La prédication comme contemplation

Manuel_Rivero

Le frère dominicain Manuel Rivero propose une réflexion et un témoignage sur la prédication, charisme particulier de l’Ordre des frères prêcheurs, auquel il appartient. Un « acte d’amour envers Dieu et envers le prochain » écrit-il.

Pourquoi la prédication est-elle présentée comme une action par opposition à la prière ou à la mystique ? L’acte de prêcher fait souvent l’objet de soupçons : narcissisme de celui qui attire le regard de la foule ou des spectateurs, volonté de puissance et de manipulation des consciences, répétition de formules et de phrases toutes faites… Ces déformations de l’acte de prêcher peuvent arriver et elles adviennent ici ou là. Il convient par conséquent de relever les dangers et les perversions afin de retrouver la force sacrée et la pureté sublime de la prédication.

La prédication peut se définir comme l’action d’annoncer la Parole de manière actualisée, ici et maintenant, comme Jésus l’a fait dans sa synagogue de Nazareth après avoir lu un passage du prophète Isaïe sur la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture» (Évangile selon saint Luc 4, 21).

La Parole révélée il y a plus de deux mille ans par Dieu à Israël devient dans la prédication un événement capital pour celui qui l’entend. La prédication entraîne une rencontre personnelle entre le Seigneur et l’auditeur de la Parole expliquée en fonction du contexte et des mentalités contemporaines.

Si la prédication représente bien une action elle n’est pas pour autant privée de sa dimension contemplative. En proclamant la Parole de Dieu le prédicateur se livre à une action contemplative. Loin de se débarrasser d’un message qu’il doit transmettre – « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! », s’exclamait saint Paul – le prêcheur se donne à Dieu en donnant son homélie. La Parole qu’il prononce travaille non seulement les autres mais lui-même. En appelant à la conversion, le prédicateur est interpellé au plus profond de lui-même. Démarche décapante qui juge et améliore intérieurement le prêtre et le catéchiste. Il n’est pas rare d’entendre un abbé louer les bienfaits de son homélie sur sa propre évolution spirituelle.

Au moment où il cherche à faire connaître le mystère invisible de Jésus ressuscité, l’orateur aspire de tout son être à comprendre ce qu’il enseigne. Il ne peut le faire que dans un acte de foi en Dieu. Au lieu de « posséder son sujet », il est aspiré par la Parole transmise. Obligé de perdre pied dans la confiance à Celui qui l’a choisi et envoyé, le prédicateur s’abandonne à l’action de l’Esprit. En regardant les visages illuminés ou tristes du public, ses yeux scrutent la présence de Dieu en l’autre. Dieu lui fait signe dans les regards de ses frères. Il constate avec émerveillement que le bonheur de donner s’avère plus grand que le plaisir de recevoir (cf. Actes des apôtres 20,35).
 

Aider les autres à se rapprocher de Dieu

Comment définir la contemplation ? Contempler, du latin « contemplari », évoque le fait de « considérer attentivement » ou « d’être absorbé dans l’observation de quelque chose ». Il s’agit d’une démarche des yeux. Déjà « le Petit Prince » avouait que l’on ne voit bien qu’avec le cœur. Le contemplatif regarde le mystère de Dieu avec son cœur. Cela suppose une purification. L’Église a toujours conseillé aux prédicateurs de prier avant de s’adresser à l’assemblée de manière à préparer son cœur par des actes de foi, de contrition et d’illumination par l’Esprit Saint. Pour aider les autres à se rapprocher de Dieu, le prédicateur doit s’engager le premier dans la démarche de purification : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ». Pour voir plus clair, l’homme doit croire en la Parole de Dieu. C’est la Parole de Dieu qui lui donne de voir avec les yeux de Dieu par la foi. C’est la Parole de Dieu qui l’éclaire sur ce qu’il doit faire et lui donne d’ouvrir son âme à l’Esprit Saint.

Saint Dominique, le fondateur de l’Ordre des prêcheurs, ne parlait qu’avec Dieu ou de Dieu. Il me semble possible d’ajouter ce commentaire de ses contemporains : « et en parlant de Dieu il contemplait Dieu ».

Les dictionnaires français relient la contemplation à l’extase. L’extase, mot d’origine grecque, désigne « la sortie de soi ». Saint Thomas d’Aquin, le grand docteur de l’Église, enseigne que l’amour provoque l’extase. L’amoureux vit dans un état d’exaltation et d’admiration pour la personne aimée qui le fait quitter matériellement sa maison pour aller à sa rencontre et qui le pousse aussi à demeurer par la pensée dans le cœur si désiré : « Là où est ton trésor là est ton cœur », déclare Jésus.

