10 ans après Amoris Laetitia : quel élan pour les familles aujourd’hui ?

Portrait de Véronique Lonchamp, déléguée nationale à la pastorale des familles
Dix ans après l’exhortation Amoris Laetitia, Véronique Lonchamp revient de Rome où elle a participé aux rencontres marquant cet anniversaire. Invitée comme intervenante, la responsable des familles à la Conférence des évêques de France (CEF) y a défendu une pastorale renouvelée : ne plus considérer la famille comme une simple cible d’accompagnement, mais comme un sujet actif et missionnaire au cœur de l’Église.

Qu’avez-vous ressenti à l’idée de porter la voix des réalités et des défis des familles françaises ?

J’étais invitée, non pour représenter une réalité particulière, celle des familles françaises mais en tant qu’experte. A ce titre, j’étais appelée à intervenir lors de la journée consacrée aux familles comme sujets actifs de la mission de l’Église afin d’aider les participants à prendre du recul sur leurs pratiques pastorales et à nourrir leur discernement. C’est dans ce cadre que j’ai partagé quelques exemples français, mais avec le souci de rejoindre des enjeux qui dépassent largement les frontières de notre pays.

Comme les autres experts présents, j’étais également appelée à mettre mes compétences au service du discernement ecclésial en contribuant à discerner et à approfondir les principaux appels pastoraux qui émergeaient des échanges.

Sur un plan plus personnel, j’ai vécu cette invitation comme une marque de confiance à laquelle je ne m’attendais pas. Participer à cette réflexion avec les présidents des conférences épiscopales du monde entier réunis à Rome à l’occasion des dix ans d’Amoris Laetitia a constitué pour moi une expérience tout à fait exceptionnelle. La diversité des expériences entendues et des contextes représentés au travers notamment des témoignages des familles m’a profondément enrichie. Elle m’a permis de mieux percevoir à la fois ce qui fait la singularité de certaines situations locales et ce qui, au contraire, rapproche aujourd’hui les familles des différents continents dans les défis qu’elles ont à relever.

Quels ont été les retours ou les réactions des participants (évêques, délégués ou autres familles) qui vous ont le plus marquée ou surprise après votre prise de parole ?

J’ai été frappée par l’accueil positif réservé à l’idée que la première mission de la famille se vit dans l’ordinaire de la vie quotidienne. Plusieurs groupes se sont retrouvés dans la conviction que j’ai développée dans mon intervention : les familles évangélisent d’abord par leur manière d’être, avant même ce qu’elles font. Autrement dit, ce ne sont pas seulement les activités qu’elles accomplissent au service de l’Église qui sont missionnaires, mais aussi la façon dont elles vivent concrètement les relations familiales, l’amour, la fidélité, le pardon, la prière et l’attention aux plus fragiles. Beaucoup ont également souligné que la famille demeure la première école de foi, de prière et d’humanité.

J’ai aussi été touchée par le fait que de nombreux participants ont partagé cette conviction : les familles ne sont pas seulement destinataires de la pastorale, mais aussi des acteurs dont l’expérience peut enrichir la vie et le discernement de l’Église. Les échanges ont ainsi mis en lumière l’importance d’un apprentissage mutuel entre les familles, les communautés chrétiennes et les pasteurs.

Enfin, un autre point qui m’a marquée est la conviction largement partagée que le témoignage chrétien des familles ne repose pas sur un idéal de perfection, mais sur leur capacité à aimer, à persévérer et à grandir malgré leurs fragilités et leurs limites.

 

 

discours du Pape pour les 10 ans d'Amoris Laetitia

En échangeant avec des intervenants d’autres continents, avez-vous eu le sentiment que les familles partagent partout les mêmes défis, ou la situation française présente-t-elle des spécificités marquantes ?

Les défis auxquels les familles sont confrontées aujourd’hui sont largement partagés à travers le monde. Partout, les transformations culturelles, économiques et sociales bousculent les modes de vie familiaux. Ce qui m’a frappée, c’est que des réalités longtemps considérées comme propres à l’Occident, comme la baisse du mariage religieux ou l’augmentation du concubinage, apparaissent désormais dans de nombreux pays. En dix ans, des défis autrefois perçus comme occidentaux se sont largement diffusés. Cependant, ces évolutions ne prennent pas partout les mêmes formes et n’ont pas toujours les mêmes causes. Dans certains pays, les difficultés économiques, les migrations ou les conflits armés pèsent fortement sur la vie familiale. Ailleurs, les principaux défis sont liés aux transformations numériques, aux recompositions familiales ou encore aux situations de violence et de fragilité relationnelle.

