« Vivre au risque de l’autre. La Bible contre l’identitarisme » d’Anne-Marie Pelletier
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 22 octobre 2025, OFC 2025, n°31 sur Vivre au risque de l’autre. La Bible contre l’identitarisme d’Anne-Marie Pelletier (Paris, Desclée de Brouwer, 2025)
Anne-Marie Pelletier est une figure connue et reconnue du monde intellectuel catholique. En 1986, elle soutenait sa thèse sur Le cantique des cantiques (De l’énigme du sens aux figures du lecteur) et entamait une carrière universitaire au cours de laquelle elle réussira à faire accepter l’étude la Bible comme objet d’études littéraires. Parallèlement, elle menait un engagement dans l’Église, aux côtés du cardinal Lustiger, en assurant des enseignements à l’École cathédrale puis au Collège des Bernardins. En 2014, elle recevait le Prix Ratzinger décerné par la fondation vaticane Joseph Ratzinger-Benoît XVI, dont l’objectif est de récompenser des travaux universitaires centrés sur la question de Dieu et alliant la rigueur scientifique au témoignage de foi. En 2023, le prix de l’amitié judéo[1]chrétienne lui était remis. Anne-Marie Pelletier incarne un triple mouvement essentiel dans l’histoire intellectuelle récente : l’exégèse laïque, la compétence théologique des femmes, le dialogue judéo-chrétien. Autant dire que son dernier livre représente un événement par sa puissance et l’exceptionnelle force d’une pensée en tension pour chercher à rendre audible la Parole de Dieu dans un monde bouleversé.
Avec ce livre, Anne-Marie Pelletier s’attaque de front à la tendance actuelle du repli identitaire des croyants, tant en Amérique qu’en Europe qui a pour conséquence de faire du christianisme à la fois une citadelle assiégée et un projet offensif. En dix chapitres, elle part d’une relecture des récits bibliques pour arriver à un diagnostic sur l’Église au XXIe siècle. La force de sa démarche est d’épouser la temporalité de la Révélation et ses logiques pour refuser toute instrumentalisation et toute lecture politique. Le regard qu’elle porte donc sur l’Église ne relève ni d’une constatation sociologique, ni d’un examen politique, encore moins d’une ambition idéologique, mais bien d’une exigeante attention au contenu de la Parole de Dieu… pour peu qu’on admette de la prendre au sérieux.
Commençant son parcours par une relecture de la Genèse, elle souligne que « le Créateur, selon les Écritures, est un Dieu qui parle »… et qui crée par une parole qui sépare, « où la distance de l’un à l’autre devient principe de relation et d’échange ». « On ne dira jamais assez, se risque-t-elle à formuler, la force de cette formidable affirmation en ouverture des Écritures. Non pas un obsédant péché originel (…) mais un ‘très bon’ inaugural, rayonnement de la gloire de Dieu, qui anime et vivifie toute la création » (p. 17).
Le deuxième chapitre consacré aux généalogies que l’on trouve dans la Genèse, conduit Anne-Marie Pelletier à affirmer avec force que les Écritures bibliques sont le livre de tous. C’est un universel qui est proposé « là même où le message biblique semble se concentrer sur le plus particulier, en l’occurrence l’histoire du seul Israël » (p. 40). Un Israël qui n’est pas sorti de l’histoire pour en être préservé, mais au contraire pour une pédagogie divine qui permet « l’association progressive des peuples du monde à l’espérance maturée au sein du peuple élu » (p. 44).
L’examen du mythe de Babel (chapitre 3) aboutit à la formulation de l’idée que les limites qui traversent la condition humaine sont des invitations à la relation plutôt qu’à la limitation de celles-ci. Une fois encore l’universel est convoqué pour faire de ces récits bibliques non pas des invariants mais des moments de révélation de notre humanité… commune.
Dans la conjoncture actuelle, le chapitre 4 vient offrir une formidable leçon pour éviter les pièges de l’élection comme repli sur soi, dans sa forme juive comme dans sa forme chrétienne ! « L’élection biblique bien comprise n’est pas un principe de restriction. Elle en est le contraire » (p. 78)… et elle oblige les chrétiens à reconnaître qu’à « la racine de l’identité chrétienne, il y a un autre (…) à honorer comme source de son être ».
Le cinquième chapitre – « L’autre, au fil de l’histoire d’Israël, des visages ambivalents » – relit des épisodes de l’histoire d’Israël au cours desquels « l’autre » a joué un rôle primordial (les Cananéens, les Philistins, l’Égypte, les Moabites, les Babyloniens…). L’affrontement bien sûr… mais pas seulement. Parfois le salut d’Israël a été dû à des étrangers (comme par exemple la prostituée Rahab) ou sa vocation reconnue par des étrangers (comme Balaam [Nb 23, 8-10]).
Le chapitre 6 – « Dans le plan divin, des étrangers autrement encore » – rappelle que « la Bible assume la réalité de cette responsabilité humaine, et souvent bien plus que les croyants, qui rêvent si facilement d’un providentialisme rassurant, où tout serait sous le contrôle d’un Autre ». « L’affirmation résolue des Écritures, soutient Anne-Marie Pelletier, est que l’humain, créé libre, à l’image de Dieu, est en position de gestionnaire – adulte dirait-on avec D. Bonhoeffer – responsable de cette terre et de sa vie » (p. 107). De Isaïe au livre de Ruth, l’autrice donne des exemples précis de la rencontre entre le peuple élu et les étrangers, débouchant sur la généalogie du Christ selon saint Matthieu qui nous montre comment le sang d’Israël et d’une païenne se sont mêlés dans l’ascendance du Christ.
Les quatre chapitres suivants – « Être chrétien, c’est être précédé » (7) ; « Jésus ou le salut sans frontières » (8) ; « Chrétiens au temps de la sécularisation » (9) ; « Visage de l’Église » (10) – constituent comme une sorte d’accélération dans la démarche d’Anne-Marie Pelletier. Les exemples bibliques ont pour vocation de préparer (historiquement, intellectuellement et spirituellement) la venue du Messie. Que faire ensuite de cet événement qui accomplit une histoire et en ouvre une autre ? Essentiellement d’accepter que cette histoire continue. Rien n’est encore achevé. Rien n’est ultimement dit. Dieu continue de nous parler. Nous continuons d’être invités à être bousculés par cette parole de Dieu… à condition de l’écouter et de ne pas vouloir l’affadir ou l’emprisonner pour en faire une parole à notre mesure et pour notre seul temps. Refuser une réification idéologique et historique de la Révélation : voilà l’objet du propos de Anne-Marie Pelletier.
« Ne croyons pas, conclut-elle, que ce soit une foi sans pourquoi, conquérante, qui soit aujourd’hui la plus susceptible de gagner les cœurs. La meilleure voie de la présence chrétienne dans le monde aujourd’hui pourrait bien être l’attestation ardente, mais sans emphase, de cet inespéré, celui du Dieu qui cherche l’homme, qui aime l’homme, de sorte qu’il n’est pas d’homme, ni de monde perdu, là où est gardée cette confiance. »
Le livre se termine sur cette profession de foi, véritable confession d’espérance. C’est l’aboutissement, telle une montée vers Sion, d’une démarche rigoureusement construite, exigeante sur le plan biblique et puissamment éducative pour la foi et la raison chrétiennes.
Benoît Pellistrandi

