Quatorzième colloque de l’OFC 10 ans après les attentats. Mémoire, vigilance et engagement
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 11 février 2026, OFC 2026 n°10 sur le 14ème colloque de l’OFC sur le thème 10 ans après les attentats. Mémoire, vigilance et engagement
Quatorzième colloque de l’OFC 10 ans après les attentats. Mémoire, vigilance et engagement
Fidèle à une pratique qui s’est inscrite dans la durée, l’Observatoire Foi et Culture a proposé le 13 décembre 2025, dans les locaux de la CEF avenue de Breteuil, son quatorzième colloque annuel. Le thème choisi cette année – Mémoire, vigilance et engagement – résonnait avec le dixième anniversaire des attentats qui avaient frappé la France en 2015 et qui ont marqué notre société en la confrontant durablement avec cette expérience d’une terreur politique, le plus souvent d’inspiration religieuse – l’islamisme fanatique –, et d’une réponse à la fois étatique et civile. Ce thème a permis une coopération avec la mission de préfiguration du Musée Mémorial du Terrorisme (MMT) et le colloque a reçu le soutien de l’Institut Jean-Marie Lustiger.
Dans son propos liminaire, Mgr Pascal Wintzer rappelait que l’on attend souvent des religions, et singulièrement du christianisme, qu’il plaide pour le pardon. Cette attente est juste. Cependant, d’aucune manière le pardon ne peut consister à dénier le rôle de la justice, de la nécessité pour chacun à rendre compte de ses actes et de ses paroles. Les crimes et délits sexuels dans l’Eglise catholique ont montré que le déni de justice a, d’abord, contribué à ne pas protéger les victimes, à ne pas reconnaître la violence qui leur a été faite, et ensuite a empêché des coupables d’être placés devant leur responsabilité, pour mesurer la nature de leurs actes, et pour, autant que possible, être conduits à ne plus nuire. Pardon et justice ne doivent jamais s’exclure ; surtout, le pardon est de nature personnelle, intime, il appartient à la liberté de la personne qui a été victime de violences ; le pardon ne peut être contraint, y compris par une injonction religieuse. La justice est de l’ordre de la nécessité sociale ; c’est parce qu’elle sera passée qu’elle pourra permettre à une personne victime, si elle le souhaite, d’accorder un pardon et de dire la nature de ce pardon.
Sur ce sujet, Anne Dufourmantelle, dans son livre Puissance de la douceur, se réfère à Jacques Derrida. « Derrida met en lumière – écrit-elle – ce paradoxe du pardon : il n’a de sens que face à ce qui ne peut, ne doit, pas être effacé, oublié, jamais. A cet endroit-là seulement le geste de ‘’par-donner’’, de donner au-delà, a une portée universelle et, dans cette mesure même, fait scandale. […] Pardonner est un acte qui délivre celui qui peut l’octroyer comme celui qui le reçoit. […] Pour Derrida, le pardon s’adresse aux vivants mais il est pour les morts. Il est toujours à contretemps, inégal et asymétrique. Pardonner est un acte violent. Il promet la remise à l’endroit du temps lui-même » Puissance de la douceur ? Rivages, 2013, 2022, p. 55-56.
La première intervention, confiée à l’historien Henry Rousso, président de la mission de préfiguration du MMT, a permis de poser le cadre théorique et intellectuel des enjeux de mémoire et les contradictions ou difficultés qui surgissent entre les revendications mémorielles et le travail scientifique des historiens qui élaborent un récit cohérent fondé sur les traces matérielles et immatérielles du passé, démarche à visée pédagogique. L’histoire n’est pas une exhumation mais une élaboration qui vise à comprendre autrement que ce que les contemporains ont pu comprendre alors. Depuis une grosse quarantaine d’années, l’ère de la mémoire semble s’imposer et dans ce phénomène intellectuel et culturel, un fait majeur mérite d’être souligné : la place croissante et centrale des victimes. La mémoire « collective » qui, auparavant, semblait mettre en avant la dimension héroïque risque de devenir une mémoire victimaire, non sans créer un phénomène malsain de concurrence entre les victimes. Henry Rousso a exposé les grands enjeux méthodologiques mais aussi partisans des politiques de mémoire, rappelant que les démocraties n’en avaient pas le monopole. Bien au contraire !
Bernard Cazeneuve est venu apporter son témoignage d’ancien ministre de l’Intérieur au moment des faits. Il a exposé, avec une maîtrise saluée par l’assemblée, ce qui avait fait son quotidien et le difficile exercice de la gestion de crise avec celui de l’impérieuse action visant à prévenir de nouveaux attentats. Avec honnêteté, il a rappelé qu’il est passé du Budget à l’Intérieur ce qui l’a conduit à comprendre qu’il avait, alors, demandé à ce ministère régalien de se passer de moyens qu’il devait maintenant mobiliser. Sa conclusion a porté sur la dignité du peuple français confronté à ces épreuves. Il a souligné combien la puissance du chagrin avait réussi à fédérer pendant quelque temps la société. Il a redit que dans ces moments d’épreuve, il avait eu une claire conscience que la cause nationale est supérieure à toute autre querelle.
