Fin de vie : à l’écoute de quelques récits…

Chaque personne est unique, chaque mort est unique. Voici quelques témoignages de membres de la pastorale de la santé en hôpitaux ou dans des EHPADs, publiés dans la revue Pastorale Santé d’octobre 2021.

 

« Si je meurs là maintenant tout de suite, que va-t-il se passer ? »

En cette fin de matinée, Mme B. attend patiemment l’heure du déjeuner. Je m’installe en face d’elle, je la sens un peu perdue dans ses pensées. Cela fait peu de temps qu’elle s’est installée dans cet Ehpad et ce choix n’est pas vraiment le sien. A peine suis-je assise qu’elle me demande : « Si je meurs là maintenant tout de suite, que va-t-il se passer ? » Je la regarde étonnée et un peu perplexe, je ne m’attendais vraiment pas à ce genre de question ! Mais son regard m’incite à lui demander d’expliciter sa question : « Que va-t-on faire de mon corps ? Où va-t-on le mettre ? Qui va s’en occuper ? »

Je suis un peu mal à l’aise, je ne connais pas beaucoup cette personne, ni sa santé physique et psychologique, et comme un fait exprès le médecin et la psychologue ne sont pas présents dans le service aujourd’hui. Tant pis, avec l’aide de l’Esprit Saint je me jette à l’eau. Je lui explique qu’on la ramènera dans sa chambre et que des soignants lui feront sa toilette et la vêtiront des habits qu’elle aura peut-être choisis auparavant. Ensuite, les résidents qui le souhaitent pourront lui rendre visite avant que son corps ne soit descendu dans la chambre funéraire. Après un moment de silence, elle me dit : « Peut-on aller visiter cette chambre funéraire maintenant ? » Je suis tentée de lui dire non mais quelque chose me pousse à accepter. Nous prenons l’ascenseur, durant la descente, pas un mot… J’ouvre la chambre funéraire, elle veut en faire le tour et voir la chambre froide. Nous restons toutes les deux en silence durant cette sinistre visite, avec devant nous, la table réfrigérante qui me paraît encore plus glaciale que d’habitude. Mme B. me fait signe qu’elle souhaite remonter à l’étage, je m’exécute immédiatement. Je la laisse en salle à manger après que nous nous soyons saluées sans un mot. Je sors prendre l’air, un tas de questions tournent dans ma tête : « Ai-je bien fait ? N’aurais-je pas dû appeler un soignant ou esquiver la question ? » Je pars le soir même en vacances pour une dizaine de jours. Avant de quitter l’établissement, je prends le temps de raconter à une infirmière mon aventure et j’écris quelques lignes dans le cahier de transmission des soignants.

A mon retour, le médecin de service m’appelle et me dit que Mme B. a eu un problème de santé et qu’il n’est pas certain qu’elle s’en sorte. Depuis deux ou trois jours, elle demande régulièrement si je suis revenue de congé. Je passe devant sa chambre, elle me voit, me sourit et tout en me regardant, s’adresse à l’infirmière qui lui change sa perfusion : « Il y a quelques jours, une personne m’a expliqué ce qui allait se passer pour moi avant ma mise en bière, maintenant je n’ai plus peur de mourir ! » Elle me fait un clin d’œil.

Elle est décédée sereinement le jour suivant.

« Je n’ai plus peur »

Mme R. est hospitalisée depuis plusieurs semaines ; elle a eu régulièrement la visite -à titre amical- de quelqu’un qui se trouve être un membre de l’équipe d’aumônerie. Elle n’a formulé aucune demande, jusqu’à ce vendredi où elle dit « souhaiter la visite d’une personne de l’aumônerie (un laïc de préférence pour commencer) et peut-être recevoir les derniers sacrements ».

Lors de notre rencontre, elle me dit qu’elle a déjà eu recours à diverses « forces » pour essayer de guérir, qu’elle est croyante mais qu’elle a oublié beaucoup de choses de la foi. Si aujourd’hui elle souhaite faire cette démarche, elle est habitée par la peur face à cette célébration dont elle ignore tout : après quelques mots sur le sens de l’onction des malades et sur le déroulement de ce temps, elle renouvelle sa demande.  Je lui propose si elle le souhaite de choisir un texte pour la célébration. Le deuxième évoqué est celui de la tempête apaisée, et là c’est immédiat elle dit : « c’est celui-là ».

