La voix des cloches : Éric Sutter fait sonner la campanologie française

Président de la Société française de campanologie, Éric Sutter partage sa passion pour les cloches et leur patrimoine sonore. À travers cet entretien, il éclaire l’art campanaire, entre savoir-faire ancestral, vie liturgique et enjeux de transmission d’un patrimoine aussi vivant que fragile.
Pourquoi les cloches ont-elles encore une place importante dans nos villages et nos villes aujourd’hui ?
Les sonneries de cloches, qu’ils s’agissent de cloches civiles ou de cloches cultuelles, assurent plusieurs fonctions au sein de l’environnement sonore tant rural qu’urbain : cela correspond à une séquence sonore signifiante au sein des productions sonores aléatoires, voire désagréables, de la vie quotidienne : c’est d’abord perçu par les habitants comme un point de repère tout au long de la journée et parfois la nuit (cela sonne huit heures, dépêche-toi, tu vas être en retard à l’école) à tel point qu’au moment d’une panne, les gens sont désorientés et réclament souvent auprès du maire une remise rapide en fonctionnement.
Cela sert d’instrument d’annonce : la proximité du début d’un office, mais aussi dans certains village, l’annonce d’un décès lorsque la population entend le glas. Plus rarement, cela peut servir de signal d’alerte quand il n’y a pas de sirènes communales. Les sonneries festives, à l’occasion de la fête patronale, d’un mariage, des grandes fêtes religieuses… contribuent au lien social qu’elle que soit la croyance ; pour les paroissiens, cet instrument liturgique est « signe » : elle accompagne la prière (l’angélus trois fois par jour) et rend visible à tous l’existence d’une communauté chrétienne même s’il n’y a pas d’offices fréquents. Enfin les sonneries de cloches peuvent participer à l’expression de la solidarité de la population avec des victimes d’un attentat ou d’une catastrophe ou encore aux cérémonies mémorielles nationales. Il convient de noter que ces sonneries de cloches, depuis l’adoption de la loi du 29 janvier 2021, font partie du patrimoine sensoriel des campagnes. Cela fait partie de l’identité sonore du village au même titre que le clocher constitue son identité visuelle au sein d’un paysage. Dans quelques cas, l’édifice peut abriter un carillon de quelques dizaines de cloches, permettant à des carillonneurs d’offrir des concerts, occasions de réunir habitants et gens de passage.
Comment la Société Française de campanologie travaille-t-elle concrètement à recenser les cloches des 36 000 communes de France ?
De par son mode de fabrication (destruction d’une partie de l’outillage et du moule), chaque cloche de clocher est unique. Faite de bronze, elle peut durer des siècles et conserve ses caractéristiques acoustiques : c’est une rare archive sonore qui témoigne directement de ce qu’entendaient exactement les habitants à l’époque de son installation ; c’est un instrument de musique à part entière : on commande au fondeur un la# du 3e octave ou un mi du 4e octave. Cet idiophone n’est pas qu’un simple objet creux suspendu que l’on frappe et purement fonctionnel, c’est un objet parlant, porteur de dates, de textes plus ou moins informatifs, de noms, de messages et c’est aussi un objet décoré, une œuvre d’art, portant des représentations religieuses (croix, vierge à l’enfant, archange saint Michel, évangélistes, saint patron de la paroisse, etc.) et parfois ornée par des artistes de renom pour les cloches contemporaines. C’est un objet à forte connotation symbolique qui protège des orages, intercède auprès de Dieu ou des saints, est voix de Dieu vers les hommes. Il y a aussi les accessoires et les équipements autour de la cloche qui témoignent d’un savoir-faire technique, et parfois innovant, qui s’est exprimé au fil des siècles. C’est donc un élément important de notre patrimoine matériel, mais aussi de notre patrimoine immatériel à travers les pratiques de sonneries et les répertoires musicaux. Un patrimoine caché, peu accessible au public bien qu’il l’entende quotidiennement, qui