“Tous les visages de Jean-Paul II sont incroyablement incarnés”

Ce 18 mai le pape Jean-Paul II aurait fêté ses 100 ans. C’est une vie entièrement donnée au Christ, aux hommes et au monde, qu’Alain Vircondelet* a retracée dans différents ouvrages biographiques et essais. Depuis son enfance à Wadowice près de Cracovie jusqu’à sa canonisation en 2014, l’auteur s’est attaché à la dimension spirituelle et mystique de l’homme devenu saint. Avec “Jean-Paul II, vie et mort d’un géant”, il célèbre ce centenaire et propose une relecture de ses différents visages. Rencontre. Par Florence de Maistre.

Qu’est-ce qui caractérise votre relation avec Jean-Paul II ?

COUV 1 PAPE_HDJ’ai mené un long travail sur lui et sur sa pastorale depuis pratiquement le début de son accession au pontificat. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et avons beaucoup échangé. En confiance, le pape m’a mis en relation avec ses proches à Cracovie et au sein de la Curie. D’autres biographes, dont mon ami Bernard Lecomte, se sont intéressés à lui, mais je suis peut-être le seul qui se soit attaché presque essentiellement à sa dimension spirituelle et mystique, à la suite des travaux j’ai réalisé sur Bernadette Soubirous, Thérèse d’Avila, ou saint Jean de la Croix. J’ai donc plus intensément couvert dans cette optique son pontificat avec une dizaine d’ouvrages. Mon préféré reste celui sur son enfance. Là, se trouve la source de tout ce qu’il a vécu. Après sa mort, j’ai écrit un livre sur saint Jean-Paul II, le Vatican m’ayant transmis les éléments des procès de béatification et de canonisation. J’ai participé au dernier voyage officiel du pape à Lourdes. C’était bouleversant tant était palpable cette grande ferveur pour l’homme et pour le saint à venir que le peuple des fidèles manifestait. Ces rapports d’affection entre lui et eux sont pour moi une vraie source d’analyse.

Quelle est l’idée de ce livre du centenaire ?

Je suis resté un observateur attentif de la réverbération de Jean-Paul II dans l’Église, tout en pensant ne plus écrire sur lui. Finalement, comment ne pas être présent pour cet anniversaire ? C’est important pour moi d’apporter encore quelque chose, d’en reparler. L’idée de ce livre est de raconter Jean-Paul II à travers ses différents visages, tout au long de son parcours : de Lolek, diminutif donné par sa mère, à saint Jean-Paul II. J’en ai retenu quatorze : le veilleur, l’universitaire, l’ouvrier, le professeurs, etc. J’évoque aussi des éléments que je n’avais pas eu l’occasion de trop développer dans les précédents ouvrages, en particulier son rapport à la poésie. Lors de nos rencontres, la poésie est souvent revenue dans nos discussions, elle intéressait beaucoup Jean-Paul II. Je suis un grand admirateur de ses vers. Mon livre débute par un essai qui s’ouvre sur ses mots : “Je vais sur le trottoir étroit de cette terre sans me détourner de ta Face”. Quant à l’épilogue, il reprend cette prière : “Hors de Toi je ne puis être”. Pour lui, comme pour Jean de la Croix, la poésie est le canal le plus pertinent pour accéder à la relation avec Dieu. Elle permet d’atteindre à l’émerveillement, à l’apparition avec un grand A. C’est une dimension qui éclaire toute son histoire. J’ai eu un infini bonheur à me replonger librement dans ce projet d’écriture et de l’illustrer avec des photos peu connues pour introduire chaque visage.

Quels sont les visages qui vous touchent le plus ?

