Marie-Eustelle Harpain, l’Ange de l’eucharistie

En novembre 2022, l’assemblée plénière des évêques de France a voté l’ouverture de la cause en vue d’une éventuelle béatification de Marie-Eustelle Harpain, née à Saintes (diocèse de La Rochelle) en 1814. Une figure spirituelle de simplicité, entièrement donnée à l’adoration eucharistique, à redécouvrir. Par Florence de Maistre.

Marie-Eustelle HarpainDepuis son arrivée dans notre diocèse de La Rochelle en 2016, Mgr Georges Colomb en découvre les figures et la mémoire. Il reste marqué et étonné par sa visite de l’église Saint-Pallais à Saintes, petite église romane juste à côté de l’Abbaye-aux-Dames, où Marie-Eustelle Harpain repose. Et par l’affection particulière des prêtres et des fidèles qu’il a perçue pour elle. La continuité de cet attachement dans notre territoire diocésain l’a également touché”, indique le P. Bertrand Monnard, vicaire général du diocèse de La Rochelle.

La cause de béatification de Marie-Eustelle Harpain a été ouverte dès les années 1860, mais elle subit de nombreux caprices de l’histoire avant d’être introduite à Rome en 1921. Alors que dans les années 1960, le postulateur semblait très confiant pour la cause, elle retombe en sommeil peut-être à la faveur de la mémoire des prêtres déportés martyrs de la Révolution française avant d’être reprise aujourd’hui. Les évêques de France ont donné leur accord en novembre 2022 pour la réouverture du dossier. Le diocèse de La Rochelle attend maintenant la réponse du Saint-Siège, le décret du nihil obstat qui autorise l’introduction de la cause de la Servante de Dieu, Marie-Eustelle Harpain. “Les fidèles, contemporains de Marie-Eustelle, la surnommaient déjà l’Ange de l’Eucharistie. Avec leur bon sens spirituel, ils avaient vu la beauté de sa prière et identifié sa profondeur”, souligne le vicaire général de La Rochelle.

Une vie pour adorer

Figure de discrétion et de simplicité, Marie-Eustelle Harpain naît à Saintes le 19 avril 1814. C’est à Saintes également qu’elle décède âgée de 28 ans seulement, le 29 juin 1942. Issue d’une famille de condition humble, elle devient lingère comme sa mère, entretient et repasse le linge, s’entend en broderie et dentelle. Très attirée par la vie du monde et les bals où son père, couvreur, joue de la musique, elle choisit le Seigneur. Elle vit à 15 ans une conversion personnelle, intérieure et profonde et n’a de cesse, dès lors, de se rendre au pied du tabernacle. Elle organise toute sa vie de façon à pouvoir adorer Jésus-hostie le plus souvent possible. Elle trouve un petit logement de 25 m2, juste en face de l’église, et alors qu’une jeune fille comme elle aurait dû être placée au service d’une famille, elle obtient la charge et l’entretien des linges et ornements de l’église paroissiale. Quelle joie de pouvoir s’approcher encore un peu plus de la sacristie ! Puisqu’elle n’a de compte à rendre que sur la qualité de son travail, et non sur des horaires, elle passe le plus clair de son temps en prière. “Elle fera une tentative de vie religieuse, qui n’aboutira pas. Mais elle vivra une démarche de consécration personnelle au Seigneur, dans le célibat avec des vœux privés”, précise le P. Bertrand Monnard.

À cette époque, dans le contexte post-révolutionnaire les laïcs communiaient une à deux fois par an, mais Marie-Eustelle éprouve le besoin de se nourrir davantage. Sa vie spirituelle est si intense que son confesseur l’autorise à recevoir le corps de Jésus tous les quinze jours. Tant de merveilles la rendent encore plus affamée, elle obtient la communion quotidienne. Elle fait face à l’incompréhension générale, supporte nombre de moqueries et railleries. “Même son père lui demande d’arrêter de passer tous ses dimanches à l’église ! Son confesseur est aussi obligé de lui dire de rentrer chez elle. Cette dévotion semblait très exagérée et faisait jaser”, rapporte Anne Aucher, coordinatrice du groupe des amis de Marie-Eustelle Harpain, et paroissienne de Saintes rive droite. Conscient de son intériorité différente, son confesseur l’envoie visiter Mgr Villecourt, alors évêque de La Rochelle. Le courrier d’introduction mentionne : “voici quelqu’un de spécial”. De fait, le prélat s’intéresse aussi à cette âme particulière très inspirante et rayonnante. Il lui demande d’écrire le récit de sa vie et des grâces reçues. Elle s’exécute par devoir d’obéissance. “Elle s’éteint avant d’évoquer les quatre dernières années de sa vie, où elle vit une expérience mystique, mais nous en avons eu connaissance par ses correspondances. Le Card. Villecourt rassemble ses écrits et complète l’ouvrage avec ses lettres. Il confie dans l’introduction du premier tome, qu’il reste très impressionné par cette jeune femme, ce qu’il n’a pas osé dire de son vivant !”, révèle Anne Aucher.