est soumis à des aléas divers : usure, destruction par les guerres, incendie, foudre, vol, maltraitances diverses… Pour préserver ce patrimoine, bien commun à transmettre aux générations futures, et le valoriser, il faut d’abord le connaître ! Tâche immense puisqu’il est présent dans les quelque 48 000 édifices « sonnants » qui parsèment notre territoire, soit 160 000 à 180 000 cloches à inventorier dans le détail. Avec son réseau d’une quinzaine de bénévoles initiés à la campanologie, notre association contribue à l’exploration des clochers aux côtés d’autres réseaux institutionnels : personnel des services déconcentrés du ministère de la Culture, services de l’inventaire culturel des conseils régionaux, référents des commissions diocésaines d’art sacré, associations locales de sauvegarde du patrimoine, mais aussi jeunes passionnés publiant des reportages campanaires multimédia sur les réseaux sociaux… L’association a développé divers guides méthodologiques pour collecter les données descriptives de l’installation campanaire et pour chaque cloche (relevé des inscriptions et des décors, des dimensions, du nom du fondeur, des caractéristiques acoustiques et musicales… prises de photographies, enregistrements audios ou vidéos) mais aussi pour collecter des données dans les archives en vue de reconstituer la succession des cloches dans le temps ou mieux connaître les fondeurs d’autrefois. Toutes ces données sont compilées dans des fichiers structurés qui permettent ensuite de dresser des cartographies, des statistiques, des éléments d’appréciation utiles pour argumenter ensuite les demandes de protection au titre des monuments historiques. Notre association est membre de la Commission nationale du Patrimoine et de l’Architecture (5e section : patrimoine instrumental) et de la Fédération Patrimoine-Environnement.
Là où il n’y a plus de sacristain, qui décide et comment s’organise la sonnerie des cloches ?
La présence d’un sonneur attitré ou d’un sacristain professionnel est, effectivement, devenu rare ; on estime toutefois qu’il subsiste 5 à 6 % des églises ou des chapelles où des sonneries à la volée ou tintées restent manuelles. Pour les autres, c’est un automate, un tableau de commande souvent installé dans la sacristie, qui assure les sonneries programmables telles que la sonnerie des heures, la sonnerie de l’angélus, l’annonce de la messe hebdomadaire. Il reste à la personne désignée pour la préparation des offices de circonstance (messe exceptionnelle, mariage, enterrement…) de « presser le bouton » sur le tableau pour lancer la sonnerie souhaitée. L’entreprise qui programme le tableau tente généralement de satisfaire la demande de la paroisse, mais bien souvent, faute d’interlocuteur local, elle ne fait que reproduire « les sonneries qui se font dans la région » ; par ailleurs, ces équipements parfois anciens ne sont pas toujours ergonomiques pour des néophytes ; les personnes qui s’occupent des offices, souvent des bénévoles, ne sont pas toujours au fait des règles de sonnerie associées à la liturgie ou n’ont pas été formé(e)s pour savoir sur quel bouton appuyer pour différencier ce qui correspond à un office ordinaire, à des obsèques ou à un mariage. Ce « langage des cloches » a tendance à s’appauvrir ou à se perdre par méconnaissance. Or, même avec deux ou trois cloches, il est possible de créer des sonneries variées selon qu’on utilise une seule ou plusieurs cloches simultanément ou successivement, selon qu’on les tinte (et le rythme de frappe) ou qu’on les fait balancer, selon la durée… Cela fait partie des enquêtes que nous menons lors de l’inventaire campanaire : quand et comment sonnent-les cloche qui sont dans le clocher ? On constate, par exemple, que la sonnerie de l’angélus n’est parfois sonnée qu’à midi et non plus trois fois par jour. On a l’impression que les diocèses laissent toute liberté au curé, lequel à souvent d’autres urgences à traiter que de s’intéresser à la façon dont sonnent les cloches dans la douzaine ou quinzaine d’églises dont il a la charge !