La France présente une spécificité : la sécularisation y est plus ancienne et plus avancée. Depuis plusieurs décennies, le recul de la pratique religieuse, l’individualisation des parcours et la baisse des mariages à l’Église, qui tend aujourd’hui à se stabiliser, nous ont conduits à repenser l’accompagnement des familles et la transmission de la foi. Une conviction forte s‘est dégagée de la rencontre : passer d’une pastorale pour les familles à une pastorale avec les familles, fondée sur leur expérience et reconnaissant leur rôle actif dans la vie et la mission de l’Église.

Sur la mission

Vous avez insisté sur le fait que la mission de la famille réside d’abord dans son « être » quotidien (traverser les conflits, pardonner, gérer les épreuves). Comment aider les familles à ne pas se décourager face à cet idéal quand elles se sentent épuisées ou fragiles ?

Je crois qu’il est important de ne pas présenter la mission de la famille comme une exigence supplémentaire qui viendrait s’ajouter à des vies déjà très chargées. Leur première mission est déjà contenue dans leur manière d’aimer, de traverser les difficultés, de prendre soin les unes des autres, d’éduquer leurs enfants et de continuer à avancer ensemble malgré les épreuves.

Il ne faut pas sous-estimer ce que cela représente au quotidien. Aimer dans la durée, traverser les conflits, pardonner, ou affronter les épreuves n’est jamais simple. C’est pourquoi les familles ne doivent pas rester seules. L’une des missions de l’Église est précisément de leur offrir des lieux de ressourcement, d’écoute, de fraternité et d’accompagnement pour les aider à avancer sur ce chemin. Les couples aînés, les Maisons des familles, les parcours pour jeunes couples ou encore les initiatives de soutien à la parentalité ont précisément cette vocation.

Le mot « fragilité » a été très présent tout au long de la rencontre. Mais il ne s’agissait pas de l’associer uniquement à l’échec du mariage. La fragilité fait partie de la condition humaine et de toute vie familiale. Comme le rappelle Amoris Laetitia, l’amour conjugal et familial est un chemin de croissance. Une famille n’est pas missionnaire parce qu’elle serait parfaite ; elle l’est lorsqu’elle continue à aimer, à pardonner, à espérer et à recommencer malgré ses limites. C’est souvent dans cette fidélité quotidienne que le témoignage chrétien devient le plus visible.

 

Portrait de Véronique Lonchamp, déléguée nationale à la pastorale des familles

Vous évoquez la transmission de la foi « multidirectionnelle » (notamment via le catéchuménat des enfants qui évangélisent leurs parents). Quels conseils donneriez-vous aux paroisses pour mieux accompagner et repérer ces dynamiques familiales spontanées ?

Effectivement il n’est pas rare aujourd’hui qu’un enfant engagé dans un parcours de catéchèse ou de catéchuménat conduise ses parents à redécouvrir la foi, tout comme des grands-parents peuvent jouer un rôle décisif lorsque les parents sont plus éloignés de l’Église.

Le premier conseil que je donnerais aux paroisses est d’être attentives à ces chemins souvent inattendus par lesquels la foi se transmet. Il est essentiel d’écouter ce qui se vit déjà dans les familles et de repérer les signes de foi qui émergent parfois là où on ne les attend pas. L’essor actuel du catéchuménat en France en est un signe particulièrement parlant. La mission de l’Église n’est pas seulement d’initier des démarches, mais aussi de reconnaître et d’accompagner ce que Dieu fait déjà dans la vie des personnes et des familles.

Concrètement, cela suppose de ne pas accompagner seulement l’enfant, mais aussi ses parents et ses grands-parents, en leur proposant des espaces de rencontre, de dialogue et de cheminement. Les paroisses gagneraient aussi à créer des lieux où les familles peuvent partager leur expérience et témoigner.

Plus largement, elles gagneraient à être attentives à toutes ces situations où une famille, par sa manière de vivre l’Évangile au quotidien, aide d’autres familles à avancer dans la foi. Les familles ne sont pas seulement accompagnées par l’Église ; elles contribuent elles-mêmes à sa mission en soutenant d’autres familles dans leur chemin de foi.

La rencontre a montré que les familles partagent avec toute l’Église les mêmes défis, les mêmes fragilités et les mêmes appels de l’Esprit.