Le lendemain, lors de la célébration – en présence du prêtre et d’un membre de l’équipe d’aumônerie- d’emblée dans le temps d’échange et de présentation- elle exprime à nouveau sa peur : « J’ai des nœuds partout », puis elle écoute avec beaucoup d’attention le texte d’Evangile en Marc. A la fin elle prend les mains des deux personnes présentes et pleure abondamment. Suit un long moment de silence, puis elle se ressaisit et, reprenant le texte qui a été lu, elle dit « Pourquoi avoir peur ?… je n’ai plus peur ». La célébration se poursuit dans une grande paix. A la fin (l’heure du repas approche) des bruits de plateaux se font entendre dans le couloir, elle dit : « Leur plateau ils peuvent le remporter, je suis nourrie !».

Le jour suivant, je passe voir Mme R. Elle est très fatiguée et dit simplement « Je suis heureuse de ce qui s’est vécu hier » ; elle est très paisible. Un de ses enfants est présent et il dit son étonnement de trouver sa maman « dans une si grande paix ». Je lui propose de rencontrer le prêtre ce qu’il accepte tout de suite car « s’il a pris beaucoup de recul par rapport à la religion, il se pose beaucoup de questions et il veut savoir ce qui s’est passé avec le sacrement des malades ». A la fin de l’entretien, il demande au prêtre de recevoir également sa sœur.

« Je me sens reposé »

Appel d’une infirmière de médecine pour un monsieur qui souhaite recevoir le sacrement des malades. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain vers 17 h.

Dès 15 h et avant l’heure à laquelle viendra le prêtre, je vais rencontrer ce monsieur pour faire un peu connaissance. Son épouse est présente, le monsieur est très fatigué. Elle m’explique qu’il a à sa demande eu la visite de ses frères la veille ; il avait souhaité leur partager comment il avait vécu tout au long de sa vie un conflit très lourd avec leurs parents, conflit qui les avait coupés les uns des autres. Il a pu leur donner sa version des faits, sans pour autant réclamer de leur part quoi que ce soit de plus. Ce moment a été très important pour lui et lui a fait du bien.

Nous évoquons ensuite le sacrement des malades, ce pour quoi il me dit « Oui, je peux remercier ! ». Ce sont ces mots que je reprendrai pour introduire la célébration ; pour faire écho à la rencontre familiale, j’ai choisi de lire le passage d’Evangile « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et je vous procurerai le repos » (Matthieu 11, 28-30) – une manière de prolonger cette démarche de vérité qu’il a souhaité vivre avec ses frères et l’enraciner en Dieu. Ce temps de célébration est d’une grande intensité car ce monsieur qui ne peut pas ouvrir les yeux tant il est épuisé manifeste une présence totale à ce qui se vit. La paix le gagne, nous le voyons réellement.

Le lendemain, je repasse le voir ; son épouse est là. Elle me dit « La célébration d’hier l’a vraiment apaisé », et lui ajoute « Je me sens reposé ». Il est mort deux jours plus tard.

Semeurs d’espérance dans la traversée de l’épreuve

Le moment de la mort d’un résident en Ehpad suscite toujours émotion et questionnement. La tentation de passer sous silence cet évènement afin de « protéger » les résidents qui restent, d’éviter des traumatismes (comme nous pouvons encore l’entendre parfois) et la fameuse question « Et si j’étais le prochain sur la liste ? » doit être dépassée sans pour cela tomber dans un excès de dramatisation. Accueillir les émotions de chacun, accompagner la douleur de la perte, permettre l’expression de l’angoisse du lendemain semble le juste chemin pour redonner dignité et confiance à chacun des résidents.

Nous apprenons le décès de M. R après une longue agonie dans l’Ehpad où, sans famille, il résidait depuis de nombreuses années. Il était un habitué des messes à la chapelle de l’hôpital puis quand son état de santé de santé ne lui a plus permis d’y venir, des messes dans le salon de l’établissement. Les pompes funèbres nous apprennent que les obsèques auront lieu dans son village natal et, non pas à la chapelle de l’hôpital, à notre grande surprise et déception.

