Tout comprendre du conflit Arménie-Azerbaïdjan

Haut-Karabakh

Depuis l’automne 2020, un conflit oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan, deux anciennes républiques soviétiques du Caucase. « La seconde guerre du Haut-Karabakh » marquée par 44 jours de guerre tragique s’est conclue par un cessez-le-feu et une médiation russe. En 2022, l’Arménie est une nouvelle fois victime des bombardements de l’Azerbaïdjan autour de l’enclave du Haut-Karabakh, une région peuplée d’Arméniens. Tigrane Yegavian, journaliste et chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) a répondu à nos questions. Nous vous donnons des éléments de réponse.

Quelle est la situation en Arménie ?

Depuis l’automne 2022, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan connait un regain de tensions et d’affrontements meurtriers. L’armée azerbaidjanaise a lancé une première incursion en mai 2021 et le 13 septembre 2022 le régime d’Aliyev a lancé une vaste offensive militaire sur plusieurs localités arméniennes [1], non loin de la frontière. En septembre 2022, le pays compte 207 Arméniens tués et 8000 civils arméniens déplacés. L’attaque ne concerne pas que la région du Haut-Karabakh (cf. l’Artsakh en arménien) mais l’ensemble du territoire arménien.

Et ce conflit dure depuis longtemps ?

Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter aux origines du conflit. En 1988, alors que l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont encore des républiques soviétiques, un conflit surgit au Haut-Karabakh, enclave azerbaïdjanaise peuplée d’Arméniens. Le conflit meurtrier fait 30 000 morts et des centaines de milliers de réfugiés. En dépit d’un cessez-le feu en 1994, les accrochages armés restent fréquents. Une « seconde guerre du Haut-Karabakh » éclate le 27 septembre 2020. Elle dure 44 jours, provoque la mort de 6500 personnes, et se solde par des pertes territoriales. « 75% du territoire a été repris par Bakou », estime Tigrane Yegavian. Malgré l’accord de « cessez-le-feu », signé le 10 novembre 2020, les combats ont repris le 13 septembre 2022.

75% du Haut-Karabakh a été repris par Bakou

Y a-t-il un intérêt à ce que la guerre reprenne maintenant ?

Occupée par la guerre en Ukraine, la Russie, alliée historique de l’Arménie « est affaiblie », précise Tigrane Yégavian. « Ils ont déployé 1960 hommes de maintien de la paix au Haut-Karabakh et possèdent deux bases militaires en Arménie », à Gumri et la capitale Erevan. Si la République d’Arménie figure parmi les états signataires de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), elle n’a jamais bénéficié pour autant d’une solidarité militaire.  Par conséquent, « l’Azerbaïdjan poursuit son offensive parce qu’ils ont ce sentiment d’impunité », regrette-t-il.

Pourquoi l’Azerbaïdjan attaque-t-il à nouveau l’Arménie ?

Comme mentionné précédemment, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev – au pouvoir depuis 2003 – profite d’un contexte international qui lui est favorable pour « annexer ce qui reste du Haut-Karabakh arménien, précise Tigrane Yégavian. La famille Aliev considère que la question sera réglée le jour où la région deviendra azérie. » Les Arméniens négocient avec les Azéris un traité de paix. « Sauf que les conditions sont léonines puisqu’ils réclament non seulement l’abandon du Karabakh, l’annexion d’un corridor extraterritorial qui relie l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan – esclave azerbaidjanaise frontalière de la Turquie – où les Arméniens n’ont aucun contrôle sur ce territoire, et une délimitation de la frontière entre les deux Etats parce que cette frontière est un héritage des frontières administratives soviétiques. »

Qui soutient quel(s) camp(s) ?

L’Arménie, très isolée, recherche des alliées. En tant que membre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), une alliance militaire, elle appartient au « bloc russe ». Néanmoins, « la Russie ne veut pas prendre position contre l’Azerbaïdjan parce qu’elle a aussi des relations étroites avec la Turquie. » À l’inverse, l’Azerbaïdjan entretient des relations très étroites avec le Pakistan, la plupart des anciennes républiques soviétiques, avec la Hongrie, Israël et la Turquie, son plus proche allié.

Quels sont les enjeux de ce conflit ?

