La Terre Sainte pleure le père Charles, abbé d’Abu Gosh

Frère Charles, père abbé d’Abu Gosh © Abbaye Notre Dame du Bec-Hellouin

Frère Charles, père abbé d’Abu Gosh © Abbaye Notre Dame du Bec-Hellouin

Le père Charles Galichet a été rappelé à Dieu le 6 juillet 2019. Abbé depuis 2005 de l’abbaye bénédictine olivétaine d’Abu Gosh (Israël), il fut l’un des trois premiers moines à réinvestir les lieux en 1976.

Homélie prononcée lors des obsèques du Père abbé Charles le 8 juillet 2019 par le frère Louis-Marie Coudray

Nos quatre fondateurs nous ont quittés, tous d’une manière prématurée : Dom Grammont en 1989, Fr Alain en 1993, Fr Jean Baptiste en 2005 et aujourd’hui Fr Charles, que nous accompagnons à sa dernière demeure, en cette abbaye dont il a été le Père pendant 14 ans. Départs rapides, surprenant qui mettent à l’épreuve ; Dieu écrit droit avec des lignes courbes.  Et pourtant son dessein demeure un dessein d’amour et d’alliance dans la liberté, pour toujours nous mener de la servitude à la liberté, de la terre d’esclavage à la terre promise.

Les trois lectures que nous venons d’entendre nous ont rappelé l’essentiel : La Vie, la Charité, les Béatitudes.

Cette vie donnée par Dieu mais pour laquelle nous devons faire le choix : « choisis la Vie » !  Cette vie nous ne la recevons pas tous de la même façon. Pour notre Frère Charles, elle commença dans une enfance douloureuse qui l’a marqué jusqu’aux derniers instants de sa vie. Avec des rayons de lumière, ainsi il reçu l’amour d’une liturgie soignée lorsqu’il était jeune enfant à la Maîtrise de Chartres. Passé par les Oblats de Marie Immaculée où son cœur pour l’appel missionnaire balançait entre les Esquimaux et les Africains….finalement il opta pour la Normandie en entrant à l’Abbaye du Bec,  Abbaye du Bec à laquelle il resta profondément attaché et pour laquelle il usa ses dernières forces. De là, au bout de  quelques années, le Seigneur  mena ses pas sur cette terre d’Israël ! Il a répondu à l’appel : « Vas vers le pays que je te montrerai » et il répondit, non sans combat : « me voici ». Il fut un relais essentiel de cet appel, que Dom Grammont attendait depuis longtemps. C’était un combat, un combat pour la Vie ! Combat intérieur, qui le voyait parfois tiraillé, ne sachant plus que faire façe à certaines situations bloquées ; combat extérieur pour aider tous ceux qui avaient son oreillle, une oreille toujours attentive, (même si parfois ses sonotones fonctionnaient mal et l’énervaient!) que d’heures n’a-t-il pas passé à écouter….. !! Au monastère, au parloir, à la prison ou à l’hôpital,  écouter des paroles libérées car elles avaient trouvé une porte toujours ouverte et en premier lieu un sourire accueillant. Peut-être pas toujours d’ailleurs….Ce choix de la vie, avait été profondément développé par son compagnonnage auprès de Fr Jean Baptiste, dont il disait combien il avait ouvert ses horizons d’intérêt de beauceron catholique,  compagnonnage avec le Fr Alain. Ce choix de la vie se traduisait par cet authentique empathie pour les autres, surtout les plus pauvres avec un coeur plein de bienveillance et de Charité !

Profondément marqué par les dernières paroles,  de Mgr Charles-Eugène de Mazenod, fondateur des OMI, sur son lit de mort  : « Charité, Charité, Charité ! » ce sont d’ailleurs ces mots qu’il nous redira lorsque nous avons célébré le Jeudi Saint dans le bureau d’un médecin de l’hopital Shaar Tsedek ! Une charité en acte, concrète, en mettant les mains dans la pâte, dans la boue, en plongeant au coeur des turpitudes humaines, y compris dans les communautés et l’Église. Nous ne dresserons pas, ce qui serait un un inventaire à la Prévert, tous ce qu’il a pu distribuer, donner ou se faire volontiers voler ! Mais surtout une charité pour donner la vie,  à combien n’a-t-il pas redonner goût à la vie dans la rue, à l’hopital psychiatrique, à la prison de la Santé, à l’association DUEC pour les homosexuels, en Afrique, dans son ministère d’accueil à l’Abbaye.

