Père Laurent Tournier : « Le confinement a été une expérience de réactivité et d’intensité pour notre séminaire »

Depuis 2017, le Père Laurent Tournier est recteur du séminaire interdiocésain Notre-Dame de l’Espérance à Orléans. Il est également formateur-enseignant pour les séminaristes. Pendant la période de confinement, il a coordonné les actions de formation à distance et maintenu le lien avec les membres de la communauté du séminaire. Ses trente-deux séminaristes avaient été déployés dans dix-huit presbytères différents, aux quatre coins de la France.

Comment avez-vous vécu votre mission pendant le confinement ? Quelles leçons tirez-vous de cette crise ?

Laurent TournierLe confinement a été une expérience de réactivité et d’intensité. Très vite, nous avons dû prendre une décision avec Mgr Jacques Blaquart, évêque d’Orléans et les sept membres du conseil. Vendredi 13 mars, les trente-deux séminaristes et les pères ont été répartis dans dix-huit presbytères différents, dans leurs régions natales. Les séminaristes des territoires d’Outre-mer ou de l’île Maurice sont restés confinés dans les paroisses orléanaises. Nous avons essayé de les regrouper par deux pour créer une petite communauté. Je suis resté avec le Père Karl-Aymeric de Christen, vice-recteur du séminaire pour coordonner le cursus de formation.

Comment assuriez-vous la continuité des cours ?

Une fois installés dans leurs diocèses, nous avons dû organiser leur emploi du temps, nous mettre en relation avec les prêtres accueillants, et mettre en place une plateforme d’outils numériques. Du côté des enseignants, le travail a été intense. Les cours numériques méritent une préparation en amont avec des partages d’écran. Nous avons soutenu et accompagné les enseignants et les séminaristes dans cette épreuve. Nous étions partis pour une traversée au long cours dont nous ne connaissions pas la durée. Quand nous avons su la date de déconfinement, il a fallu anticiper les modalités de reprise.

Après deux mois d’absence, quelles mesures avez-vous dû prendre pour permettre le retour des trente-deux séminaristes déployés partout en France ?

Les séminaristes sont revenus progressivement à partir du 11 mai 2020, premier jour du déconfinement. Il a fallu s’accorder sur un protocole de vie à respecter au sein de nos locaux. Jusqu’au 25 mai, nous avons vécu une quatorzaine très stricte. De nombreux cas de contaminations au coronavirus sont apparus dans le Loiret. En avril, un cluster s’était même déclaré à l’abbaye bénédictine de Fleury de Saint-Benoît-sur-Loire entrainant dix-neuf cas et trois décès. Nous avons bénéficié de leur expérience ainsi que celles des autres séminaires qui ont continué de vivre ensemble comme le séminaire Saint-Yves de Rennes ou le séminaire Saint-Irénée de Lyon.

Pendant le confinement, les séminaristes ont vécu une expérience inédite en vivant deux mois au sein des presbytères. Comment ont-ils vécu cette expérience spirituelle et pastorale ?

19 mars 2010: Séminariste étudiant la Bible dans sa chambre, Séminaire interdiocesain d'Orléans (45), France. March 19, 2010: The Orleans Seminary, France.

Cette immersion de longue durée a été très formatrice car ils ont découvert le ministère sacerdotal de l’intérieur : l’écoute, la collégialité et la prise de décision… Ils ont découvert la collaboration entre prêtres et la collaboration entre les prêtres et les laïcs. Le curé n’était pas seul dans ses fonctions.  Au cours de leurs études, les séminaristes séjournent régulièrement dans des presbytères. Cette expérience du confinement a accéléré les choses. Certains séminaristes ont été confortés dans leurs choix de poursuivre leur formation. D’autres ont souhaité arrêter. Ils ont pu prendre cette décision à la faveur de leurs expériences. Certains sont passés par des phases psychologiquement difficiles. Les psychologues parlent du « mythe de la cabane ». Au retour, il a fallu les accompagner car ils avaient peur du déconfinement.

Que reste-t-il de la figure du prêtre lorsqu’on est confiné ?

Dans sa lettre aux Ephésiens, l’apôtre Paul précise que nous devons être les jointures ou les articulations du corps. Même si nous n’avions pas de contact avec le public, nous avons lancé des propositions pour que ce corps ecclésial ne tombe pas en léthargie. Les séminaristes se sont impliqués au travers des plateformes d’écoutes téléphoniques paroissiales. Ils ont aussi rédigé des bulletins, alimenté les pages des réseaux sociaux. Pour la Journée mondiale des vocations (JMV), ils ont proposé des méditations en ligne. Les prêtres doivent avoir la tête sur les épaules. Il ne s’agit pas de banaliser la situation ni de la dramatiser mais de rester dans l‘Espérance. Comment avons-nous vécu la solidarité, la fraternité, la charité alors que nous étions encore confinés après Pâques ? La communion s’exprimait autrement que d’habitude.

Comment envisagez-vous l’après Covid-19 ? Comment s’organise la reprise de vos activités ?