Qu’est-ce qui fait de la cloche – un instrument liturgique unique – dans la tradition chrétienne ?
La cloche présente dans un clocher de culte catholique est, en effet, un instrument sacré qui implique, depuis le Moyen Age, qu’elle fasse l’objet d’un rituel de bénédiction avant d’être installée dans le clocher (avant même cette étape, le métal fait l’objet d’une bénédiction au moment de la coulée du métal en fusion dans le moule) ; ce rituel de bénédiction a été confirmé lors du concile Vatican II « C’est un usage qui remonte à l’Antiquité de convoquer le peuple chrétien à l’assemblée liturgique et de l’avertir des principaux événements de la communauté locale par un signal sonore. Ainsi la voix des cloches exprime-t-elle, en quelque sorte, les sentiments du peuple de Dieu, quand il exulte et qu’il pleure, quand il rend grâce ou qu’il supplie, quand il se rassemble et manifeste le mystère de son unité dans le Christ » (Livre des bénédictions, chapitre XXX, n° 1032) ; « Par suite du lien étroit entre les cloches et la vie du peuple chrétien, la coutume s’est répandue -qu’il est bon de conserver- de les bénir avant de les placer dans le clocher » (Livre des bénédictions, n° 1033, 1046). Ce caractère sacré (et les usages qui peuvent ou non être fait de la cloche) est rappelé dans l’Instruction sur la musique sacrée et la Sainte Liturgie publié en 1958 par la Sacrée Congrégation des Rites.
Transmettre le savoir campanaire, c’est transmettre quoi au juste : une technique, une foi, une mémoire ?
Le savoir campanaire concerne plusieurs aspects : les connaissances et le savoir-faire de la fabrication des cloches pour maîtriser le sonorité de chaque cloche à partir de la maîtrise de la matière (pour le moule en terre, la composition du métal) et du feu (pour la mise en fusion à la bonne température) ; il convient de transmettre les gestes spécifiques à accomplir à chaque étape. Cela concerne l’installation technique pour suspendre la cloche, permettre son balancement sans nuire au bâti ou son tintement sans nuire à l’intégrité de la cloche ; cela concerne le savoir-faire du sonneur ou du carillonneur pour tirer le meilleur parti rythmique ou mélodique de l’ensemble campanaire et maîtriser le « langage » des sonneries ou un répertoire adapté. Cette transmission des savoir-faire doit se faire en continuité avec les « traditions » associées aux usages et à la symbolique, donc maîtriser la connaissance de l’histoire campanaire en Occident, facette de l’histoire de l’expansion chrétienne à travers la construction des édifices cultuels et l’accompagnement sonore des offices ou des rites de passage. C’est cette connaissance du « sens » (pourquoi, par exemple, les cloches sont-elles porteuses de messages, d’images et de symboles alors que cela n’apporte rien fonctionnellement à la production sonore) qui permet de restaurer le patrimoine campanaire en partie détruit au cours des périodes de conflits, tel que cela a été mené en 2013, par exemple, pour la nouvelle sonnerie de la cathédrale Notre-Dame de Paris ou en 2025 pour le nouvel ensemble campanaire de l’église Saint-Sauveur de La Rochelle. Le savoir campanaire doit permettre de « comprendre » l’ensemble campanaire qui nous est parvenu, ou pas, son histoire et les motivations sous-jacentes à sa création (généralement liées à l’expression de la foi) afin de rester fidèle à celles-ci. Cette transmission permet aussi de créer des œuvres « de notre temps », en lien avec les missions confiées ou vécues par les chrétiens d’aujourd’hui, mais demeurant en cohérence avec nos racines. Un sens qu’il peut être bon de rappeler à tous ceux qui entendent les cloches sonner mais qui ne voient pas ce patrimoine souvent caché car inaccessible.

Contact de la Société française de campanologie
email : campanologie@laposte.net
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