Jean-PaulI_1938Je pense au moment de l’agonie de Jean-Paul, où le monde est au chevet de celui qui est devenu son grand-père. La place Saint-Pierre est habitée par de petits groupes de jeunes gens qui chantent, jouent de la guitare, surveillent la lumière de la chambre selon le code donné. C’était très émouvant et impressionnant de voir cette jeunesse des JMJ prier pour lui. Tous les visages de Jean-Paul II sont incroyables et extrêmement incarnés. J’ai essayé de montrer à chaque étape, sa capacité à se mettre au chevet des autres hommes du monde, sans jamais se figer dans un dogmatisme. Il disait qu’il ne faut “jamais manquer de vision” en toute chose et il s’est toujours laissé conduire ainsi. Son enfance et sa jeunesse sont des exemples magnifiques de liberté, de vérité et de justesse. Il en a fait sa règle de vie existentielle. Certains visages me touchent plus que d’autres. Celui intitulé Lolek, un lycéen pieux et studieux est évidemment de ceux-là. Il avait déjà perdu sa sœur qu’il n’a pas connue. Il perd sa mère, son frère aîné dont il était très proche, puis son père. C’est un chapitre fondateur.

Il développe alors une grande dévotion pour la prière du chapelet…

À 18 ans, il forme avec des amis un groupe de jeunes fervents. Pour lutter contre l’occupant allemand, ils marchent le long des remparts de Cracovie avec un chapelet caché dans la poche. Symboliquement, à la manière d’un cordon sanitaire, ils ceinturent la ville avec ce cordon mystique, dédient la ville à Marie, prient pour la protéger, elle et ses habitants des nazis. Des années après, le pape Jean-Paul II offre des chapelets à ses visiteurs en signe d’amitié. Et il insiste : “il faut le garder dans sa poche, toujours ! Même si vous ne priez pas, lorsque vous le portez, sachez que c’est la main du Christ que vous tenez !” Avec ce geste, il nous demande de rejoindre le Lolek de Cracovie. Toute la pensée spirituelle et poétique de Jean-Paul II est là, dans cet acte à la fois lui aussi poétique et spirituel, quasi rimbaldien, celui de tenir le monde par la prière, au moyen du chapelet. Pensons au nombre de tours du monde qu’il a faits, en renouvelant ainsi l’acte de Cracovie ! De même lorsqu’à l’invitation des JMJ, les jeunes se déplacent d’un continent à l’autre, ils ceinturent la planète avec leurs prières ! Le visage du séminariste clandestin est aussi inouï : c’est l’Église des catacombes qui revient ! Il apprend tout l’enseignement de l’Église dans les caves de l’archevêché de Cracovie, alors que les dignitaires reçoivent les nazis à l’étage ! Toute sa vie manifeste que rien n’est jamais complètement lumière ou nuit : en ce sens, il est un grand mystique. Ce que révèlera la seconde partie de son pontificat.

Que se passe-t-il à ce moment-là ?

Rappelons qu’à la fin des années 70, même les quotidiens comme L’Humanité ou Libération font l’éloge de Jean-Paul II. Puis, il émet dans nombre de ses interventions l’hypothèse que l’amour se vit en responsabilité. Quel désastre ! Il faut voir comment à partir de là, le monde l’a lâché. Lui-même bascule. Celui dont la vocation de moine a été contrariée et qui, du fait de son aura, a été encouragé à devenir pèlerin, revient à son désir initial, à un dialogue direct avec Dieu, solitaire et intime. Il retrouve son cloître, mystique. Son souhait ? Être une petite lampe allumée comme dans sa parabole préférée, celle des vierges folles et des vierges sages. Il disait toujours que nous sommes en exil. C’est certes l’idée fondatrice du Royaume, mais Jean-Paul II l’incarne particulièrement. Bien que vérité, sa pensée alors est contestée, brouillée, parasitée. Il a connu la nuit des orphelins, du nazisme, du communisme et connaît le Golgotha mieux que personne. Dans cette nuit, qu’il a connue même au Vatican au sommet d’une “carrière”, la lumière vacillante de la foi a toujours éclairée son chemin.

Quels sont enseignements principaux de Jean-Paul II ?

