« Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale » de Marcel Gauchet (Gallimard-NRF)
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 7 janvier 2026, OFC 2026, n°1 sur Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale de Marcel Gauchet (Gallimard-NRF, « Bibliothèque des Sciences humaines », 256 p., 2024)
Comprendre la crise actuelle de la démocratie
Le titre indique un souci : comment, dans une société sécularisée, le « nœud démocratique » peut-il ne pas se défaire, si disparaissent les mythes enchanteurs des religions qui équilibrent les composantes du politique ?
Le titre dresse aussi un constat : « la crise néolibérale » ébranle les fondements de la démocratie. Le « néolibéralisme » met celle-ci en crise en donnant au politique une apparente autonomie. Depuis les années 1970, la politique, au sens commun et médiatique, et le politique, au sens noble du terme, se séparent. Ce divorce aboutit d’un côté à un « néolibéralisme », et de l’autre à un « populisme », qui se présentent tous deux comme des idéologies totalisantes qui entendent régir les sociétés modernes !
Cette analyse aide à saisir comment émergent des postures inattendues en Amérique, en Europe et un peu partout dans le monde, et comment ces improbables débats politiques engendrent des crises de gouvernance ! Marcel Gauchet, co-fondateur de la revue Le Débat, est désormais publié dans Le Figaro pour tenter d’expliquer la violence actuelle des échanges politiques et des débats parlementaires ou des rencontres entre chefs d’État.
Retour sur Le Désenchantement du monde
Les évolutions des dernières décennies l’amènent à revenir sur son ouvrage majeur d’il y a quarante ans (en 1985), chez le même éditeur et dans la même collection : Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion.
Cet ouvrage étudiait le désengagement des formes d’archaïsme religieux qui, comme par un enchantement, enveloppaient le monde et la connaissance dans le magique. Le moment enclenchant ce désenchantement était identifié comme la proclamation du dogme de l’union hypostatique à Chalcédoine, en 481. Le quatrième concile œcuménique introduisait une articulation inédite, dynamique, étroite et féconde, entre le divin et l’humain. Le concept de personne a donné de comprendre le Christ, mais aussi l’humanité. Le dogme a ainsi fait faire à la raison, au-delà de la foi, une sorte de saut épistémologique permettant de rendre compte de ce que nous sommes.
C’est dans cette perspective que s’explique la formule de Marcel Gauchet : « Le christianisme est la religion de la sortie de la religion ». Le christianisme libère de l’enfermement dans l’irrationnel : le charnel et le spirituel se trouvent non plus séparés, mais ensemble et distincts dans la personne humaine. Le dogme ouvre ainsi à une intelligence de l’humanité et du monde : il n’y a plus de distance infranchissable entre le ciel et la terre, mais une conjonction du corporel et du mystique ou du transcendant.
En développant cette intuition, Le Nœud démocratique propose un diagnostic de la crise qui traverse actuellement les démocraties : ce sont bien la paix et l’unité du genre humain qui sont aujourd’hui menacées. Notons que l’Église se trouve du coup renvoyée à sa mission, telle que l’a renouvelée le concile Vatican II en 1965 dans le premier paragraphe programmatique de Lumen Gentium : « L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de préciser […] sa mission universelle ».
Une dialectique pour construire l’analyse
Marcel Gauchet reprend et actualise son analyse du « désenchantement du monde » au moyen d’une dialectique entre autonomie et hétéronomie. Alors qu’il constatait il y a près de quarante ans la mise en œuvre généralisée d’une autonomie du politique et de la démocratie, avec en conséquence le congé d’une hétéronomie du religieux ou des idéologies par rapport au gouvernement des États, ce congé apparaît désormais remis en cause !
L’histoire s’est en effet avérée prendre d’autres directions. Marcel Gauchet en rend compte sur les deux derniers siècles et plus spécialement sur les cinquante dernières années. L’autonomie du politique a pu se développer dans les sociétés sécularisées, notamment en Europe et aussi en Amérique du Nord. En France en particulier, ce projet est apparu cohérent avec l’application du principe de laïcité – dont la définition demeure cependant variable selon les nations et les cultures.
Cependant, en Chine notamment, de manière plus complexe dans les pays musulmans et plus récemment en Inde, ainsi qu’en Russie, du fait d’une attitude ambigüe de l’Église locale, là donc où règnent des idéologies parfois religieuses, on observe que se maintient une hétéronomie du politique, c’est-à-dire son assujettissement à des normes qui lui sont étrangères. Il s’ensuit que la démocratie est mise en œuvre sans réelle autonomie. L’intolérance du régime chinois actuel vis-à-vis de toutes religions, sous le prétexte qu’elles relativiseraient la pensée suprême d’un « grand timonier », entérine un net recul de la démocratisation possible que la libéralisation des marchés avait fait entrevoir. Un retournement analogue contre la démocratie s’est produit en Russie, où semble s’établir une présidence impériale.