La reprise a eu lieu en trois temps avec les préparatifs, les retrouvailles et la construction d’une nouvelle vie. Chaque séminariste a vécu une expérience unique en presbytère. Nous avons pris trois jours pour mettre en lumière la relecture de ces deux mois. Le confinement n’est pas une parenthèse en soi. Qu’ont-ils découvert d’eux-mêmes ? Il nous faut dès maintenant faire l’apprentissage de la vie nouvelle selon des modalités qui se prologeront sans doute après la prochaine rentrée. Côté enseignants, nous avons utilisé des nouveaux outils pédagogiques. Pourquoi ne pas désormais réaliser une alternance entre des cours communs et des cours en vidéo ? Il faudra trouver un équilibre. Le séminaire va rentrer dans une phase expérimentale.

Le Pape François parle de « styles sacerdotaux ». Qu’évoque pour vous la recherche de style sacerdotal ?

C’est le cœur même de notre préoccupation et de la vocation presbytérale ! Le style sacerdotal, c’est être au Christ sans partage. Si je me donne tout entier au Christ, il ne peut plus y avoir de problèmes de cléricalisme. Il faut être soi-même et accepter la différence des autres qui pourra nous être confiée. Il faut aussi « être à tous » car on ne peut pas choisir.  C’est la vision du célibat où je manifeste l’amour universel de Dieu.

Se remettre dans les mains de Dieu, c’est se souvenir de quelques versets d’évangile : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (saint Matthieu). Nous n’avons pas choisi d’être prêtre, nous sommes appelés et nous avons accepté la mission. L’autre évangile important est : « Ne soyez donc pas en souci pour le lendemain, car le lendemain sera en souci de luimême, à chaque jour suffit sa peine ». Demain appartient à Dieu. Le Seigneur nous demande d’être des témoins aujourd’hui. L’épisode de la Covid-19 nous le rappelle de manière significative. Comment puis-je être témoin aujourd’hui ?

LES SÉMINARISTES D’ORLEANS

Quel est le profil des jeunes prêtres ordonnés qui s’engagent ? Quel regard portez-vous sur eux ?

séminaire OrléansLa richesse porte sur la diversité des profils. L’âge des séminaristes varie entre 18 et 55 ans. Vingt-cinq pourcent d’entre eux est dans la tranche d’âge de 20-25 ans, 50% ont entre 25 et 30 ans. Il y a quelques exceptions : un séminariste a moins de 20 ans et cinq d’entre eux ont plus de 30 ans. Les vocations touchent particulièrement les jeunes qui s’engagent vers 21-22 ans. La deuxième diversité est d’ordre culturelle car les cinq continents sont représentés dans notre séminaire, ce qui est finalement à l’image de l’Église de France aujourd’hui. Nos formateurs viennent aussi de Centrafrique et du Bénin. La dernière diversité est intellectuelle car ils ont obtenu des diplômes variés en histoire, commerce, CAP pâtisserie, mécanique auto, BTS logistique, doctorat de chimie, maitrise de droit. D’autres diversités par les histoires familiales : enfant unique, parents divorcés, parents inconnus, orphelins… et tous n’ont pas grandi dans la foi. Vingt pourcents ont connu des conversions d’adultes.

Comment abordez-vous les questions de sexualité dans la formation des futurs prêtres ? Les séminaristes suivent-ils toujours un module de 28 heures sur la « connaissance de soi » ?

Chaque année, nous organisons un module sur la formation humaine englobant les questions affectives, la vie sexuelle dans le célibat mais aussi des problématiques plus larges comme la communication non-violente ou la gestion des conflits… J’ai aussi créé une formation autour de la gestion des émotions. Les intervenants viennent deux fois en décembre et en avril pour approfondir les questions de confiance en soi. Issus du monde de l’entreprise, les formateurs sont psychologues, psychothérapeutes, coach relationnels ou spécialiste du management.

Ces modules de formations humaines ont été mis en place dès 1995. Le diocèse d’Orléans a connu de nombreuses crises ces dernières années liées à des affaires de pédophilie. Comment approfondissez-vous ces questions ?

Ces modules portent le fruit de l’unité et nous rappellent que la formation n’est pas une science exacte. Je ne peux pas garantir qu’il y aura zéro pédophilie car ce sont des structurations très complexes de l’individu. Un individu peut-être en sommeil et connaitre subitement un facteur déclenchant. Cela fait partie de nos préoccupations. La médiatisation nous aide aussi dans ce processus. Ce n’est plus un sujet tabou. Une génération marquée par la crise des abus.

Les séminaristes sont conscients de leurs propres fragilités. Nous travaillons sur la question : « Devenir prêtre n’est pas faute de… ». La raison de leur engagement doit être positive. Cela passe par une prise de conscience cognitive. Nous ne pouvons pas tout résoudre à coup de chapelet ou d’accompagnements spirituels ! Il faut aller plus loin dans la réflexion. Deux de mes séminaristes ont ainsi commencé cette année une psychothérapie. L’important, c’est qu’on fasse des chrétiens engagés qui tiennent debout avant toute chose, et ce sera un bénéfice pour l’Église !

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