Trois questions au chargé de la solidarité de la Conférence des évêques de France à propos de Dilexi Te

Dilexi Te, exhortation apostolique

Fruit d’un travail à deux voix entre le pape François et son successeur Léon XIV, l’exhortation Dilexi Te replace les pauvres au cœur de la foi chrétienne. Nous avons posé trois questions au Père Yann Le Lay, délégué national à la solidarité.

Selon l’exhortation Dilexi Te, pourquoi l’attention aux pauvres est-elle au cœur du message chrétien et de la mission de l’Église ? Comment l’Église est-elle invitée à reconnaître et à accompagner les pauvres dans la société d’aujourd’hui ?

Dans cette exhortation, fruit du travail successif du pape François et du pape Léon XIV, le cri des pauvres est mis en avant et valorisé. Comme il est dit dans les premières lignes, nous ne devons pas baisser la garde face à la pauvreté (DT 11). Il y a donc une situation dramatique de souffrance et d’exclusion de millions de personnes à laquelle l’Église ne peut rester indifférente.

Mais le texte veut surtout montrer comment le pauvre et toutes les pauvretés sont au cœur de l’Évangile et de l’Église. Cette attention aux pauvres n’est pas avant tout de l’ordre de la justice sociale (qui pourrait prendre des formes très variées) mais plus profondément encore une question de foi : « Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation (DT 5) ». Le Christ, qui révèle l’amour du Père et qui apporte le salut et la Miséricorde, est un Messie pauvre et même plus le Messie des pauvres et pour les pauvres. (DT19). Le Pape parle même d’une sorte de faiblesse de Dieu à leur égard (DT 17). Dieu épouse la pauvreté à la fois pour y révéler son amour, mais aussi pour y offrir son amour. Il instaure ainsi l’Église des Béatitudes (DT 21). Les chrétiens sont appelés ainsi à redécouvrir comment, dès les premiers temps de l’Église, les pauvres et l’exercice de la charité constituaient l’essence même de la mission et la vie chrétienne. Ces premiers temps sont inspirants pour notre manière d’accompagner ou plutôt de bâtir l’Église avec les pauvres.

Quels exemples concrets la tradition chrétienne met-elle en avant pour encourager l’attention et la solidarité envers les personnes les plus vulnérables ?

Cette exhortation nous offre un panorama unique de l’histoire de la charité auprès des plus pauvres jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est donc pas nouveau de parler de l’amour des pauvres mais les pauvres se révèlent davantage comme source de vie, de foi et de fécondité pour l’Église. Dans la vie d’Israël, déjà les prophètes, comme Amos ou Isaïe, interpellent le peuple pour prendre soin des plus vulnérables (DT 17). Jésus, à son tour, vivre dans la pauvreté et la précarité tout en se tournant, au-delà des conventions sociales, vers ceux qui ne comptent plus (DT 20). Le culte et l’offrande liturgique trouvent dans l’exercice de la charité ainsi sa réalisation complète (DT 26-27). Saint Jean-Paul II l’avait déjà affirmé dans son encyclique, l’Eglise vit de l’Eucharistie en 2003. L’apôtre Saint Jaques ne cesse dans sa lettre de provoquer les chrétiens sur la cohérence de leur foi (DT 29-30). Ce n’est pas tant la situation de plus en plus difficile et marginalisée des pauvres qui doit appeler notre attention, mais la vérité et le contenu même de notre foi. Les premiers diacres martyrs comme Etienne et Laurent ont témoigné de cette prédilection de Dieu pour les pauvres et les Pères de l’Église les ont vu comme « sacrement » du Christ et de sa miséricorde. Un tournant essentiel pour l’Église fut le Concile Vatican II avec les prises de parole de Saint-Jean XXIII et saint Paul VI pour choisir une Église de pauvres pour les pauvres (DT 82-83). L’Option préférentielle pour les pauvres (DT 16) devient un principe clé de la Doctrine Sociale de l’Église qui ne cesse de s’enrichir au contact de la vie de nos sociétés et de la créativité caritative des laïcs.

En quoi le message central de Jésus sur les pauvres, tel que présenté dans ce texte, peut-il aider à changer notre regard et nos actions aujourd’hui ?

Derrière cette réflexion qui peut paraître très spirituelle sur l’amour des pauvres, il y a une vraie dénonciation radicale des causes de la pauvreté. Le pape Léon XIV y évoque même des structures de péché qui créent pauvreté et inégalités extrêmes (DT 90-98). En effet, « Les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison d’un destin aveugle et amer » (DT 14). Il est essentiel de « changer notre regard » sur les pauvres qui seraient vus comme « responsables » de leur situation ou peu déterminés à en sortir. Le texte développe tout d’abord largement dans l’histoire la manière dont l’Église a vu la pauvreté et comment elle s’est engagée aux côtés des pauvres contre toute forme de pauvretés. Puis, le pape Léon XIV précise comment l’Église aujourd’hui est attendue et appelée à lutter contre toute forme d’exclusion, non pas en palliant les imperfections des structures sociales actuelles mais en travaillant sur les causes avec les pauvres et non pour pauvres. S’inspirant de l’engagement de l’épiscopat latino-américain, le Pape invite à voir les pauvres « comme des sujets capables de créer leur propre culture, plutôt que comme des objets de bienfaisance » (DT 100) ; Plus encore, il encourage à nous laisser évangéliser (DT 102) par la source de sagesse qu’est l’expérience (unique) des pauvres. « Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème social : ils sont une « question de famille », ils sont « des nôtres » (DT 104). En effet, « les Tout acte d’amour envers le prochain est en quelque sorte un reflet de la charité divine  (DT 26). Mais plus encore, l’amour des pauvres « est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu » (DT 103)

Yann Le Lay - CEF

sur le même sujet

Dilexi te, première exhortation apostolique du pape Léon XIV

Dilexi te, première exhortation apostolique du pape Léon XIV

Le pape Léon XIV a signé sa première exhortation apostolique, intitulée Dilexi te (« Je t’ai aimé »), le samedi 4 octobre 2025, jour de la fête de saint François d’Assise. Ce document, premier texte magistériel de son pontificat, porte sur l’amour envers les pauvres et s’inscrit dans la continuité de la réflexion de son prédécesseur, le pape François.