Élie Barnavi, historien et intellectuel israélien et ancien ambassadeur d’Israël en France, a posé la question du retour de la guerre de religion. Selon un schéma que l’on a cru valide dès les traités de Westphalie (1648), les querelles religieuses étaient sorties des champs d’action des États. La sécularisation contemporaine a accentué cette certitude. E. Barnavi, qui a rendu un hommage appuyé au cardinal Lustiger avec qui il aimait débattre, a rappelé qu’existent trois formes de guerre de religion : les conflits entre les religions elles-mêmes, celles liées à l’action d’intégristes qui contestent l’État et enfin, une forme nouvelle, celle d’un Islam radicalisé qui entend lutter planétairement contre un Occident athée. Il souligne que le propre de la guerre de religion est de n’envisager qu’une victoire totale. La seule issue est l’élimination complète physique et spirituelle de l’ennemi. Rappelant une formule qu’il avait lue dans un pamphlet du XVIe siècle – « l’Évangile est un couteau de fripière. Il tranche des deux côtés » –, E. Barnavi a souligné la force de mobilisation des passions religieuses. Il a aussi insisté sur le fait que dans le christianisme, il existe une séparation entre les ordres politique et spirituel (« Mon royaume n’est pas de ce monde »), séparation qu’on ne trouve ni dans le judaïsme, ni en Islam. Selon lui, le christianisme s’est inscrit dans une structure étatique (Rome) qui lui préexistait alors que Mahomet a créé un État musulman à la force de l’épée…
Elisabeth Pelsez a animé l’après-midi consacrée en premier lieu à la présentation du cas espagnol par Raúl López Romo, historien du Mémorial des victimes du terrorisme à Vitoria-Gasteiz (Alava, Espagne). Il a montré comment l’organisation terroriste ETA avait pesé sur la jeune démocratie espagnole (des 800 tués par l’ETA, 50 seulement le furent sous le franquisme ; et 300 meurtres restent non élucidés). Il a aussi rappelé la manière dont cette histoire imprègne la vie au Pays basque. Aujourd’hui des terroristes, coupables de crime de sang, sortent de prison… et sont accueillis en héros dans leurs villages. Comment reconstruire une société quand bourreaux et victimes vivent ensemble et quand tout un courant politique continue d’exalter l’idéologie des bourreaux plutôt que de marquer une compassion à l’égard des victimes ?
La rabbine Pauline Bebe proposait une communication au titre évocateur : « comment trouver dans nos textes le chemin de la paix ? ». Il s’agissait bien de mettre en garde contre toute lecture instrumentalisante qui autorise de tuer au nom de Dieu. Reprenant le slogan « Pas en mon nom », elle en a montré toute la dimension spirituelle. La Parole de Dieu n’est pas un outil à la disposition des passions mortifères mais une invitation à retrouver l’inspiration divine dans le cœur et l’esprit de chaque femme et de chaque homme.
Une table-ronde finale – « Des paroles qui dessinent un avenir » – a permis à Benoît Pellistrandi de rappeler quelques exemples d’amnisties politiques et judiciaires (Athènes en 403 avant J.-C., les édits de pacification lors des guerres de religion en France, la Charte de 1814, l’amnistie espagnole de 1977) qui ont été des instruments de refondation des communautés politiques. La loi et le dialogue se mobilisent pour empêcher le retour de la violence physique. Mgr Leborgne, évêque d’Arras, a proposé son témoignage lorsque, sollicité par deux événements traumatisants – le meurtre de la petite Lola et l’assassinat du professeur Dominique Bernard –, sa parole avait la mission d’apporter une parole de réconfort au cœur de l’épreuve et de la souffrance. Enfin, Abdelgahni Benali, recteur de la mosquée de Saint-Ouen, a voulu rappeler que l’Islam et les musulmans français ne sont pas réductibles au fanatisme des terroristes. Si 4% des sourates du Coran ont une dimension normative, 76% du texte coranique traite du culte, des prières, des rituels. Aussi appelle-t-il à ne pas faire de l’Islam une caricature. Mais pour cela la formation des imams, la réflexion sur le licite et l’illicite, l’affirmation sans ambiguïté du refus de toute justification religieuse de la violence restent des défis à relever… musulmans et Français ensemble. Il s’est toutefois inquiété de l’extrême facilité et donc de la rapidité avec laquelle des jeunes se radicalisent en raison de tout ce qui traîne sur les réseaux sociaux.
Ce quatorzième colloque a répondu – tel est le sentiment de ses promoteurs – à une ambition qui anime l’OFC : offrir un moment et un lieu pour réfléchir, à l’initiative de la Conférence des Évêques de France, aux grands défis intellectuels et culturels qui mobilisent notre pays et nos communautés.
Benoît Pellistrandi

