« Résister avec Vassili Grossman » d’Anne-Marie Pelletier

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 26 novembre 2025, n°35 à propos de Résister avec Vassili Grossman d’Anne-Marie Pelletier, Cerf, 2025

Les auteurs sont avant tout des lecteurs ; ils savent ce que leurs textes doivent à ceux qu’ils lisent. Le dernier livre paru d’Anne-Marie Pelletier est consacré au grand auteur russe Vassili Grossman. Elle nous invite à le relire ou à le lire montrant combien sa résistance intellectuelle, mais aussi existentielle demeure nécessaire à l’heure où la politique de Vladimir Poutine entend s’inscrire dans les « grandes heures » de la « Russie éternelle ». le dernier roman d’Emmanuel Carrère soulignait ceci également (cf. fiche OFC 2025, n° 29).

« La Russie d’aujourd’hui c’est aussi le retour de Staline et la nostalgie entretenue par la propagande de la glorieuse période de son règne. On convient bien de quelques ratages, mais qui pèsent peu au regard de tout ce que le pays est sensé lui devoir. […] Dzerjinski, de même, est de retour. Une copie de sa statue, déboulonnée par la foule en 1991 sur la place de la Loubianka, se retrouve à Moscou, depuis 2023, devant le siège du Service de renseignement extérieur. Son inauguration a été l’occasion de célébrer le fondateur de la Tchéka comme ‘’un étalon d’honnêteté, de dévouement et de fidélité au devoir » p. 17-18.
« Dans la Russie d’aujourd’hui, ce n’est plus la vérité, mais le mensonge qui sert de contrat tacite au langage et à la communication, sur le modèle de ce que décrivait au siècle dernier le philosophe A. Koyré : il caractérisait l’homme totalitaire comme l’homme qui ‘’baigne dans le mensonge, respire le mensonge, est soumis au mensonge à tous les instants de sa vie’’. […] ‘’L’Ukraine est une construction artificielle anti-russe qui n’a pas de contenu civilisationnel’’, lance un idéologue pro-Kremlin » p. 19.

Né en Ukraine, Vassili Grossman, était de ces Juifs éloignés de toute vie religieuse. Il a fallu les régimes totalitaires pour qu’il mesure le sens de son identité et la revendique. Il a fallu ces politiques pour qu’il acquière la liberté de s’élever contre celles-ci, alors qu’il commença une carrière d’écrivain officiel, adoubé par le régime soviétique.
« Grossmann s’ouvre à la réalité du monde soviétique avec lequel il avait plus ou moins composé jusque-là. Il va être pionnier dans le déchiffrement des décennies de stalinisme et de la logique totalitaire qui a asservi la société. Une lucidité qui ne pouvait être que coûteuse, mais qui lui imposa un impérieux devoir de parole […]. Il fut témoin de gouffres de barbaries, auxquels on a envie d’associer les mots de Bernard Shaw évoquant la terre comme ‘’l’enfer d’une autre planète’’ […]. Camps nazis et Goulag se faisaient face comme en miroir. Expérience métaphysique du mal, dans sa terrible concrétude, qui questionne jusqu’aux fondements de l’identité de l’homme » p. 62-63.
« Tel son héros Sturm dans Vie et destin, Grossman n’avait jamais réfléchi avant la guerre au fait qu’il était juif, que sa mère était juive. Désormais il savait qu’il était juif. Et il connut cette judéité simultanément comme une vulnérabilité et comme une dignité essentielle, imprenable, capable de résister aux plus grandes défigurations infligées par les bourreaux nazis. Il connut la réalité d’un peuple, qui était le peuple auquel il appartenait, et qui avait été sauvagement assassiné » p. 65.
« Il n’y a pas de Juifs en Ukraine. Nulle part, dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de villages, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles ; vous n’entendrez la voix douloureuse d’une vieille femme ; vous ne verrez le visage sale d’un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement massacré. » Carnets de guerre, cité p. 47.

OFC 2025, n° 35 - 26 novembre 2025Les écrits de Grossman et sa vie sont de puissants soutiens pour ceux qui estiment que la liberté vaut de s’engager ; ils aident aussi à résister à tous les découragements.
« L’aspiration de la nature humaine à la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. La contrainte et la violence continuelles, directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme. L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir. Vie et destin, cité p. 61.
« Autrefois je pensais que la liberté, c’était la liberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté de conscience. Mais la liberté s’étend à toute la vie de tous les hommes. La liberté, c’est le droit de semer ce que l’on veut, de faire des chaussures et des manteaux, c’est le droit pour celui qui a semé de faire du pain, de le vendre ou de ne pas le vendre, s’il le veut. C’est le droit pour le serrurier, le fondeur d’acier, l’artiste de vivre et de travailler comme ils l’entendent et non comme on le leur ordonne. Mais ici il n’y a pas de liberté ni pour celui qui écrit des livres, ni pour celui qui sème le blé, ni pour celui qui fait des bottes. Tout passe, cité, p. 81-82.

Grossman est un auteur du concret, pour lequel chaque vie humaine est précieuse, et même chaque fragment d’existence. Il attache aussi du prix au vivant dans toutes ses composantes, aussi la vie animale ; il appartient ainsi à la lignée des grands écrivains russes.
« L’acte de dénoncer le meurtre et la destruction de l’humanité est en soi un geste qui sert la vie, qui objecte la mémoire insubmersible de la vie charnelle, bigarrée, vibrante, à l’indifférenciation de la mort. Et c’est aussi, bien sûr, faire barrage à l’oubli, ce redoublement de l’anéantissement des victimes, programmé par les bourreaux » p. 109.

A l’heure où le recours à la force, les coups de menton, les discours autant mensongers que refusant toute nuance, la mise en scène de la puissance exercent leur fascination, Grossman déjoue chacun de ces pièges et plaide pour une force qui ne se paie pas de mots.
« La bonté est forte tant qu’elle est sans forces ! Sitôt que l’homme veut en faire une force, elle se perd, disparaît, car le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. […] L’histoire des hommes n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si, encore maintenant, l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra » Vie et destin, cité p. 116-117.

Lire Grossman avec Anne-Marie Pelletier c’est prendre le parti de l’espérance en l’humain, en la liberté, en la vie, alors même que tout ce qui nous environne peut conduire à en annoncer la fin. Avec Elie Wiesel, on peut alors affirmer : « Je crois en l’homme malgré les hommes » (p.110).
« Prendre la défense de l’humanité – fût-elle celle d’un mouchard –, marteler qu’un homme reste un homme en tout état de cause, ne peut être pris pour une posture d’humanisme naïf, indifférent au mal. C’est bien au contraire une posture de réalisme spirituel qui rompt le cercle infernal du mépris, de la haine et de la vengeance destructeurs de la dignité humaine. C’est là, en définitive, une forme active de résistance. Disons même que ce parti pris pour l’homme est une forme éminente de transgression, dans un monde qui a fini par faire de l’homme son ennemi » p. 209.

Pascal Wintzer, OFC