Watykan, 03.04.05. Zdjęcie zmarłego papieża Jana Pawła II wśród świeczek podczas wieczornego różańca na Placu św. Piotra w Watykanie, 3 bm. Przed różańcem z ustawionych w okolicach bazyliki watykańskiej głośników nadano apel do pielgrzymów, aby przystanęli i przyłączyli się do modlitwy. (pmb) PAP/Bartłomiej Zborowski

La leçon finale du pape est fondée sur la miséricorde, sur le cœur donc. Il appelle à une pastorale du cœur, à laquelle il n’a jamais failli, et dont l’héritage perdure. Cet enseignement de la confiance, de la compassion et de la miséricorde est simple, fondé sur quelques injonctions déjà énoncées au jour de sa messe solennelle d’intronisation du 22 octobre 1978. Il invite à ouvrir les portes au monde, refuser l’égoïsme, vivre les grandes vertus cardinales qu’il illustrera à chaque fois qu’il en aura la possibilité. Il a abattu les frontières, ouvert le dialogue interreligieux, rassemblé des milliers de jeunes de différentes confessions. En 1985, les jeunes musulmans, qu’il rencontre à Casablanca, acceptent sa bénédiction : quel scandale, au sens noble du terme ! Jamais l’Église universelle n’aura été aussi universelle que sous ce pontificat de Jean-Paul II. Cette grande leçon d’ouverture demeure. Avec cette dimension du cœur, le pape affirme l’importance de la piété populaire : l’Église ne passe pas que par un discours intellectuel, dogmatique. Avec ses lettres apostoliques, ses déplacements dans les sanctuaires, Jean-Paul II s’est glissé dans tous les tissus sociaux et ethniques. Il renouvelle nombre d’actes symboliques qui se poursuivent aujourd’hui. Je pense à la vénération des reliques en France et dans le monde, à l’adoration du Saint Sacrement et de nombreux rites que Vatican II avait négligés. Jean-Paul II a redonné au monde : foi, ferveur, empathie.

En quoi le message de saint Jean-Paul II est-il toujours actuel ?

Sa personnalité très puissante a irradié le monde entier. Chrétiens, croyants ou non, tous ont vu en lui un homme d’une force rarissime. Il a fait de sa propre vie un destin universel. Son existence est bâtie sur des motifs suffisamment symboliques pour porter aujourd’hui les autres. C’était vraiment un homme de communion totale. C’est pourquoi la dévotion à saint Jean-Paul II dans le monde est incroyable, il est très vénéré. Son pouvoir de conversion est à l’œuvre. Certes deux miracles officiels ont permis sa béatification puis sa canonisation, mais c’était la conversion spirituelle des personnes qui lui importait le plus. “La génération Jean-Paul Il” a véritablement été bouleversée et transformée par lui. Donc convertie au sens propre du terme. Comme au temps de Cracovie. C’est dans la simplicité d’un camp avec des jeunes et alors qu’il célébrait la messe sur un canoë renversé, près d’un lac, qu’on est venu lui annoncer qu’il avait été nommé évêque. Cette sainteté-là, celle de donner accès à la fois, eut le pouvoir de convertir les cœurs. Prier saint Jean-Paul II donne la force d’assumer cette foi difficile à comprendre pour le monde et de vivre, en la pratiquant, la miséricorde.

Jean-Paul II, vie et mort d’un géant, Alain Vircondelet, 200 p., 18 photos inédites, Éd. du Signe 2020, 20 euros.

* Alain Vircondelet est écrivain, membre de l’Académie Catholique de France, coordinateur de la section Arts et Lettres et juré de nombreux Prix dont le Prix Écriture et Spiritualités.

 Centenaire de la naissance de Jean-Paul II

Le pèlerinage national des Polonais prévu à Rome et les festivités de la commémoration du centenaire de la naissance de Jean-Paul II, né Karol Wojtyla à Wadowice près de Cracovie le 18 mai 1920, dont une grande messe solennelle Place Saint-Pierre présidée par le pape François sont reportées à un date ultérieure. La date du 22 octobre prochain, date de la messe anniversaire de l’inauguration du pontificat de Jean-Paul II et jour de sa fête liturgique semble se dessiner.

Messe du 18 mai 2020 en la chapelle Saint Jean-Paul II

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