Benoit XVI et les relations avec les musulmans

Au lendemain de la démission-surprise du pape Benoît XVI, le site francophone de culture musulmane Saphirnews titrait le 21 février 2013 : Benoît XVI et les musulmans : huit ans de relations contrastées. Le magazine Le Point, quant à lui, donnait la parole à Vincent Aucante, auteur de Benoît XVI et l’Islam (Parole et silence, 2008), et affirmait le 18 février 2013 : « Benoît XVI a ouvert la voie à la réconciliation avec l’Islam. Le discours de Ratisbonne aurait pu sceller le divorce entre le Saint-Siège et l’Islam. Paradoxalement, il annonce les prémices d’un dialogue ».

Pour beaucoup de nos contemporains, trois événements caractérisent le pontificat de Benoît XVI dans ses relations avec les musulmans : son discours de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, son recueillement dans la Mosquée bleue d’Istanbul, le 30 novembre 2006, et sa visite du Dôme du Rocher avec le Grand Mufti de Jérusalem, sur l’Esplanade des Mosquées, le 12 mai 2009. Certains disent même que, d’un faux pas : la conférence de Ratisbonne, est née une belle et vive dynamique pour un renouveau du dialogue islamo-chrétien. Qu’en est-il effectivement ?

La conférence de Ratisbonne

12 septembre 2006. Le pape Benoît XVI lors de la messe célébrée en plein air à Islingenfeld , dans les environs de Ratisbonne, Allemagne.

Le 12 septembre 2006, soit un an et demi après le début de son pontificat, Benoît XVI est invité par l’université de Ratisbonne, là même où il a enseigné. Le thème de son propos est : « Foi, raison et université ». Dans cette intervention, le pape allemand retrouve ses réflexes d’enseignant universitaire, semblant oublier qu’il est devenu, de par sa fonction, homme politique à dimension universelle et suivis par tous les médias du monde.

S’appuyant sur des sources aussi bien juives que grecques, le pape Benoît critique ceux qui en viennent à « exclure la question de Dieu » de la raison. Certes, dans son exposé, il est d’abord et avant tout question du christianisme ; l’islam n’est abordé que de manière marginale. Ainsi, dans trois paragraphes, le pape évoque une lecture récente, à savoir le compte-rendu d’un dialogue noué autour de 1391 entre l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et un Persan cultivé. Il rapporte des propos de l’empereur s’adressant à son interlocuteur d’une manière étonnamment abrupte au sujet de la question centrale du rapport entre religion et contrainte : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ». Dans la version annotée du texte et dans ses interventions ultérieures, Benoît XVI n’aura de cesse de souligner que « cette phrase n’exprime pas (s)on attitude personnelle à l’égard du Coran, pour lequel (il) éprouve le respect qui convient pour le livre saint d’une grande religion ». La citation n’en est pas moins comprise comme l’expression de sa propre position, provoquant ainsi une indignation compréhensible.

Mais une autre phrase de son discours suscite la controverse : « Pour la doctrine musulmane, en revanche, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle du raisonnable ». À l’appui de cette affirmation, le pape cite une phrase d’un auteur espagnol, Ibn Hazm, dont bon nombre de musulmans – et de spécialistes de l’islam – rappellent la marginalité au regard de « la doctrine musulmane ».

Ses propos assimilant l’islam et la violence provoquent un tollé général dans plusieurs pays musulmans où éclatent des manifestations parfois violentes. En Irak et en Somalie, les représailles contre les chrétiens font plusieurs morts. En Palestine, des cocktails Molotov sont lancés contre les églises de Naplouse et la plus vieille église orthodoxe de Gaza est victime d’attaques armées et d’un jet de grenade. Le dialogue entre le Vatican et les responsables musulmans à travers le monde est rompu.