Homme hors normes, non pas au sens mondain d’exceptionnel mais  hors des institutions et des cadres. Avant que cela ne devienne à la mode, il avait un souci authentique et une appétence particulière pour les périphéries !  Il avait l’art de remettre les personnes debout en leur disant, le plus naturellement du monde : « Vous avez tel problème, sa résolution ne passe pas par son éradication de force mais vivez le avec Jésus, dans la force de l’évangile, par une conversion modeste, jour après jour, pas à pas ! »  Il se voulait, sans même s’en rendre compte tellement cela imprégnait tout son être, pour tous et pour chacun, le médiateur, le porteur de la parole du Seigneur dont il avait fait sa devise : « Tu as du prix à mes yeux, et je t’aime » Isaïe 43,4. Et cette parole n’était pas un discours pieux (il avait horreur du sirop des discours pieux et dévot) mais très concret et beaucoup pourrait en témoigner. Esprit d’accueil hérité de sa grand-mère, qui l’avait élevé, il ne supportait aucune forme de racisme, de préjugés, d’exclusion ! Mais à l’image des prophètes, il pouvait s’agacer contre les puissants et les nantis, ou encore face à la fausseté et l’hypocrisie et il ne comprenait pas ce double langage dont l’Église peut parfois faire preuve et tant souffrir. Alors, ce caractère hors normes pouvait déconcerter ou l’amener à faire des raccourcis un peu rapides ! Nous savons que ce n’est pas tant sur nos caractères et leur limites, sur la force de notre foi ou de notre réflexion que nous serons jugés, mais sur la Charité et uniquement sur la Charité. Une Charité qui s’incarne dans la miséricorde et il aimait particulièrement le verset : « La miséricorde se rit du jugement ».

Les Béatitudes sont la charte pour vivre cette vie de Charité en acte. C’est la charte de l’homme nouveau surgi de la fontaine baptismale. Fr Charles était profondément attaché à cet enracinement de toute notre vie dans la vocation baptismale comme roi, prêtre et prophète et profondément énervé par tout retour de cléricalisme et de ses expressions extérieures. Ici encore, l’enseignement du Pape François faisait sa joie. Le sacerdoce pour lui était de vivre les paroles prononcées au cœur de chaque messe : « ceci est mon corps livré pour vous » C’est ainsi qu’il réalisait aussi son oblation monastique donné jusqu’au bout, de tout son être. Chercheur d’authenticité loin des jeux mondains de personnages.

Pauvreté, affliction, douceur, miséricorde, constructeur de paix, persécuté, affamé et assoiffé de justice, tout cela il l’a vécu avec les forces et les limites de son tempérament, avec ses accès d’enthousiasme ou de réticence, sa naïveté et son bon sens paysan, comme il aimait à dire, ses colères et ses retours plein d’humilité.  Il essayait de permettre à cette quête de bonheur au coeur de chaque homme, de s’épanouir dans la certitude de l’amour de Dieu quelles que soient les failles, les blessures de chacun.  Pour tous ceux qui se sont approchés de lui, qui se sont confiés à lui, il avait souci de leur permettre de vivre les béatitudes avec ce qu’ils étaient, leur donnant comme un avant goût de ce royaume éternel de Dieu qu’avec sa miséricorde il savoure aujourd’hui.

Manifester cette bonté et cette bienveillance demeure un combat, car il ne s’agit pas d’une simple complaisance, mais de recevoir l’autre, l’accueillir et lui donner la vie et cela ne va pas sans un arrachement de sa propre vie. Combat de l’incarnation du fruit du salut donné par le Christ : « Tous vous êtes un dans le Christ ! » Expression de cet accueil de l’altérité, la forme originale de notre vie monastique, Frères et Soeurs, côte à côte était pour lui un témoignage essentiel auquel il tenait avec vivacité : témoignage de l’unité de notre humanité créée homme et femme à l’image de Dieu.

