Une théologie du rire avec Léonard Amossou Katchekpele

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 17 décembre 2025, OFC 2025, n°38 sur Léonard Amossou Katchekpele

UNE THÉOLOGIE DU RIRE

Selon un célèbre aphorisme de Nietzsche déniché par le philosophe Jean Beaufret, Dieu serait mort étouffé de théologie. Philippe Sollers, plus récemment, considérait, lui, que « le vieux Dieu est mort d’ennui, à force de gérer l’incroyable bêtise de ses créatures humaines ». Il faut bien avouer qu’en ces sombres temps on serait tenté d’y croire. Mais ce serait sans compter sur l’intervention salutaire de Léonard Amossou Katchekpele qui n’est pas du genre à se résigner à la tristesse d’une issue aussi fatale.

OFC 2025, n° 38 - 17 décembre 2025
Il y a tout lieu de se réjouir que son livre malicieusement intitulé Dieu est assez grand pour se défendre tout seul, publié en 2018 par feu les éditions Lessius soit désormais accessible aux théologiens et aux acteurs pastoraux africains qui s’interrogent sur l’avenir d’un christianisme post-colonial. C’est le sous-titre, L’apologie du témoin, qui explicite l’enjeu de cet essai aux allures de scherzo qui sait « rire de sa propre gravité » : nous rappeler, s’il le fallait, que Dieu n’est pas le client dont nous serions les avocats, comme s’il avait besoin d’être défendu, excusé et justifié face aux avocats de son inexistence. Katchekpele leur répond sans ambages : « S’Il n’existe pas, Il ne peut pas vous embêter ; foutez-lui donc la paix. Et si vous soupçonnez qu’Il existe, allez lui parler et foutez-moi la paix. »
Qu’on ne se méprenne pas sur l’impertinence de l’auteur. Elle vise à montrer que le croyant, loin de disposer d’un « réservoir de réponses » est quelqu’un qui se laisse interroger et surprendre par ce que Dieu fait et dit, qui laisse Dieu être vu à travers lui. Telle est la vocation du témoin : il n’est pas chargé de prouver le vrai ou le faux ni de surmonter l’énigme du monde, mais il raconte, en première personne, sans obliger personne à le croire, comme l’ont fait les premiers témoins du Ressuscité, « ce qui s’est passé sur le chemin », l’événement d’une rencontre qui a bouleversé sa vie. Encore a-t-il à peine besoin d’en parler, car ce qu’il pourrait dire, c’est par sa vie qu’il le rend visible. Si le missionnaire est celui qui parle, le disciple, lui, se tait et écoute. K. aime à dire que le chrétien est voué au silence. La seule parole qu’il puisse dire, c’est d’être saint. Mais comme il ne l’est pas (encore), mieux vaut qu’il se taise. Et quand il le sera sa parole sera inutile, car ce qu’il pourrait dire sera rendu visible directement par sa vie.

La figure chrétienne du témoin rassemble et unifie toutes celles auxquelles sont consacrés les différents chapitres du livre : le veilleur, l’insolent, le saint, le pèlerin… Leur font face, et souvent dans une étrange complicité, les bruyants ténors d’une prétendue scientificité, les athées triomphants, les « démolisseurs » qui croient avoir trouvé la clef de la connaissance et qu’ils feraient mieux d’« envoyer promener à la suite du Christ pour qu’il[s] apprenne[nt] à se prendre moins au sérieux ».
Le témoin joue le rôle du « troisième homme », partageant la certitude du chrétien sincère et les questions de l’athée sérieux (non-triomphant), loin de l’interminable dialectique Dieu existe/Dieu n’existe pas, se refusant à ventriloquer ledit Dieu décidément trop petit pour mériter de l’être. Un tel dieu, qui demande à être défendu et protégé, la Bible l’appelle une idole.
Impossible ici de faire résonner toutes les harmoniques et de faire percevoir la virtuosité des fantaisies, au sens musical du terme, de ce bel essai farouchement anti-idolâtrique qui se présente comme une relecture proprement spirituelle des Écritures et comme un abrégé stimulant de la vie chrétienne vécue dans l’ordinaire des jours et le compagnonnage des saints. Tout au long de cette profonde méditation sur le témoignage, K., on l’aura compris, a l’art de nous faire rire, mais d’un rire qui n’est pas le simple effet de son écriture enjouée, un rire qui pour lui va prendre valeur de concept théologique et de méthode heuristique pour la poursuite de sa recherche. Il faut lire la conclusion de son essai comme un nouveau Gai Savoir qui annonce celui-là que « Dieu est mort de rire ». Ce qui revient à dire qu’il est plus vivant que jamais ! Quand le chrétien proclame que Dieu est mort, il ne fait que réciter la moitié du Credo. Mais il lui arrive, Dieu merci, d’ajouter : « Il est vivant ! » sans nuire à la logique de la foi. Dieu est mort de rire justement le jour où il découvrit que des hommes s’en tenaient à la première affirmation et décrétaient que le Dieu inconnu leur resterait inconnaissable, pendant que d’autres s’obstinaient à vouloir prendre la défense de Celui qui « est mort une fois, pour de bon, et librement, afin de libérer quiconque de le prendre en pitié ». Le Dieu de Jésus-Christ est passé par la mort, et il en est revenu, il en est ressuscité.