Après la visite à la Mosquée bleue d’Istanbul, des avancées

Le 17 septembre, le pape se dit « vivement attristé » par les réactions provoquées par une citation « qui n’exprime en aucune manière sa pensée personnelle ». Le 15 octobre 2006, 38 membres de l’Académie jordanienne Âhl al-Bayt, engagée depuis près de vingt ans dans le dialogue islamo-chrétien et présidée par le prince Ghazi bin Muhammad bin Talal, lui adressent une lettre ouverte dans le but de parvenir à une compréhension mutuelle.

30 novembre 2006: Visite de Benoît XVI à la Mosquée Bleue accompagné par le grand mufti Mustafa CAGRICI (g), Ali BARDAKOGLU (d), directeur des affaires religieuses du gouvernement turc, et d'autres officiels de Turquie et du Vatican, Istanbul, Turquie.

Fin novembre, Benoît XVI va en Turquie et redit son souhait de voir musulmans et chrétiens marcher côte à côte « sur les chemins d’une compréhension réciproque toujours plus vraie ». A la dernière minute, l’entourage pontifical rajoute une visite à la Mosquée Bleue. Se mettant ainsi dans les pas de son prédécesseur, Benoît XVI envoie au monde l’image d’un pape en recueillement, aux côtés d’un imam en prière dans une célèbre mosquée

Par la suite, des musulmans engagés dans le dialogue se mobilisent. Ainsi, toujours à l’initiative du prince jordanien Ghazi bin Muhammad bin Talal, cousin et conseiller pour les Affaires religieuses du roi Abdallah II, un groupe de 138 personnalités musulmanes issues de 43 pays adresse une lettre ouverte, en octobre 2007, soit un an après la Lettre des 38, dans laquelle ils invitent le pape et les responsables de toutes les Églises chrétiennes à s’engager dans un dialogue avec l’islam. En effet la lettre est centrée sur le double commandement de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain : « Conformément au Coran nous, en tant que musulmans, invitons les chrétiens à s’accorder avec nous sur ce qui nous est commun, et qui constitue également l’essentiel de notre foi et de notre pratique : les deux commandements de l’amour ».

Les relations vont alors reprendre. Des rencontres islamo-chrétiennes au Vatican suivent l’initiative. Le premier Forum islamo-catholique se réunit à Rome le 4 novembre 2007. Puis, pour sa première visite dans un pays arabe, Benoît XVI se rend en Jordanie en mai 2009. Il s’exprime depuis la mosquée Al-Hussein ben Talal d’Amman, la plus grande du pays, où il est reçu par le prince Bin Talal. Ce dernier estime alors que sa venue est un « geste de bonne volonté et signe de respect mutuel entre musulmans et chrétiens » et le remercie d’« avoir exprimé (ses) regrets concernant le discours de 2006 ».

Quelques jours après, le 12 mai 2009, Benoît XVI se rend sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Il y visite le Dôme du Rocher avec le Grand Mufti de Jérusalem. Le pape invite alors les hommes et les femmes de bonne volonté à dépasser les malentendus et les conflits du passé pour construire un monde de justice et de paix. Notons que Benoit XVI est le premier pape à entrer au dôme du Rocher. C’est un geste important puisqu’on sait que Jérusalem, et particulièrement cet endroit, est le troisième Lieu saint de l’islam.

Autre preuve de son vif engagement dans le dialogue interreligieux, Benoît XVI choisit d’intégrer le Vatican, à titre d’observateur, au Conseil des fondateurs du Centre International pour le Dialogue Interreligieux et Interculturel (KAICIID), créé à l’initiative de l’Arabie Saoudite et inauguré le 26 novembre 2012. Le Centre avait vu le jour le 13 octobre 2011 par la signature à Vienne d’un traité entre les trois Etats fondateurs (Arabie saoudite, Autriche, Espagne). Au lendemain de la démission du Pape, le KAICIID organisera un forum international sur le thème : « L’image de l’Autre », avec la participation de près de 500 personnes venues de 90 pays, les 18 et 19 novembre 2013.