Voici donc nos Pères s’en sont allés !  Notre Frère, ultime de cette génération s’en est allé ! mais la transmission s’est faite et nous devons recevoir cet héritage et y être fidèle dans la créativité de la situation d’aujourd’hui. Ils nous ont transmis notre raison de vivre ici : « présence monastique cordiale tournée vers le monde juif israélien, inséré dans la vie de toute l’Église locale, dans la complexité de l’ensemble du pays : Juifs, Chrétiens et Musulmans ; Israéliens et Palestiniens. » Il nous importe d’être fidèle à cet héritage qui nous est légué pour transmettre la vie, cette Vie de Dieu, en Dieu qui implique la Charité : aimer ! aimer, peut être d’une manière modeste, mais souvent crucufiante, car aimer, c’est tout donner. Et l’on peut tout donner dans un simple sourire, c’est sans doute ce don que ressentaient ceux qui aujourd’hui témoignent de l’accueil du sourire de Fr Charles. Aujourd’hui puisse-t-il être accueilli par le sourire du Christ et qu’il entende : « Tu ne m’as jamais manqué ! »

« Notre coeur bat plein d’espérance pour la fécondité des graines d’hospitalité, de fraternité et de paix semées sur les routes de Jérusalem. »

le P. Charles Galichet, Abbé de Ste Marie de la Résurrection en quelques dates

  • né le 26 novembre 1944, à Auneau, au diocèse de Chartres
  • entre à la Maîtrise de Chartres en 1954-57;Lazaristes 1957-58; OAA 1958-59
  • entre en 1959 au foyer des Oblats de Marie Immaculée en vue de la vie religieuse, à Caen
  • en 1962, décès de sa mère et entrée au noviciat des OMI
  • prise d’habit chez les OMI le 15 novembre 1963;
  • profession le 8 novembre 1964;
  • 1965-1967 service militaire.
  • cursus du scholasticat et simultanément études d’infirmier, obtention du diplôme avec spécialisation en psychiatrie, au Bon Sauveur de Caen.
  • en octobre 1969, entrée à l’Abbaye N.D. du Bec
  • prise d’habit monastique le 21 mars 1970
  • profession simple, le 11 juillet 1972
  • profession solennelle, le 06 janvier 1974
  • départ pour Jérusalem, le 9 mars 1976
  • ordination 19 avril 1979, à Abu Gosh, par Mgr Beltritti, Patriarche latin de Jérusalem
  • maître des novices en 1983
  • Séjour en France en février en 1996, durant lequel il exerce les fonctions d’infirmier psychiatrique aux urgence du CPOA de l’hopital Ste Anne à Paris,
  • Aumônier à la maison d’arrêt de la Santé de 1999 à 2004
  • retour à Abu Gosh en décembre 2004
  • nommé prieur d’Abu Gosh le 11 mai 2005
  • élu Père Abbé le 29 septembre 2005
  • béni, le 1er novembre 2005 par Mgr Marcuzzo, évêque auxiliaire de Jérusalem
  • chevalier de la Légion d’Honneur, promotion du 14 juillet 2009
  • Chapelain de l’Ordre de Malte
  • élu troisième conseiller de la congrégation de Mont Olivet en octobre 2010
  • réélu troisième conseiller de la congrégation de Mont Olivet en octobre 2016
  • démissionne, pour raison de santé, de sa charge de conseiller au printemps 2019
  • Retour à Dieu, à l’hôpital S. Louis de Jérusalem, le samedi 6 juillet 2019
  • enterré au cimetière de l’Abbaye N.D. de la Résurrection à Abu Gosh, le 8 juillet 2019

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Contacts

Le Service national pour les relations avec le judaïsme est né après le concile Vatican II. Fondé par le P. Bernard Dupuy, dominicain, il a ensuite été inséré au sein de la Conférence épiscopale.
Son actuel directeur en est le Frère Louis-Marie Coudray, qui travaille sous la responsabilité du Conseil pour l'unité des chrétiens et les relations avec le judaïsme.
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