« Notre responsabilité commune pour le monde de demain »

Mgr Reinhard MARX

Déclaration du Cardinal Reinhard Marx, Archevêque de Munich et Freising (Autriche), Président de la Commission des Episcopats de l’UE (COMECE), à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (CNUDD) Rio +20, du 20 au 22 juin 2012, à Rio de Janeiro (Brésil). Il pose notamment la question de « l’économie verte » et d’un « mode de vie durable ».
 
Vingt ans après le premier « Sommet de la Terre » qui s’est tenu à Rio de Janeiro en 1992, les Chefs d’Etat et de Gouvernement se rencontrent à nouveau en juin 2012 à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (CNUDD). D’innombrables personnes attendent que des mesures concrètes soient adoptées lors de cette conférence, afin d’avancer vers un modèle de développement plus équitable et durable. Dans un monde où des millions de personnes n’ont pas un accès à une nourriture suffisante, à l’eau potable, l’énergie, les services de santé et d’éducation et qui est de plus menacé par le changement climatique engendré par le réchauffement global, ces mesures concrètes sont plus urgentes et nécessaires que jamais.
 

Durabilité

Lors de la conférence de Rio en 1992, le concept de « durabilité » avait été central. Dans une perspective chrétienne, la reconnaissance de la dignité de l’homme est à la base de tout développement durable. La Conférence de Rio en 1992 avait par ailleurs déjà énoncé comme principe de base que l’homme devait être au cœur des réflexions sur le développement durable. Celui-ci a droit à une vie saine, menée en harmonie avec la nature. Considérer la durabilité comme un principe du développement humain intégral vise à parvenir à un équilibre entres les besoins sociaux, économiques et environnementaux tout en prenant en compte les besoins essentiels de la génération actuelle sans pour autant compromettre la vie des générations futures. La durabilité est ainsi appliquée à une solidarité au delà de l’espace et du temps. Les efforts pour mettre en place un cadre pour « une économie verte dans le contexte du développement durable (GESDPE) » et les politiques correspondantes sur lesquels travaille la Conférence actuelle, doivent être jugés à l’aune de leur capacité à répondre aux besoins essentiels de tous les hommes, et particulièrement des pauvres, des marginalisés ainsi que des générations futures.
 

Responsabilité

« Nous sommes tous responsables de la protection et du soin de la création. Cette responsabilité ne connaît pas de frontières. Selon le principe de subsidiarité, il est important que chacun s’engage à son propre niveau, travaillant afin que soit dépassée la suprématie des intérêts particuliers.»[1]

C’est avant tout le monde développé qui est responsable du réchauffement global. La partie septentrionale du monde, et l’Union européenne en particulier, devraient donc en assumer la plus grande part de responsabilité tandis que le pays en voie de développement devraient se voir accordés des conditions adaptées et des moyens spéciaux, selon le principe de la « responsabilité commune mais différenciée » défini à Rio en 1992.[2]

Le concept d’ ‘économie verte‘ demande à être défini de façon plus précise. Il ne devrait en effet pas seulement inclure les changements en matière de production mais aussi en terme de consommation.[3] Notre modèle actuel de consommation met beaucoup trop l’accent sur la consommation de biens matériels, tendant à ignorer les autres dimensions de la dignité humaine et du développement durable.[4] La Modération en matière de consommation est donc nécessaire pour libérer la notion de richesse de ses aspects uniquement matériels. La Modération ne fait pas renoncer au désir de biens matériels mais nous permet de mieux distinguer l’essentiel du superflu.[5]
 

Développement

L’alimentation est le premier moyen de combattre la pauvreté et de nourrir une population mondiale croissante. C’est pourquoi il est primordial de développer un secteur agricole durable ainsi que des régimes fonciers justes et efficaces. Ceci implique la nécessité de modifier et d’adapter le modèle européen d’agriculture intensive qui dépend largement de l’importation d’alimentation pour le bétail des pays émergents et de l’exportation de nos productions agricoles vers ces mêmes pays.

L’émergence d’une « ère post pétrole » pèse sur l’utilisation des terres agricoles fertiles. Nous avons ainsi assisté ces dernières années à une compétition croissante entre « récoltes alimentaires » et « récoltes de bio-carburants », ce qui a entraîné l’augmentation des prix alimentaires. Notre style de vie, basé sur une sur-consommation d’énergie associé à la nécessité de réduire nos émissions de CO2 issus de carburants fossiles, menace la sécurité alimentaire des pays émergents. C’est pourquoi « l’économie verte et durable » devrait se consacrer intensivement au développement de productions énergétiques propres et intelligentes et qui n’impactent pas la production alimentaire.

