« Malestroit » de Jean de Saint-Cheron

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 26 mars 2025, OFC 2025, n°11 sur Malestroit de Jean de Saint-Cheron (Grasset)

Jeune auteur, déjà prolixe, dont on peut lire les chroniques régulières dans La Croix, Jean de Saint-Cheron avait publié, en 2023, un précédent texte consacré à Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Eloge d’une guerrière (Grasset). Son présent opus, Malestroit (toujours chez Grasset), n’est ni une biographie, ni une hagiographie, c’est une œuvre littéraire qui exprime l’étonnement de son auteur face à une figure humaine, chrétienne, mystique exceptionnelle, Mère Yvonne-Aimée de Malestroit.

Dès sa jeunesse, Yvonne Beauvais a découvert les mouvements qui l’animaient et a d’abord vécu une sorte d’insatisfaction au regard du chemin qui l’attendait, mariage, vie bourgeoise, etc. Même si, dans ces années, elle entama une relation amoureuse, elle choisit, très vite, de quitter les beaux quartiers de Paris pour apporter secours, présence, aux pauvres parmi les plus pauvres des banlieues, au risque de son sommeil, de sa santé ; une sorte d’excès, attitude qui caractérisera l’ensemble de sa vie, sa manifestant surtout dans sa manière d’affronter la souffrance. Saint-Cheron perçoit ces expressions de l’excès, il en est heurté, il sait que cela peut désorienter bien des personnes mais choisit de ne pas édulcorer les choix et les propos de celle qui deviendra Mère Yvonne-Aimée. « J’avoue avoir été tenté de gommer de ce récit les traces de l’extrémisme mystico-doloriste de la jeune Beauvais, de passer sous silence sa vie intérieure pour ne conserver d’elle que le rire clair, le bon coup de fourchette et l’héroïsme – des bidonvilles au maquis » (p. 109). « La douleur ne la lâchera plus jamais vraiment. Elle aura toujours mal à la tête, aux reins, au cœur. Elle va avoir vingt et un ans, et cela fait des années qu’elle a mal partout, qu’elle enfle parce que ses reins ne fonctionnent pas comme il faudrait […]. Mais ce mercredi 5 juillet 1922, trois semaines après la Sainte-Trinité, qu’à cent ans de distance on peut considérer comme le jour de sa première extase, elle commence à comprendre qui elle est » (p. 70).

« Qu’est-ce que c’est que cet amour qui me tombe dessus, est-ce toi Jésus qui me prend tout entière, mon amour ? Prends tout, avant qu’il ne soit trop tard, toute ma vie, toute ma liberté, tout, toute te dis-je, prends vite. Je ne suis qu’Yvonne, je ne sais rien faire, je ne pense qu’à moi, j’aime quand Robert m’embrasse mais je le fais souffrir, je lui ai menti, je vais chez les misérables par orgueil, par vanité, j’aime me sentir utile, briller au piano, j’aime plaire, j’aime être flattée et je ne comprends pas pourquoi tu m’aimes. Je ne peux pas supporter ta passion, ta tendresse, ton éternité. Cette jouissance qui me déchire. Arrête. Je n’en peux plus. Tu as gagné pour toujours » (p. 68).

Yvonne Beauvais est une femme hors norme, loin de la « sainteté de la porte d’à côté » ; elle ne parviendra jamais à entrer dans les cadres établis, d’abord quant au destin d’une jeune-fille rangée auquel elle aurait pu prétendre, et quant aux usages ordinaires de la vie religieuse. « Dans les mois qui ont suivi son entrée laborieuse, sœur Yvonne-Aimée de Jésus s’est révélée une pitoyable religieuse, totalement inadaptée à la règle, aux horaires, ne supportant pas la tyrannie des cloches qui toutes les deux heures vous arrachent à ce que vous faites pour aller réciter des psaumes recto tono à la chapelle. Dès les premiers jours, elle avait amèrement regretté le monde, ses pauvres, ses amis. Robert avait raison, et Odette et les autres : elle n’avait jamais rien eu, et n’aurait jamais rien, d’une bonne sœur. […] La cuisine était médiocre. Tout était poussiéreux, étriqué, austère. Elle se sentait à l’étroit dans ce couvent de Malestroit tant désiré. Son enthousiasme de toujours s’éteignait » (p. 117-118).