Oser s’approcher de Jésus

Aujourd’hui, la tombe de Marie-Eustelle, située dans la chapelle de l’adoration de l’église Saint-Pallais à Saintes est toujours fleurie. Dans les coulisses de la cause de béatification soutenue par Mgr Colomb se trouvent : la démarche paroissiale, le travail de recherches du P. Jean-Pierre Lalot, curé de la paroisse Saintes rive droite dans les années 2010, le groupe des amis de Marie-Eustelle Harpain, en lien avec les descendants de sa famille qui ont toujours cultivé sa mémoire. “Il y a aussi un groupe de trente à quarante priants qui dépasse le quartier, mais nous nous retrouvons dans la prière du chapelet chaque jour. Je vois déjà un soutien qui porte chacun”, poursuit la paroissienne.

Plus d’un siècle et demi après, elle nous instruit encore, nous pousse à nous approcher de Jésus

Quel message Marie-Eustelle adresse-t-elle aujourd’hui ? “Elle est celle qui vous emmène, incite et encourage à aller communier, à rencontrer Jésus-hostie, comme elle l’a vécu très profondément. L’amour de Jésus est le seul sujet intéressant pour elle. Dans toutes ses correspondances on retrouve cet appel : allez vous nourrir ! Plus d’un siècle et demi après, elle nous instruit encore, nous pousse à nous approcher de Jésus”, développe Anne Aucher, qui confie être touchée dans son propre rapport au Christ à la suite des écrits, très accessibles, de Marie-Eustelle. Le P. Bertrand Monnard relève également : “Comme Marie-Eustelle, nous sommes confrontés à des oppositions, à des églises désertées. Nous avons besoin d’être enracinés en Christ et de vivre une expérience profonde avec lui. L’expérience de Marie-Eustelle n’est pas une parenthèse. Elle peut être inspirante pour nombre de fidèles qui délaissent la pratique”. Inspirante aussi pour la vie missionnaire et les prêtres. Nombre de ses lettres sont adressées à ceux qui l’ont accompagnée. Elle, qui aurait tellement aimé pouvoir tenir Jésus dans ses mains, les relance dans leur vocation. “Ce qu’elle dit aux prêtres d’alors est toujours valable aujourd’hui : il s’agit de mettre Jésus au centre de notre vie”, ponctue Anne Aucher.

Des signes et des faits remarquables

Le contraste entre la vie empreinte de simplicité de la jeune saintaise avec la diffusion de ses écrits dans toute la France et même à l’international à de quoi étonner et interpeller. Parmi les fruits de son témoignage : la fondation de la congrégation religieuse des Servantes de l’Eucharistie, qui compte encore une petite communauté à Lourdes et sur l’île de La Réunion. Une branche sacerdotale s’est éteinte. “C’est une piste à relancer. Les archives montrent bien qu’au XIXe siècle, tout un courant de spiritualité eucharistique se référait à Marie-Eustelle Harpain. De nombreux prêtres réunis en congrès à Lille ou encore à Auch réclamaient sa béatification”, assure le vicaire général de La Rochelle. D’ailleurs, saint Pierre-Julien Eymard (1811-1868) s’en remet à la prière de sa cadette saintongeaise. “La fulgurance de son témoignage est très marquante. C’est impressionnant de voir l’œuvre de Dieu dans cette vie très courte, au regard de son impressionnant retentissement dans toute la vie de l’Église”, remarque le P. Monnard. De nombreux autres signes figurent dans la première cause de béatification de Marie-Eustelle, des guérisons miraculeuses, des conversions. Avec tous les autres documents, ils feront l’objet d’un travail d’étude par les historiens. D’autres témoignages sont encore à recevoir et à actualiser.

Une figure de proximité

“Marie-Eustelle est une chrétienne, laïque, qui a mis au cœur de sa vie l’adoration et la communion eucharistique. Elle porte un message pour les temps qui sont les nôtres. Chrétienne de son monde et de son époque, elle en a vécu tous les aléas. Elle a enduré les critiques, tout en conservant une grande fidélité à l’Église en lien avec les différents évêques de La Rochelle, écoutée et accompagnée du reste par son curé. Et c’est une jeune fille de Saintes, de chez nous, qui nous donne ce beau témoignage !”, s’exclame le P. Bertrand Monnard, d’autant plus touché qu’il a été lui-même ancien curé de Saint-Pallais.

Tous les lieux où elle vécut existent encore à Saintes : la maison de ses parents, son petit logement, l’église où elle vécut la présence du Seigneur dans l’adoration eucharistique. Une petite école catholique de quartier porte le nom de Marie-Eustelle. Les anecdotes de sa vie sont nombreuses et connues des écoliers qui mettent en scène sa vie, comme une façon de mettre aussi en valeur son témoignage. Anne Aucher insiste en reprenant les mots du pape François : “qu’il est bon de s’intéresser aux saints de la porte d’à côté ! Je suis profondément touchée par le travail considérable de ceux qui nous ont précédé dans la démarche de la cause. Au-delà de la Charente-Maritime, l’appel de Marie-Eustelle concerne tous ceux, qui recherchent la communion avec Jésus dans l’oraison et l’eucharistie.

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