Par ailleurs, la croissance économique ne peut plus représenter le seul et unique objectif du développement humain : nous devons nous engager sur un agenda de développement dans lequel le développement humain intégral deviendrait le facteur clé. Il est ainsi nécessaire de s’accorder sur des alternatives aux indicateurs actuels de mesure du développement, en incluant par exemple la mesure du taux de scolarisation ou de l’espérance de vie, qui aillent au delà de la mesure du Produit Intérieur Brut (PIB) qui est confiné à une perspective purement économique. Etant données nos ressources limitées, ni la compétitivité économique, ni la justice sociale ne pourront être obtenus à long terme sans l’intégration du facteur écologique.[6] C’est pourquoi l’écologie ne devrait pas être exclue des instruments de mesure des modes de vie durables. Il appartiendra aux chrétiens d’être critiques vis-à-vis du mode de vie prédominant, qui est exclusivement centré sur la consommation, et particulièrement sur une consommation disproportionnée de l’énergie.[7]
 

Coopération

La coopération sera impérative à l’avenir. Les institutions devraient, à tous les niveaux de décision, améliorer leur coopération pour atteindre un système de gouvernance mondiale solide et capable d’assurer une cohérence des politiques engagées. Au niveau mondial, le programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) devrait être transformé en Agence spécialisée de l’Environnement. Elle deviendrait ainsi une sorte d’ « Organisation mondiale de l’Environnement » que les évêques de la COMECE avaient déjà proposée en 2001[8] et renforcera les synergies enter les quelques 500 Accords environnementaux multilatéraux (AEM)[9] déjà existants tout en articulant les problèmes environnementaux d’une manière audible, crédible et efficace[10]. Conformément au principe de subsidiarité, les autorités politiques au niveau local, national, régional et mondial devraient assumer leurs responsabilités en matière de régulation, de priorités politiques et d’application des politiques de développement durable. Les Communes, en coopération étroite avec la société civile, le secteur privé et les Eglises, devraient immédiatement faire usage des outils participatifs qui avaient été mis à leur disposition par l’Agenda 21 au plan local. Et ce afin de faire une contribution concrète aux débats et à l’élaboration de plans d’action. Car en fin de compte, les actions les plus efficaces sont celles qui sont à la portée de la population et des autorités locales et régionales.
 

Une conversion des cœurs et des esprits

Le développement n’est pas unidimensionnel. Il ne s’agit pas uniquement de lutter avec détermination contre la pauvreté et la faim, l’accès à l’eau potable, aux soins de santé et à l’éducation pour plus de 2 milliards d’êtres humains. Il dépend aussi de l’engagement crucial pour développer au niveau mondial un mode de vie durable qui apporte « la conversion fondamentale des cœurs et des esprits des pays riches et développés ».
Au lieu de nous laisser guider par le matérialisme et nos intérêts individuels, nous sommes appelés à nous montrer généreux et solidaires. Nous devons travailler à une nouvelle culture du respect pour la création, de la solidarité et de la justice, afin d’atteindre un développement humain véritable et authentique.
Le monde attend de ses dirigeants réunis à Rio qu’ils se montrent à la hauteur de leur responsabilité et rendent compte de leurs engagements. La Commission des épiscopats de l’UE leur souhaite d’avoir le courage de choisir des solutions justes.

Cardinal Reinhard Marx
Archevêque de Munich et Freising
Président de la Commission des Episcopats de l’UE (COMECE)

Munich/Bruxelles, juin 2012

[1] Benoît XVI, «Si tu veux construire la Paix, protège la création». Message à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale pour la Paix 2010, § 11

[2] COMECE (2011): Réflexion chrétienne sur les changements climatiques -Implications des changements climatiques sur les styles de vie et les politiques de l’UE, Rapport aux évêques membres de la COMECE, p.30

« Sur la base du principe reconnu des responsabilités communes mais différenciées, l’Union européenne porte une responsabilité particulière dans la lutte contre les changements climatiques, non seulement à cause de l’historique des changements climatiques planétaire mais aussi en raison de ses moyens technologiques et financiers et de son expérience en matière de coopération. (…)Le fait que certains pays n’assument pas leurs responsabilités à l’égard des pauvres et des générations futures ne peut servir d’excuse à l’Union européenne pour ne pas introduire ses propres mesures. Ceci dit, l’Union européenne a également le devoir de déployer tous les efforts possibles pour convaincre tous les acteurs concernés de la nécessité de protéger le système climatique planétaire. »

[3] CIDSE (2011) : People and Planet First – Alterative ideas about development, p.11.

[4] COMECE (2011): Réflexion chrétienne sur les changements climatiques -Implications des changements climatiques sur les styles de vie et les politiques de l’UE, Rapport aux évêques membres de la COMECE, p. 27

[5] Ibid., p. 28.

[6] cf. COMECE (2011) : Une Communauté européenne de Solidarité et de responsabilité – Déclaration des évêques de la COMECE sur l’objectif d’une économie sociale de marché compétitive dans le Traité de l’UE, §. 21.

[7] COMECE (2011): Réflexion chrétienne sur les changements climatiques -Implications des changements climatiques sur les styles de vie et les politiques de l’UE, Rapport aux évêques membres de la COMECE, p. 34.

[8] COMECE (2001): Global Governance – Our responsibility to make globalisation an opportunity for all, Report to the Bishop of COMECE, Art. 62.

[9] Preparatory Committee for UN Conference on Sustainable Development (2011): Preparatory Committee for United Nations Conference on Sustainable Developments – Concludes by Adopting Decision Outlining Contents, Format of Outcome Document, press release; retrieved from UN website http://www.un.org/News/Press/docs/2011/envdev1201.doc.htm.

[10] COMECE (2006): Global Governance Assessment 2006 – Missed Opportunities and New Perspectives; p. 21.

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