« Au cinéma Central » de Fabrice Gabriel (Mercure de France, 2025 ) Prix Médicis Essai 2025
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 28 janvier 2026, OFC 2026, n°6 sur Au cinéma Central de Fabrice Gabriel, ( Traits et portraits, Mercure de France, 2025 ) Prix Médicis Essai 2025
Parler ou écrire le cinéma c’est parler de films, certes, mais le mot de « cinéma », en français, désigne aussi un lieu, une salle (en anglais on parle de « theatre »). Notre mémoire est marquée par le temps, mais aussi par des lieux. Ainsi, chacun peut sans doute dire en quel lieu, il a, par exemple, entendu pour la première fois la Passion selon saint Matthieu de Bach, ou bien découvert les films d’Hitchcock, ceux des « années d’or », qui ressortirent sur les écrans français dans les années 1980, ou encore vu A nos amours de Maurice Pialat (pour moi ce fut à La Pagode).
Le livre de Fabrice Gabriel joue de cette nostalgie des salles obscures, des cinémas de quartier, qui, pour la plupart, ne sont plus. Dans maintes villes françaises, on devine leur existence à l’architecture d’un bâtiment, depuis devenu restaurant, commerce, etc. « Au bout de l’allée bordée de platanes de la petite ville de France où je suis en train de marcher, en quête de quelque fin possible, il y avait autrefois un cinéma, le Paris. Ses murs ont été conservés, comme une partie de son enseigne, et on peut deviner ce que devrait être son hall d’entrée, avec ses plafonds hauts. De salle, il n’y en a plus : c’est devenu un petit supermarché, ou ce que l’on nommait naguère une ‘’supérette’’ » p. 130.
A quelques pas de l’archevêché, à Auxerre, il y a un tel lieu. Mais, si je veux aller dans une salle de cinéma de cette ville, je n’ai plus que le multiplexe – heureusement demeuré en ville, et non pas implanté dans une zone commerciale –, mais dont la programmation est bien décevante, en tout cas pour les cinéphiles.
« Mon enfance se passa pendant les années soixante-dix, dans une ville modeste de la province française, qui sans être bourgeoise n’était pas pauvre, mais le deviendrait presque mécaniquement, à mesure que disparaîtraient ces belles salles de cinéma : comme si la laideur sans rêve, sans trêve, avait été programmée pour gagner partout, et l’emporter sur la coquetterie d’espaces où demeuraient des trous de verdure, des endroits pour rien, spirituels et fleuris, ceux de la flânerie » p. 22.
Notre auteur doit reconnaître que, même à cette époque, dans la ville qu’il habitait, l’accès à des films « exigeants », comme on les qualifie, lui était difficile. Lui restaient la télévision, avec le Ciné-Club du vendredi soir et le Cinéma de minuit du dimanche, ainsi que les revues de cinéma et telle émission de radio. On nommera La masque et la plume qui vient de célébrer ses 70 ans et est devenue, de ce fait, la plus ancienne émission de radio en Europe.
« Les cinémathèques demeuraient quasi inaccessibles pour de jeunes provinciaux comme nous : elles étaient, comme la cinéphilie sérieuse, celle dont on parle dans les livres, les vrais, l’affaire exclusive des grandes villes… Heureusement, il y aurait le ciné-club, et puis restait l’imagination, la rêverie des revues en papier, les listes toujours recommencées de films pour le futur » p. 32. « J’avais aimé, jeune encore, la mauvaise foi des critiques de cinéma, dont je lisais avec avidité les articles : c’étaient eux mes prêtres sans visage, annonciateurs du secret, dans l’attente et l’espoir des films qu’il était souvent difficile de voir, dans cette province un peu lointaine, aux abords immédiats de l’Allemagne » p. 30.
« Se souvient-on aujourd’hui de Claude-Jean Philippe, de son sourire de travers et de ses doigts jaunis par le tabac, lorsqu’il présentait par exemple à la télévision, sur Antenne 2, un cycle des premiers films de Wim Wenders, au début des années quatre-vingt ? » p. 33.
Voir un film dans une salle, lorsque l’on n’habite pas à Paris ou telle ville universitaire, demande un effort. Il faut parfois se déplacer, se libérer pour la séance, parfois unique, où il sera projeté, mis en appétit pout tel film par telle critique, lue ou entendue. Mais, chacun le sait, tout effort est récompensé. Se contenter du streaming, chez soi, ne met pas dans les mêmes conditions, difficiles, mais favorables. « Il fallait avoir le désir des films : réussir à les voir demandait souvent un effort. Sans doute l’époque s’y prêtait-elle, sans ordinateur, sans moteur de recherches, sans encyclopédie virtuelle ni streaming d’aucune sorte : nous aimions les difficultés, le plaisir pris à aller les affronter, à les résoudre peut-être (comme pour les versions latines, plus tard aussi la philosophie allemande) » p. 34. « Les films alors ne restaient pas très longtemps à l’affiche et l’idée des multisalles périphériques n’avait pas encore abîmé le paysage » p. 69-70.
Le livre de Fabrice Gabriel joue sur la nostalgie de l’adolescence ; est-ce si mal ? « C’était le risque du cinéma : n’aimer que des fantômes, et ne jamais vaincre la peur de la vie, se chercher seulement des alliés pour lutter contre cette peur-là » p. 24.
« Cela compte, quand on sort de la salle, s’il fait nuit, qu’il pleut, ou si c’est l’été, le plein jour écrasant de midi, à l’issue d’une séance du matin, ou encore s’il a neigé dans les rues devenues soudain silencieuses, comme calfeutrées de blanc, tout autour du Central. Je n’ai pas oublié ce plaisir d’autrefois, celui aussi de la cigarette qu’on allume, un peu par réflexe, à la sortie de la séance, en redécouvrant la rue, le monde du dehors et son étrangeté relevée d’un coup, la lumière, le froid possible, le temps compté des horloges, la vie matérielle, la mort » p. 63. « La sortie du cinéma est encore du cinéma » p. 71.
+ Pascal Wintzer, OFC