C’est un danger d’épuration ethnique qui menace le Haut-Karabakh. « A chaque fois que les Azéris ont conquis ces territoires arméniens, ils ont procédé à la destruction des églises, aux exactions des civils, aux destructions de cimetières, et à la réécriture des noms. » On parle maintenant de « désarménisation » voire d’ethnocide, car chaque monument religieux ou profane attestant une présence arménienne est systématiquement détruit. Les Arméniens de l’Artsakh (ex Karabagh) font face à une menace existentielle car l’Arménie n’est plus le pays garant de leur sécurité et la Russie considère les Arméniens comme une variable d’ajustement.

Que reste-t-il du patrimoine arménien ?

Toutes les églises qui sont passées sous le contrôle des Azéris sont devenus des mosquées ou désacralisées, voire profanées à l’intérieur. « Nous avons accès à des images satellites qui montrent que la cathédrale Saint-Sauveur Ghazanchetsots de Chouchi a été défigurée. Nous attendons toujours que l’Unesco envoie une mission d’experts au Karabakh. » La récente démission de la femme du dictateur Aliyev et vice -présidente de l’Azerbaidjan de son poste d’ambassadrice de bonne volonté à l’UNESCO nous montre les limites de la « diplomatie du caviar ».

Pouvons-nous éviter un deuxième génocide ?

Le génocide des Arméniens (1915-1916) perpétrés par les Turcs au sein de l’Empire Ottoman a causé 1,3 million de morts. « Il a été reconnu au niveau de la communauté internationale », souligne Tigrane. Ce crime dure depuis un siècle un demi sans que les Turcs ne soient sanctionnés. Les Azéris ont massacré les Arméniens en 1918. Il y a une telle impunité que ça les poussent à continuer Le génocide se poursuit dans un cadre appelé « l’ingénierie démographique » qui se traduit par des massacres localisés ou des exactions visant à faire partir une population. »

Allons-nous vers un nettoyage ethnique ?

« C’est évident ! L’arménophobie est un levier pour cimenter le discours nationaliste. De nombreuses oppositions démocratiques sont opprimés » ainsi que les autres minorités comme les Lezghiens ou les Talishs en Azerbaïdjan.

Comment l’Eglise arménienne s’organise-t-elle sur place ?

L’Eglise nation est au côté du peuple arménien. « Elle est mobilisée pour secourir les civils. Au sein de l’Eglise, il existe des aumôniers militaires en fonction sur le terrain. » Le diocèse du Haut-Karabakh qui avait complètement disparu à l’époque soviétique a ressuscité en 1988, et « mène une action remarquable au service de la population locale. L’actuel primat du diocèse est l’ancien aumônier en chef des armées. Il dispose d’un réseau de prêtres qui font un travail remarquable ». Sa Sainteté, le Catholicos Karékine II a également interpellé la communauté internationale.

Quelle est l’attitude de la diplomatie vaticane vis-à-vis des acteurs de cette guerre ?

À plusieurs reprises, dans ses angélus, le pape François s’est exprimé sur ce conflit et ne désigne pas l’Azerbaïdjan comme l’agresseur. « Il condamne la guerre mais ne prend aucune position, note Tigrane Yegavian. Il déçoit les Arméniens car nous savons qu’il entretenait de nombreuses amitiés arméniennes quand il était Archevêque de Buenos Aires, en ArgentineNous attendons une parole forte comme il l’avait fait pour Daech ou pour l’Ukraine. C’est plus qu’une déception, ce conflit ravive de vieilles blessures », souligne-t-il. « Nous avons l’impression que la « realpolitik » s’est emparée du Saint-Siège. La « diplomatie du caviar » a atteint le Vatican car l’Etat a noué une coopération avec la fondation Heydar Aliyev dans le cadre des restaurations de plusieurs sites archéologiques » dont les catacombes de Comodilla, à Rome. Le 25 octobre 2022, le Cardinal Pietro Parolin, le secrétaire d’Etat du Saint-Siège a célébré une messe pour la paix en Arménie à l’occasion du 30e anniversaire.

Quelle est l’attitude de l’épiscopat français par rapport au conflit ?

La Conférence des évêques de France (CEF) a rappelé le 8 novembre 2022 dans son discours de clôture d’Assemblée plénière des évêques, à Lourdes que « l’Arménie vit un drame comparable » à l’Ukraine. L’association l’Œuvre d’Orient via son directeur Monseigneur Pascal Gollnisch défend le droit à l’autodétermination des Arméniens du Haut-Karabakh.

[1] Goris, Sotk, Djermouk, Kapan, Vardenis, Artanich et Ichkhanassar

Tigrane Yegavian

 

 

Tigrane Yegavian, journaliste et chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).

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