Mais tous n’en sont pas là. Certains ne font pas confiance au Pape. Ainsi l’université d’Al-Azhar, haut lieu de la pensée musulmane de l’islam sunnite basé en Égypte, n’avait repris le dialogue qu’en 2009 pour être de nouveau rompu en 2011 après que Benoît XVI ait appelé à protéger les chrétiens coptes égyptiens. Al-Azhar estimait alors qu’il visait l’islam en l’accusant d’être à l’origine de la situation d’oppression vécue par les chrétiens du pays.

Dialoguer et agir

16 septembre 2012: Arrivée de Benoît XVI en papamobile pour la messe en plein air célébrée à Beyrouth, Liban, Moyen Orient. September 16,2012: Pope Benedict XVI waves to faithfuls from his pope-mobile upon arrival to conduct an open air mass service at Beirut City Centre Waterfront.

Il n’en demeure pas moins que, pour Benoit XVI, dialogue et action vont de pair. Les croyants ne doivent pas s’affronter mais respecter la liberté religieuse et être des messagers de justice et de paix. Ainsi, lors de son voyage au Liban, en septembre 2012, soit cinq mois avant sa démission (11 février 2013), il déclare devant le président de la République, le gouvernement et les responsables religieux libanais :

« Une société plurielle n’existe qu’à cause du respect réciproque, du désir de connaître l’autre et du dialogue continu. Ce dialogue entre les hommes n’est possible que dans la conscience qu’il existe des valeurs communes à toutes les grandes cultures, parce qu’elles sont enracinées dans la nature de la personne humaine. Ces valeurs qui sont comme un substrat, expriment les traits authentiques et caractéristiques de l’humanité. Elles appartiennent aux droits de tout être humain. Dans l’affirmation de leur existence, les différentes religions apportent une contribution décisive. N’oublions pas que la liberté religieuse est le droit fondamental dont dépendent beaucoup d’autres. Professer et vivre librement sa religion sans mettre en danger sa vie et sa liberté doit être possible à quiconque. La perte ou l’affaiblissement de cette liberté prive la personne du droit sacré à une vie intègre sur le plan spirituel. La soi-disant tolérance n’élimine pas les discriminations, parfois elle les conforte même. Et sans l’ouverture au transcendant qui permet de trouver des réponses aux interrogations de son cœur sur le sens de la vie et sur la manière de vivre de façon morale, l’homme devient incapable d’agir selon la justice et de s’engager pour la paix. La liberté religieuse a une dimension sociale et politique indispensable à la paix ! Elle promeut une coexistence et une vie harmonieuses par l’engagement commun au service de nobles causes et par la recherche de la vérité qui ne s’impose pas par la violence mais par « la force de la vérité elle-même » (Dignitatis humanae, 1), cette Vérité qui est en Dieu. Car la croyance vécue conduit invariablement à l’amour. La croyance authentique ne peut pas conduire à la mort. L’artisan de paix est humble et juste. Les croyants ont donc aujourd’hui un rôle essentiel, celui de témoigner de la paix qui vient de Dieu et qui est un don fait à tous dans la vie personnelle, familiale, sociale, politique et économique (cf. Mt 5, 9 ; He 12, 14). L’inaction des hommes de bien ne doit pas permettre au mal de triompher. Il est pire encore de ne rien faire ».

C’est bien ce qui habitait le cœur de Benoît XVI à la fin de son pontificat et que l’on trouve résumé dans le texte de sa prière du 12 mai 2009 au mur occidental de Jérusalem  :

Dieu de toute éternité,

au cours de ma visite à Jérusalem, la « Ville de la Paix »,

patrie spirituelle pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans,

je te présente les joies, les espérances et les aspirations

les épreuves, la souffrance et la peine de tout ton peuple répandu à travers le monde.

Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,

entends le cri de l’affligé, de qui a peur, du désespéré ;

envoie ta paix sur cette Terre Sainte, sur le Moyen-Orient,

sur la famille humaine tout entière ;

éveille le cœur de tous ceux qui invoquent ton nom

afin qu’ils marchent humblement sur le chemin de la justice et de la compassion.

« Le Seigneur est bon pour qui se tourne vers lui,

pour celui qui le recherche » (Lm 3, 25) !

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