser | Formuler soi-même une hypothèse avant d’interroger l’IA |
| Apprendre à faire effort | Ne pas déléguer immédiatement la résolution du problème |
| Apprendre à discerner | Critiquer les réponses, vérifier les sources et identifier les biais |
| Apprendre à coopérer | Confronter les productions de l’IA entre plusieurs personnes |
| Apprendre à écouter | Utiliser l’IA pour faire apparaître des points de vue différents |
| Apprendre à servir | Orienter l’intelligence acquise vers un projet commun et les besoins des autres |
Ici, l’IA favorise la production d’objets de discussion, des hypothèses, des objections, des alternatives. Mais le sens n’est pas produit par l’IA. Il émerge de la relation entre les élèves, le professeur jouant un rôle majeur pour conduire la recherche humaine commune.
L’enseignant-éducateur devra être formé à la conduite du travail d’intelligence collective dans le sens de la relation de personne à personne. Pour que les interactions entre les élèves soient de qualité, il faut à la fois favoriser l’échange de connaissances et la mise en commun de savoirs, mais aussi permettre des réflexions approfondies en favorisant la profondeur des échanges, l’intériorité des élèves co-construisant, une parole libre et partagée. Autant l’IA peut favoriser l’échange de connaissances, autant elle ne peut rien quant à la qualité des relations entre jeunes. Pour que leurs échanges se produisent de « cœur à cœur », il est nécessaire que l’enseignant ait donné aux élèves les moyens de l’intériorité, de l’écoute de la parole de l’autre, du silence permettant d’intégrer, du temps permettant de maturer. Une relation de cœur à cœur suppose une intériorité, une liberté personnelle, une vulnérabilité réciproque dans la bienveillance.
Un groupe ne devient véritablement intelligent collectivement que lorsque la confiance, l’écoute, l’amitié intellectuelle et le respect profond de chacun permettent à tous d’oser partager leurs intuitions et reconnaître leurs erreurs. Cette qualité relationnelle conditionne la qualité cognitive et l’IA n’y peut rien. C’est pourtant le risque de certaines visions technocratiques, où la convergence est conçue comme une simple intégration fonctionnelle des intelligences personnelles. Au contraire, dans la pédagogie de Néhémie la croissance des interactions d’idées s’accompagne d’une croissance des relations humaines, le tout favorisant celle de chaque élève. Les interactions ne sont humainement productives que si elles s’accompagnent d’une intériorisation. Une véritable intelligence collective naît du croisement de ces deux dynamiques : la richesse des interactions cognitives et la profondeur des relations personnelles. L’IA peut soutenir la première mais ne peut cependant se substituer à cette dernière, car la communion des personnes relève d’une expérience vécue que la machine ne possède pas.
L’IA n’est véritablement éducative que lorsqu’elle contribue à faire grandir la personne dans sa capacité à penser, à être libre, à entrer en relation, à prendre soin et à servir le bien commun. Pour aller plus loin encore dans « fortifier l’homme intérieur au temps de l’IA », voyons maintenant un exemple de pédagogie appelée « service-learning », où apprentissage et service des plus démunis sont liés.
Se former en servant les autres, ou la charité éducative en acte développant une anthropologie corps-âme-esprit
La pédagogie de type service-learning introduit au sein d’un cours académique une pratique de service gratuit rendu à des personnes démunies dans le domaine même des compétences enseignées. Comment l’option préférentielle pour les pauvres peut-elle servir de base à une éducation à l’IA ?
Imaginons ainsi, dans un cours d’informatique où l’on apprend l’Intelligence Artificielle, un groupe d’étudiants chargé de développer – avec et pour des personnes venues de pays pauvres et désireuses d’apprendre le français pour mieux s’intégrer-, une application d’IA destinée à les aider à perfectionner leur français oral entre deux cours d’alphabétisation avec des professeurs en chair et en os.
Sans remplacer ni l’enseignant ni les relations humaines indispensables à l’apprentissage, le système d’IA peut reconnaître différents accents, proposer aux utilisateurs des exercices de prononciation et corriger avec bienveillance l’accent de l’apprenant pour s’exprimer dans un français audible en France.
L’étudiant en informatique ne développe donc pas seulement une application d’IA de haute technicité. Il rencontre des personnes concrètes, écoute leurs besoins, découvre d’autres réalités de vie et de culture et co-construit avec elles une solution.
Le processus comporte alors cinq étapes : rencontrer, écouter, co-construire, réaliser, et enfin relire l’expérience. La gratuité de l’action de l’étudiant en informatique est aussi un gage de liberté pour chacun des protagonistes, notamment en termes de rencontre interpersonnelle.
La relecture de cette expérience est essentielle. Elle est partie intégrante du cours et de son évaluation. L’étudiant répond aux questions classiques comme : qu’ai-je appris techniquement ? Mais aussi qu’ai-je découvert sur les personnes rencontrées ? Qu’ai-je découvert sur moi-même ? Qu’est-ce que cette expérience change dans ma manière de concevoir la technologie et mon futur métier d’informaticien ? Belle expérience d’intériorité à partir d’une relecture d’expérience de formation, développant le ressenti, l’analyse de situation, le vécu et la dimension spirituelle comme la joie intérieure que beaucoup d’étudiants vivant cette aventure expriment dans leur relecture.