Quand on lui annonce qu’on va le détruire ou au contraire le défendre, il ne peut qu’éclater de rire. Ce rire divin est contagieux. K. nous en donne la preuve dans ce livre. Il rit beaucoup et fait rire son lecteur, non pas parce que Dieu ne serait pas un sujet sérieux, mais parce qu’il nous interdit de nous prendre au sérieux.
Notre auteur a de qui tenir : – de son peuple assurément qui, comme tous les peuples exclus du banquet des pays riches, n’a d’autre moyen de résistance et de solidarité que le rire ; – de ses fréquentations littéraires et, au premier chef, de Gilbert-Keith Chesterton, l’auteur du célèbre Orthodoxy, ce « prodigieux écrivain anglais, polémiste fougueux, catholique insolent et sans complexe » auquel sa propre insolence doit tant ; – et, bien plus encore, de son grand-père, comme il le raconte dans un article de la revue Etudes de juillet-août 2023 où il suggère de ne pas prendre trop au sérieux la question qui hante la théologie africaine depuis les années 1950 – celle de la possible invention d’un christianisme postcolonial, d’un christianisme d’émancipation et de progrès – mais de la dépasser en remontant paradoxalement vers ce qu’il appelle « le christianisme de mon grand-père ».

Pour bien comprendre, il faut visionner la scène décrite par l’auteur : « Un missionnaire arrive en Afrique, il y a un siècle, et annonce à mon grand-père que toute sa vie n’avait été que pâle et obscure praeparatio… au christianisme qu’il apportait. Qu’imagine-t-on qu’il y eut en première réponse ? Voici : un immense éclat de rire. » Cet éclat de rire primordial, K. le retrouve dans la littérature postcoloniale, notamment dans The Land’s Lord, un roman de l’écrivain nigérian Obinkaram Echewa. Un grand-père du nom d’Ahamba remet en place le missionnaire, Father Higler. Il s’offusque de sa prétention à vouloir sauver les âmes perdues de son peuple. Il finit par lui dire : « Je suis forcé de rire, homme blanc, parce que tu penses que nous sommes perdus ». Nous ne sommes pas perdus, poursuit-il, c’est toi et ton Dieu qui sont venus se perdre chez nous, et nous vous avons offert l’hospitalité sur ce bout de terre où il y a de la place pour « un dieu hôte et réfugié parmi nous ».
K. entend remplacer la praeparatio evangelica du missionnaire par le rire du grand-père, cet « indigène refusant d’être un indigent » considéré à partir de ce qui lui manquerait. Le rire, comme catégorie de la rencontre, comme argument de conversation interethnique et fondement du dialogue interreligieux. Et maintenant que ce sont les prêtres venus d’Afrique et d’ailleurs qui sont accueillis comme « missionnaires » dans les vieilles Eglises d’Europe dont ils sont les héritiers, K. l’Africain, fort de son expérience pastorale en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, peut se permettre de leur recommander en retour de ne pas chercher à donner des leçons à leurs grands-pères, mais avec eux de s’essayer à l’hospitalité. Et de conclure avec humour : « Peut-être apprendrait-on alors à arrêter de reprocher aux uns d’être venus avec leur orgue, à laisser les autres importer leur tam-tam et à réapprendre, à chaque fois, la nouveauté que, à travers ces étrangetés, l’Evangile veut faire résonner. »

Rien de pire que l’esprit de sérieux quand il s’empare des choses de la foi. En voulant être un rempart contre le relativisme, il ouvre la porte à l’intransigeance dogmatique. Alors que le rire, comme l’a si bien dit Bergson, est la protestation du vivant contre tout ce qu’il y a de mécanique, d’automatique, de rigide, de figé, de stéréotypé dans la vie. Il faut croire et en rire, non par désinvolture mais par conviction, celle que l’on a de ne pas être à la hauteur de ce que l’on croit, comme l’ont manifesté les grands spirituels de tous les temps, y compris le très sérieux Thomas d’Aquin qui recommandait de pratiquer la vertu d’eutrapélie qui n’est autre que l’art de plaisanter.
Que le Doctor Angelicus bénisse Leonardus, homo qui ridet.

Robert Scholtus

Léonard Amossou Katchekpele est un prêtre catholique togolais. Formé en Afrique de l’Ouest, il poursuit des études supérieures en Europe, où il obtient un doctorat en théologie et un master en droit canonique (Strasbourg), avant de devenir enseignant invité permanent à l’Université Catholique d’Afrique de l’Ouest (Abidjan) et Fellow de DePaul University à Chicago (USA). Longtemps aumônier des étudiants et des jeunes au diocèse de Metz, il est aujourd’hui installé au diocèse de Spire en Allemagne comme prêtre en paroisse et juge d’officialité. Il est par ailleurs directeur de la maison d’édition Le Masque noir (editions-lemasquenoir.com) et membre du comité éditorial de la revue Concilium. Par goût du partage, il anime le blog afleurdevangile.com et une chaîne youtube.com/@pretre-et-alors.
Auteur de Les enjeux politiques de l’Église en Afrique. Contribution à une théologie du politique (Cerf, 2016) et D’Osiris au Bantou théologien, (L’Harmattan, 2020), il s’est donné comme objectif, non pas de penser l’Afrique, mais de penser depuis l’Afrique. Au bénéfice d’une théologie où l’hospitalité, articulée à la plaisanterie, tient lieu non de vertu morale mais de paradigme épistémologique : penser, c’est toujours laisser entrer l’Autre et cette rencontre n’est pas possible tant qu’on n’a pas appris à rire d’une partie de soi ou de l’autre

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