
Entre accommodements, oppositions et résistances, les frontières sont plus nettes que la mémoire veut le croire après-guerre. Huit itinéraires pour mieux comprendre, sans anachronisme, ce que les Églises ont parfois osé dire face au nazisme et au pétainisme, et ce qu’elles n’ont souvent pas su comprendre ou affronter.
« Huit hommes dans de sombres temps : des voix chrétiennes face au nazisme, des tentations aux oppositions » de Raphaël Spina, docteur en histoire, HDR Histoire au Centre de recherches de l’École de l’air et de l’espace.
introduction
Après-guerre, tous sont qualifiés un moment ou l’autre de résistants. Quand bien même sauf exceptions, ils s’abstiennent de se qualifier comme tels. Mgr Michael von Faulhaber (1869-1952), l’archevêque de Munich qui prêche à l’Avent 1933 que ce ne sont pas la race et le sang qui sauvent, mais le sacrifice du Christ sur la croix. Mgr Clemens von Galen (1878-1946), « le lion de Münster », dont les sermons retentissants obtiennent en août 1941 la mise en sommeil de l’opération T4 d’assassinat des handicapés mentaux. Mgr Konrad von Preysing (1880-1950), évêque de Berlin qui sauve des Juifs et qui tente en vain d’obtenir une intervention publique du pape Pie XII. Mgr Bernhard Lichtenberg (1875-1943), qui prieur de la cathédrale Sainte-Hedwige de la capitale allemande, prie chaque soir publiquement pour les Juifs, et meurt sur le chemin de Dachau. Le pasteur Martin Niemöller (1892-1984), ancien combattant nationaliste et même ex-électeur nazi, devenu le fondateur de l’Eglise confessante et interné en camp pendant sept ans et demi. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), qui alla jusqu’à prendre part à la conspiration contre Hitler, et le paya de son supplice. En France Mgr Jules-Géraud Saliège (1870-1956), archevêque handicapé de Toulouse, dont personne n’ignore la lettre pastorale du 23 août 1942 contre les rafles antisémites. Le RP Henri de Lubac (1896-1991), pilier du Témoignage Chrétien clandestin à Lyon, une des rares parutions à souligner le rôle central de l’eugénisme, du racisme et de l’antisémitisme dans la vision du monde nationale-socialiste.
Quelle que soit leur aura d’après-guerre, hors Bonhoeffer et Lubac, aucun ne s’est engagé dans la Résistance au sens strict, ni n’a jamais eu pour but la chute du régime hitlérien et/ou pétainiste. Et hors ces deux derniers, tous ont été un moment ou l’autre tentés de s’en accommoder loyalement, voire séduits par telle ou telle de leurs dimensions. Et ils ont conservé sur d’autres points un silence plus tard sévèrement jugé. Tant leur opposition était bien plus souvent ponctuelle et sélective que globale et de principe. Paradoxalement, c’est par cela peut-être qu’ils peuvent davantage nous parler.
Ils étaient des hommes. Avec leur part de lucidité et leur part d’aveuglement, avec leurs courages, leurs prudences ou leurs frilosités. Marqués enfin par les expériences des deux avant-guerres, et aussi par les préjugés ou les conceptions de leur époque. Les comprendre, sans procès d’intention ni complaisance ni dénigrement, c’est peut-être mieux saisir la complexité des temps, et aussi les fragilités, les faillibilités, les forces de tout individu et responsable pris dans une tourmente historique inédite. Avoir affaire à des héros constants ou à des saints toujours clairvoyants, c’est parfois somme toute trop facile et trop confortable. Il n’est pas donné à tout le monde de trouver du premier coup son chemin de Damas. Et se rappeler que l’homme n’est ni ange ni bête, c’est se placer devant un miroir qui nous renvoie une image davantage fidèle à notre propre condition.
L’histoire a été inventée pour être impitoyable aux mythes et aux légendes dorées, aux hagiographies même, sans sombrer non plus dans les légendes noires ou la démonologie. Sans juger au sens éthique ou juridique, elle instruit à charge et à décharge. Et elle se doit d’embrasser l’ensemble des éléments disponibles, quand trop ont d’abord retenu ce qui allait dans le sens de leur thèse de départ, et occulté ce qui la contredisait. Au préalable, un effort rigoureux de définition des termes et des enjeux est nécessaire. Puis suivra un multi-portrait croisé, au fil de la chronologie : pour reconstituer et comparer période par période les opinions, les comportements, les sorts et les mémoires de chacun.