Sur l’impact pastoral et l’avenir

Vous demandez à ce que l’Église apprenne à « recevoir » des familles et pas seulement à leur enseigner. Selon vous, quel est le premier frein ecclésial à lever pour que les familles soient réellement traitées comme des « sujets actifs » et non comme des cibles de la pastorale ?

Le premier frein est peut-être une forme de réflexe ecclésial qui consiste à penser d’abord ce que l’Église peut apporter aux familles, sans se demander ce qu’elle peut recevoir d’elles. Or les familles sont aussi porteuses d’une expérience humaine, relationnelle, spirituelle et éducative dont l’Église a besoin pour son propre discernement.

La rencontre a montré que les familles partagent avec toute l’Église les mêmes défis, les mêmes fragilités et les mêmes appels de l’Esprit. Les considérer comme des sujets actifs suppose donc de prendre davantage au sérieux ce qu’elles vivent et ce qu’elles ont à apporter à la réflexion et à la mission de l’Église.

Cette évolution suppose également de développer une véritable culture de l’accompagnement. Beaucoup ont souligné l’écart qui existe parfois entre notre désir d’accompagner les familles et notre capacité réelle à le faire. L’accompagnement ne s’improvise pas : il demande des personnes formées, notamment des couples et une réelle capacité d’écoute.

 

Portrait de Véronique Lonchamp, déléguée nationale à la pastorale des familles

 

Comment imaginer, au niveau d’une paroisse ou d’un diocèse, des instances de décision ou de discernement où l’expérience concrète des couples mariés viendrait véritablement guider l’action des pasteurs ?

Sans nécessairement créer de nouvelles structures, il serait déjà possible d’associer davantage des couples et des familles aux lieux de discernement existants : conseils pastoraux, équipes diocésaines, préparation d’orientations pastorales. L’enjeu n’est pas seulement de les consulter après coup, mais de réfléchir avec eux dès le départ à partir de leur expérience concrète de la vie familiale.

Durant cette rencontre, nous avons vécu une démarche synodale selon la méthode de la Conversation dans l’Esprit. Développer de telles pratiques à tous les niveaux de l’Église permettrait de faire grandir une véritable culture de l’écoute réciproque et du discernement partagé. Cela suppose de prendre au sérieux l’expérience, la créativité et les intuitions des familles, et ainsi de les reconnaître comme de véritables sujets actifs de la mission.

Les questions concrètes vécues par les couples et les familles ne doivent pas seulement être des réalités à accompagner ; elles peuvent aussi contribuer à orienter l’action pastorale. C’est pourquoi plusieurs présidents de conférence épiscopale ont souhaité que des couples et des familles soient davantage associés à la formation des séminaristes, des diacres et des autres acteurs pastoraux. Leur expérience de la vie conjugale, familiale et éducative peut aider l’Église à mieux comprendre les réalités familiales.

 

Aucune famille n’est parfaite, et c’est souvent au cœur même de ses fragilités et de ses limites qu’elle peut témoigner de l’Évangile.

 

Et maintenant ? Si vous deviez résumer l’élan de ce rassemblement, quel est le premier petit pas qu’un couple ou une famille peut poser dès ce soir pour raviver son élan missionnaire ?

Aucune famille n’est parfaite, et c’est souvent au cœur même de ses fragilités et de ses limites qu’elle peut témoigner de l’Évangile. Ce qui la rend missionnaire n’est pas sa perfection, mais sa capacité à grandir dans l’amour, à se pardonner, à se soutenir et à espérer malgré les épreuves.

Le premier pas pourrait être simplement de regarder autrement ce qui se vit déjà à la maison : prendre le temps de s’écouter, se demander pardon, partager un repas sans écrans, prier ensemble ou reprendre contact avec une personne ou une famille un peu isolée.

Je repense à l’exemple évoqué durant la rencontre d’une famille qui souffrait de l’omniprésence des téléphones portables. Après avoir été écoutée, elle a décidé de mettre en place un repas sans téléphone. Le problème n’avait pas disparu, mais quelque chose avait changé dans sa manière de le vivre. Peut-être que le premier pas missionnaire commence là : poser un acte simple qui permette de mieux s’écouter, de mieux se rencontrer et de mieux s’aimer. La mission commence rarement par de grands projets ; elle prend souvent racine dans la qualité des relations que nous cultivons chaque jour.

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