Le prédicateur expérimente cette extase. Du point de vue matériel, il quitte son cadre de vie habituel pour offrir la Parole de Dieu. « Contempler et porter aux autres le fruit de la contemplation », c’est ainsi que le Docteur Angélique définissait la vocation dominicaine au XIIIe siècle. Et saint Thomas d’Aquin de compléter cet enseignement en mettant en lumière la charité du prêcheur qui donne et se donne dans la transmission de l’Évangile. En ce sens, il voyait une plus haute perfection dans la vie apostolique que dans l’existence contemplative des moines et des moniales. Puisque la charité conduit à la perfection comme l’écrit saint Paul, le prédicateur atteint le sommet de l’union à Dieu dans la charité vécue dans le labeur catéchétique et homilétique.

Les prêcheurs s’épanouissent dans la prédication. Qu’il est beau de voir des prêtres et des frères prêcheurs heureux au retour de l’apostolat. Il ne s’agit pas d’une satisfaction hédoniste ou narcissique. La joie de transmettre aux autres le fruit de la prière, de l’étude et de l’expérience correspond à la bonté de l’action qui s’achève dans le plaisir à l’image de la fleur qui répand son parfum. La félicité du prêcheur relève de la découverte de la présence agissante de Dieu : « Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon » (Psaume 33).À l’exemple de la pluie et de la neige qui descendent sur la terre et qui la rendent féconde, la Parole de Dieu sortie de la bouche de l’apôtre produit toujours son fruit (cf. Isaïe 55).
 

Se préparer spirituellement à prêcher

Le mot sermon ne va pas sans connotation négative. Il évoque l’ennui ou certains propos moralisateurs voire hypocrites. Saint Paul, l’apôtre des nations païennes, se présentait lui-même comme dépourvu de charme et de sagesse humaine pour mieux faire ressortir la grâce du Salut par la foi en Jésus crucifié et vainqueur de la mort. Néanmoins les prédicateurs sont appelés par Dieu à investir toutes leurs forces au service de la Parole de Dieu. Les grands docteurs de l’Église n’incitaient pas à la manipulation émotive quand ils exigeaient des commentateurs de l’Écriture beauté et charme. Quand il cherchait la vérité sur Dieu, dès avant sa conversion et son baptême à Milan des mains de saint Ambroise la nuit de Pâques, saint Augustin n’avait pas pu éviter le rejet et le mépris à l’égard d’une version de la Bible bien défectueuse et sans style, la Vetus latina. Devenu évêque d’Hippone dans l’actuelle Algérie, il chercha dans ses sermons l’union de la vérité, de la bonté et de la vérité. L’orateur prépare longuement son message. Il se prépare lui-même.

Mon père maître des étudiants, le frère Jean-Gabriel Ranquet, nous exhortait à ne pas accepter d’invitations le samedi soir si nous devions prêcher le dimanche. Personnellement, je reçois souvent des lumières pour mes homélies en priant le chapelet la veille des célébrations. Dans cette prière mariale, le cœur s’apaise et s’unifie, condition sine qua non pour délivrer un discours qui illumine et pacifie à son tour.

Un dimanche matin, je suis entré dans une boulangerie de Nans-les-Pins (Var), après avoir fait du vélo depuis Marseille. Le boulanger me faisait part de son expérience de la prédication à travers la radio. Quand il écoutait l’homélie de la messe radiodiffusée, il se sentait « ailleurs », au Ciel, transporté par la Parole.

La prédication conduit à la béatitude des auditeurs. La prédication représente aussi une expérience contemplative de Dieu et de son action dans le cœur des hommes. Aussi le prêcheur connaît-il le mystère de Dieu non seulement dans l’étude biblique et théologique mais aussi dans le fait de prêcher, par une expérience savoureuse de l’action salvifique de l’Esprit de Jésus en lui et dans les autres. Saint François de Sales disait : « Si tu veux apprendre, enseigne. » Cela est vrai pour les sciences et pour la science sacrée, la théologie, dont la prédication est le but et le sommet, car acte d’amour envers Dieu et envers le prochain.

Fr. Manuel Rivero, O.P.
Marseille, le 6 juin 2012.
 

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