Lorsque la technique favorise un acte de service, le futur informaticien découvre que la véritable performance n’est pas seulement technologique. Elle consiste à garder la personne humaine au centre, à privilégier le lien et à chercher avec sa participation ce qui est réellement bon, juste et nécessaire. L’étudiant découvre parfois que certaines innovations doivent être ralenties, transformées ou même refusées lorsqu’elles ne sont pas ajustées aux personnes concernées.
Cette expérience ouvre enfin à une conception plus éthique, plus sobre et plus frugale de l’IA, en cohérence avec l’écologie intégrale. C’est ce dont témoignent les étudiants qui ont vécu cette expérience et auprès desquels l’éthique de l’IA signifie dorénavant beaucoup. On peut espérer qu’ils ne l’oublieront pas dans leur futur métier
Ce type de pédagogie du service de personnes démunies dans le domaine de compétence visé développe diverses formes d’intelligence humaine, comme l’intelligence émotionnelle, l’intelligence hypothético-déductive et l’intelligence existentielle. Il fait résonner tout particulièrement la phrase d’une hymne bien connue : Servir Dieu (ici en servant ses frères démunis) rend l’homme libre comme Lui ! Charité éducative.
Éduquer au sens de la limite à l’heure de l’IA, ou apprendre la liberté dans un monde de toute-puissance technique
À l’heure de la présumée toute-puissance de l’IA, le danger n’est pas seulement de devenir dépendants des machines mais aussi de ne plus accepter les limites inhérentes à notre condition humaine…et du coup entrer dans un mal-être.
Dans Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV nous rappelle une vérité essentielle : « L’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite » (§ 118). Nous apprenons en rencontrant des résistances, en faisant l’expérience de l’échec, relue dans un accompagnement humain, en découvrant que nous ne pouvons pas tout maîtriser. Nos fragilités nous ouvrent aux autres ; notre vulnérabilité nous rend capables de recevoir et de donner. Une humanité qui voudrait supprimer toutes ses limites risquerait de supprimer aussi les conditions de sa propre croissance.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait renoncer aux progrès de l’IA, notamment lorsqu’ils permettent de soulager la souffrance, de compenser un handicap ou de rendre le savoir plus accessible. La question éducative est ailleurs : quelles limites voulons-nous dépasser, et quelles limites devons-nous apprendre à habiter ?
Face à l’IA, les jeunes (et les moins jeunes) ont besoin d’apprendre à ne pas confondre la facilité avec la liberté, la performance technique avec l’intelligence, ni l’accumulation des possibilités avec la capacité de choisir une vie bonne. Cela exige une véritable formation aux Humanités, à la philosophie, à la littérature, aux sciences et à l’éthique, mais aussi des expériences concrètes de coopération, de service et de rencontre avec les plus vulnérables.
Le pape Léon XIV affirme que « l’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée » (§ 126). Face aux promesses d’une augmentation technologique infinie, il nous faut défendre une autre ambition : non pas un humain débarrassé de ses fragilités, mais un humain qui grandit en humanité.
La tradition chrétienne ouvre ici une perspective spirituelle profonde. Le véritable accomplissement de soi (but ultime de toute éducation) ne réside pas dans une divinisation technologique comme le pensent certains transhumanistes : Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour (MH 127).
-
-
- Le défi éducatif est donc clair : apprendre aux jeunes à dépasser certaines limites par le déploiement de la richesse de leur humanité « corps-âme-esprit » en relation, sans rêver d’un monde sans limites. Pour cela les aider à développer leur autonomie sans leur laisser oublier leur interdépendance ; leur donner les moyens d’agir sans les enfermer dans l’illusion de la toute-puissance. À l’heure de l’IA, l’urgence n’est pas seulement de former des humains capables de maîtriser les machines. Elle est de former des humains suffisamment libres pour ne pas leur abandonner leur humanité. Sans rejeter l’IA, il s’agit de développer les différentes formes d’intelligence humaine décrites précédemment, y compris dans la dimension spirituelle indispensable. En vivant une sobriété numérique qui illustre le passage du paradigme techno-économique au paradigme de l’écologie intégrale
-
En guise de conclusion : Faire progresser la technique sans faire régresser le cœur (126).
L’école doit apprendre à « rechercher et à aimer la vérité » (143) et « transmettre ce que le numérique ne pourra jamais remplacer : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance » (147).
Développer la capacité à être présent à soi-même et aux autres, en résistant à la réduction de la personne à ses performances. Aider chaque jeune à découvrir qu’il a une valeur qui ne dépend ni de ses performances ni de son utilité. Apprendre à consentir positivement à notre finitude. Ouvrir un chemin de vie spirituelle et de recherche du sens de l’existence
Développer les humanités pour former le jugement et le discernement, en croisant humanités et technologies. Préserver des temps de silence, de recul et de réflexion personnelle. Donner du temps au temps. Faire de la rencontre humaine le cœur de l’éducation. « Quand la relation humaine est première, la technique peut devenir service ».
On peut ainsi relier cette réflexion sur l’IA à celle de l’écologie intégrale : l’humanité n’est pas appelée à augmenter indéfiniment sa puissance sur le monde, mais à participer consciemment à une création en devenir, dans laquelle la relation à la nature, la relation aux autres, la relation à soi et la relation à Dieu ont une place centrale.