Rapidement, l’animatrice nous appelle afin de réfléchir ensemble à l’organisation d’un dernier adieu pour les nombreux résidents qui le connaissaient. Nous proposons un temps de prière au reposoir avant son départ. A l’invitation de l’animatrice, nous venons préparer ce temps avec les résidents qui le souhaitent. Nous rencontrons alors ses plus proches amis, certains très intimes qui expriment leur chagrin, leurs souvenirs, leurs désirs pour cette célébration. Rires et larmes s’entremêlent. Nous nous retrouvons le lendemain autour du cercueil de M. R avec prières, textes et musiques choisis par les résidents.

L’animatrice nous remercie et nous dit le bien qu’ont pu ressentir les résidents d’évoquer leur ami alors qu’ils n’avaient pas pu assister à la célébration de ses obsèques.

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Nous apprenons par l’intermédiaire des avis d’obsèques des Ehpad de l’hôpital le décès d’un résident que nous connaissons depuis de nombreuses années, M. A, sans famille, porteur de handicap physique et intellectuel. Nous contactons le service qui ignore la date et le lieu des obsèques de ce monsieur et nous renvoie vers le tuteur. Ce dernier est en congé et la personne qui le relaie n’est absolument pas au courant. Nous apprenons par le reposoir que l’inhumation aura lieu dans la fausse commune 48 h 00 plus tard, sans célébration préalable.

Nous entrons en contact avec le jeune animateur qui vient tout juste d’arriver dans cet Ehpad. Ce sont souvent les animateurs qui peuvent nous renseigner sur les désirs des personnes, leur histoire, leurs amis, etc. Nous lui disons notre souhait de pouvoir au moins prier pour M. A en compagnie de ses amis les plus chers que nous connaissons bien et qui, eux aussi, sont toujours présents à la messe. Il accueille très favorablement notre demande et voit l’importance que M.A soit accompagné dignement, avec ses plus proches, deux résidents de ce même Ehpad et un d’un autre Ehpad. L’accord est donné par les cadres du service pour que les animateurs des deux établissements puissent accompagner ces trois résidents au reposoir puis au cimetière. Nous sommes en période de pandémie et le nombre des participants est limité.

  1. A étant un fidèle des messes, nous décidons en équipe et avec l’aval des Pompes funèbres de vivre ce temps de prière dans la chapelle de l’hôpital.

La célébration a donc lieu en présence de ses trois amis, des animateurs, de membres de l’aumônerie qui le connaissaient bien, de membres de l’Hospitalité Bordelaise qui l’emmenaient chaque année à Lourdes pour sa plus grande joie. Le prêtre donne la parole à chacun : sont évoqués son sourire, sa joie, sa casquette…. Textes et musiques sont écoutés avec recueillement. Puis tous ensemble, nous nous rendons au cimetière où le cercueil est déposé à même la terre dans la fausse commune. Chacun vient lui rendre hommage une dernière fois : des larmes, des sourires, un grand recueillement, une magnifique solidarité et une grande union de prière. Nous sentons beaucoup d’émotion, en particulier chez les deux jeunes animateurs qui nous remercient d’avoir organisé un adieu à ce « petit homme » qui aurait pu partir seul et d’avoir permis à ses plus proches de lui dire au revoir.

Les personnes présentes émettent le souhait de se cotiser ensemble pour offrir à leur ami une croix en bois où seraient inscrits son nom et ses dates de naissance et de décès. Quelques semaines plus tard, je reviens vers les pompes funèbres pour savoir où en est cette demande. « Ne vous inquiétez pas », me répond le responsable de l’agence « la croix est installée ». Les pompes funèbres, touchées de cet adieu et voyant le peu de moyen de ses amis, l’avaient prise à leur charge.

L’aumônerie accompagne les résidents mais aussi le personnel des trois Ehpad qui dépendent de l’hôpital. Les liens créés par une présence régulière pour les visites ou pour la messe permettent cet accompagnement de la fin de vie ou du deuil dans la confiance et le respect des convictions de chacun. Nous pouvons ainsi devenir parfois semeurs d’espérance dans la traversée de l’épreuve.

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