« Le Cœur lourd. Conversation avec Vincent Trémolet de Villers » de Alain Finkielkraut (Paris, Gallimard 2026)

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 11 mars 2026, n°15 à propos du livre « Le Cœur lourd. Conversation avec Vincent Trémolet de Villers «  par Alain Finkielkraut, (Paris, Gallimard, 2026)

Peut-on attendre quelque chose de nouveau d’Alain Finkielkraut ? Solidement installé dans le paysage intellectuel et médiatique français depuis les années 1980 – c’est son livre La défaite de la pensée en 1987 qui le propulse sur le devant de la scène –, il est devenu une sorte de référence incontournable. Son émission hebdomadaire, Répliques, sur France Culture est un rendez-vous important depuis 1985. Serait-il devenu notre philosophe officiel comme Alain le fut au temps de la Troisième République ? Est-il au contraire le symptôme évident du glissement vers la droite de l’intelligentsia française comme l’affirment ses critiques, au premier rang desquels Daniel Lindenberg¹ ?
Habitué des plateaux de télévision, auparavant publié par Le Monde et désormais par Le Figaro, Alain Finkielkraut aime la polémique et n’a pas peur d’afficher ses amitiés y compris pour des personnages singuliers, comme Renaud Camus, militant homosexuel d’extrême-droite, initiateur de la théorie du grand remplacement. Alain Finkielkraut est tout sauf prudent… et comme il le rapporte dans ce livre, son fils lui-même, lui a dit au moment de l’affaire Olivier Duhamel² : « J’aimerais que tu t’interroges sur le besoin désormais compulsif que tu as de te jeter sous les roues du camion de l’époque pour prouver que ses freins ne fonctionnent pas » (p. 116).
Or, dans ce livre d’entretien, on retrouve un Alain Finkielkraut plus subtil, moins déformé par la passion polémique et les embardées médiatiques. Même si des obsessions travaillent son esprit, c’est l’homme à fleur de peau qu’on lit, le juif français, laïque et athée, crucifié par les drames de l’histoire d’Israël, rempli du souci de la transmission et habité par la fidélité (à ses parents et à travers eux à une inscription affective et sociale dans le temps et l’espace). Ce livre passionnera les « fans » de Finkielkraut comme il réconciliera ceux que fatiguent une forme d’histrionisme polémique.
On retrouve aussi son immense culture, cette passion de la littérature qui le conduit à convoquer la pensée des autres pour mieux formuler la sienne. Cette manière de faire n’est pas l’étalage d’une pédanterie mais bien l’expression intime de sa manière de vivre et de penser. Il n’est pas loin de faire penser à Montaigne et cet art de la citation est une invitation à lire ou relire nos classiques, sans cesser d’explorer ce que la littérature nous dit de nous et de notre époque.

Le dernier volet de ces entretiens porte le titre de « Juif imaginaire ? ». Il s’agit sans doute des pages les plus fortes et les plus intimes de cette conversation menée avec Vincent Trémolet de Villers, rédacteur au Figaro. L’histoire et l’actualité d’Israël sont examinées avec un mélange de passion et de raison qui révèle l’ampleur des traumatismes subis par les populations du Proche-Orient et par les Juifs du monde entier. Loin des simplifications abusives, Alain Finkielkraut essaye de faire sentir l’angoisse d’un peuple qui sait qu’on a déjà cherché à le détruire. C’est « la fin de l’innocence ». Dans une de ces formules dont il a le génie, il affirme qu’on a transformé « le peuple déicide » d’avant Vatican II en « peuple génocide », nouveau vecteur de l’antisémitisme d’une gauche radicalisée.
Interrogé sur ses liens avec le christianisme, il rend hommage aux figures qui ont fait disparaître le temps du mépris. Le cardinal Jean-Marie Lustiger apparaît alors (p. 162-163) et on mesure combien cette figure a compté dans les évolutions conjointes des catholiques et des Juifs. Finkielkraut admire le fait que le cardinal n’ait jamais cessé d’être juif. Alain Finkielkraut, ému par l’enseignement de Jésus, n’arrive pas à le suivre lorsque qu’il dit « Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère. Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ». Et notre philosophe d’assurer : « J’aurais fait comme Neusner³. Être juif, en effet, c’est s’inscrire dans une lignée. Il n’y a de judaïsme que généalogique. »
Dans ce livre, Alain Finkielkraut réussit à aller plus loin que son image publique. On retrouve alors toute la force de sa parole et la puissance de son inquiétude se fait aussi invitation au sursaut, appel à la culture, exigence de vérité.

 

Benoît Pellistrandi

 

1 – Ce professeur de sciences politiques et essayiste (1940-2018) publia en 2002 le livre Le Rappel à l’ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires.

2 – Professeur de Sciences Politiques, président du Siècle, de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, animateur d’une émission sur Europe 1, Olivier Duhamel a été obligé de se retirer de toute vie publique quand sa belle-fille Camille Kouchner révéla dans son livre La Familia grande les abus sexuels dont il s’était rendu coupable à l’égard de son beau-fils.

3 – Le rabbin Jacob Neusner (1932-2016), « rabbin préféré de Benoît XVI » selon le magazine américain Time, affirme qu’il quitte Jésus à cause de son appel à renier le quatrième commandement, « tu honoreras ton père et ta mère ».

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