Un néo-libéralisme comme idéologie ou gnose
Parallèlement en Occident, les autonomies respectives et plus ou moins complémentaire du politique et du spirituel, que les démocraties cherchent à tenir en équilibre ensemble – à coordonner ou « nouer » –, a progressivement fait place à une double hétéronomie, le « néolibéralisme » se présentant comme inéluctable, donc idéologique. Ce qui conduit à la crise actuelle : la démocratisation espérée se retourne contre elle-même ; le concret immédiat prétend occuper tout le terrain, et ce qui le transcende (le spirituel ou son substitut) est soit marginalisé, soit instrumentalisé.
Si elle peut apparaître complexe à la lecture, cette analyse rigoureuse permet une lecture cohérente de la situation actuelle, et justifie le titre de l’ouvrage. Elle permet en effet de comprendre l’émergence des idéologies « néolibérale » et « populiste ».
Ces idéologies ne sont pas sans rappeler les gnoses religieuses : elles ressuscitent le manichéisme du bien contre le mal et justifient la violence de la négation de l’autre comme citoyen légitime ou comme partenaire politique. L’adversaire est à nier ou à abattre : terrible résurgence de la Terreur révolutionnaire ! La tentation permanente de la gnose permet aussi d’entrevoir comment peut apparaître, au sein des différentes dénominations chrétiennes : catholique, protestante, évangélique ou orthodoxe, la tentation d’une radicalisation qui cautionne n’importe quelle tyrannie politique. Selon Marcel Gauchet, le vernis humaniste et compassionnel risque de ne plus résister longtemps à la subversion de la loi morale.
En se présentant comme irrésistible, le « néolibéralisme » brouille la notion de structure collective et de bien commun, majore l’indépendance face à l’appartenance, écrase la mémoire de l’Histoire sous le poids immédiat d’une identité particulière, et enfin délite la légitimité de l’état de droit. Ce qu’il fallait tenir et articuler ensemble (ou nouer) comme un fondement de la démocratie est désormais en éclat ! La crise consiste en un éclatement des cohérences (p. 173 à 234).
L’objet de l’ouvrage est bien de révéler « le foyer caché de la crise actuelle de la démocratie ». À partir des années 1970, l’exaltation du progrès libéral a fait peu à peu renoncer au projet d’une « structuration autonome de la société » pour y substituer une hétéronomie fondamentale mais cachée : la norme de l’économie capitaliste, qui se présente comme plus libérale encore ! Si le modèle continue à s’afficher autonome, la démocratie n’y est plus qu’une illusion formelle. Le résultat n’est étrange qu’en apparence : des « populismes » conduits aux portes du pouvoir dans des élections démocratiques, alors qu’ils sont la « hantise du règne de la bonne conscience juridico-économique » ! Telle est la situation actuelle en Europe occidentale et aux États-Unis d’Amérique. C’est « un capitalisme global qui s’impose à la démocratie locale ».
Conclusion : un appel inattendu et cependant cohérent à un « Autre »
Est-il possible d’aller au-delà ? Le défi de l’autonomie du politique demeure partout où il est absorbé dans des ordres qui, explicitement ou non, s’y déclarent supérieurs, et les liens qui entravent la structuration démocratique peuvent être démêlés, car ils n’assurent pas l’autonomie et n’en sont que « le mirage ». Que reste-t-il donc à espérer – « sans négliger la hauteur de la marche qui sépare, en termes d’exigences, la simplicité de l’opposition et la difficulté du compromis. Car il s’agit de composition entre les droits de chacun et le pouvoir de tous, entre les bénéfices et les obligations, de la solidarité entre la création et la continuité d’une histoire » (p. 240) ?
Le Nœud démocratique se conclut par la nécessité d’une ouverture à l’Autre – avec une majuscule dans le texte. Cette altérité fait signe à un universel plus vaste que l’humain. De plus, il y a désormais nécessité de penser avec le défi écologique, et une appréhension cosmologique plus vaste. « L’autonomie ne peut s’enfermer dans un autisme cosmique » (p. 246). « Le problème écologique ajoute une dimension supplémentaire […] en lui adjoignant l’exigence d’une maîtrise réfléchie de l’insertion dans cet Autre dont nous sommes une partie en même temps qu’un mystérieux corps étranger ». Telle est la finale de l’avant-dernier paragraphe de l’ouvrage !
Prolongement
Le christianisme peut-il être une forme de proposition de cette altérité au sein d’une société sécularisée, comme l’a tenté en son temps « la proposition de la foi dans la société actuelle », il y a déjà trente ans (en 1996) ? Cependant, il lui faut refuser la tentation gnostique du repli dans une structure religieuse de résistance, obsédée par le Mal et se présentant comme une contre-société. Positivement, dans l’épreuve actuelle, il nous revient de proposer cette altérité d’un Dieu qui aime l’humanité et notre univers jusqu’au don total de soi dans l’amour, nous invitant à témoigner du reflet de sa sainteté, cette lumière du Christ du matin de Pâques qui structure notre foi, et nous fait vivre de son Esprit. Demeure cette charité tenace et nécessaire pour la multitude des prochains, ces autres qui n’ont jamais été si nombreux sur cette terre. Dieu n’aurait-il pas pitié de « ces êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche et des bêtes sans nombre » ? (Finale du livre de Jonas).
Hugues DERYCKE, Prêtre de la Mission de France