Ne pouvant se plier à la règle, sa simplicité, sa quotidienneté, c’est elle qui va en quelque sorte imposer son exception et transformer le lieu plus qu’elle n’a été transformée par lui. L’auteur de la fiche s’autorise à exprimer ses interrogations : Je me reconnais perplexe devant de telles attitudes, des expressions d’excès dont je me sens bien éloigné. Si la vocation à la sainteté est commune à tous, les chemins pour la vivre ne sont pas uniques. Il y a des formes d’une sainteté paisible, sereine, d’autres sont un tourbillon qui emporte tout. Yvonne-Aimée n’était pas paisible, elle devait susciter une forme d’inquiétude, un terme que j’emploie ici de manière positive, comme exprimant le réveil mystique auquel appellent bien des passages des Saintes Ecritures. De manière plus générale, on peut rappeler que ce n’est pas le sensationnel (la résistance, les miracles…) qui doit compter, mais l’authenticité de ce que l’on peut appeler la « mystique » ainsi que les fruits qu’elle porte. Ils sont le critère décisif ouvrant à de possibles béatifications et canonisations.

« En quelques années, de 1928 à 1935, Yvonne a dépoussiéré Malestroit. Son énergie, malgré la maladie qui continue de la faire enfler et souffrir, tire la communauté comme un jeune percheron sa charrue : vite et fort » (p. 125.) « De mémoire de malestroyen, le monastère n’a jamais connu autant de vocations. Les filles du pays sont comme aimantées. Sur la centaine de sœurs qu’on atteint bientôt, on compte trente-cinq novices » (p. 129). « S’il y a quelque chose de fou chez Yvonne, c’est qu’elle parle le langage de la croix. Sa foi en la puissance de l’amour et en la réversibilité des mérites, son option pour la souffrance rédemptrice, sont choquantes, mais évangéliques » (p. 206).

« Entre août 44 et mai 45, cent soixante-douze parachutistes SAS et FFI du 4e régiment de fusiliers marins et du 4e bataillon rangers du commandant Jean Rucard sont accueillis à la clinique des chanoinesses augustines de la Miséricorde de Jésus, que les Allemands ne fermèrent jamais, ne pouvant se priver du seul hôpital à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde » (p. 176.)

Mère Yvonne-Aimée fut décorée par le général de Gaulle pour faits de résistance ; ceux- la conduisirent jusqu’à connaître la torture, c’était en février 1943 à la prison du Cherche-Midi. « Quand on voit des hommes souffrir, on ne pense pas à autre chose qu’à les soulager, et à leur âme qui peut paraître devant Dieu. Celui qui souffre n’est plus ni allemand ni français, ni civil ni militaire, ni homme ni femme. C’est un frère universel » (p. 170).

Yvonne-Aimée de Malestroit ne présente pas une figure humaine ou chrétienne pleinement séduisante – la sainteté est-elle de cet ordre ? – y compris dans son embonpoint, fruit mauvais de ses graves problèmes de santé. Jean de Saint-Cheron reconnaît cela : « La rencontre d’Yvonne m’a procuré beaucoup de joie. Je continue d’être tourmenté, pourtant, quand je songe qu’elle a non seulement accepté la douleur, mais voulu souffrir. Car si l’enivrante profusion de merveilleux qui entourait sa silhouette effraya les inquisiteurs, c’est bien sa souffrance permanente qui, durant ces heures où j’ai contemplé sa vie, m’a fait le plus peur » (p. 214).

Pourtant elle exprime quelque chose des appels de Dieu, lorsque ceux-ci ne laissent pas en repos. « Oui, Jésus me demande une souffrance immense, car en moi ou en dehors de moi il y a toujours quelque chose à expier, quelque bien à faire, un tort à réparer, des âmes à sauver. J’ai besoin de souffrir, car la souffrance me purifiera, me détachera, m’élèvera. J’ai besoin de la croix, j’ai besoin de boire le calice d’amertume, je sens que pour vivre, j’ai besoin de souffrir, souffrir un peu comme il a souffert, faire de ma vie une vie d’expiation et de réparation, une vie semblable à celle de Jésus, mon Maître adoré, mon Sauveur, mon Epoux et mon tout ! » (cité p. 108-109).

Pascal Wintzer

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