« Mes meilleures années. Journal XI. Fragments » de Charles Juliet

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 14 janvier 2026, OFC 2026, n°3 sur « Mes meilleures années. Journal XI. Fragments  » de Charles Juliet chez P.O.L., 2025.

Charles Juliet est mort à l’été 2024. Sa voix, plutôt ses textes vont nous manquer ; il était cette parole singulière écrivant son chemin, douloureux, pour parvenir à la paix intérieure. C’est ce qu’il écrit dans son Journal. Les éditions POL viennent d’en publier le dernier tome, constitué des fragments qu’il a laissés au moment de sa mort, sans avoir eu le temps de les organiser. Même s’il n’écrira plus de nouvelle page à ce Journal, recevons ces derniers textes comme autant de secours aidant à grandir dans une vie unifiée et pacifiée.
Juliet bénéficie d’un lectorat fidèle pour lequel chacun de ses livres est reçu comme un « livre de vie », un livre qui aide à vivre. Comme tout vrai écrivain, lui-même sait ce qu’il doit aux livres qui ont éclairé son chemin : « Quand un livre nous transporte ou nous bouleverse il reste en nous. Nous ne cessons de dialoguer avec lui et il pénètre au plus profond de nous-même. Alors son auteur devient un ami qui fait partie intégrante de notre monde intérieur » p. 46.
Voici quelques passages de ce livre qui sont autant d’appels à apprendre à écouter la profondeur des choses, tant chez soi que chez autrui. Charles Juliet ne croyait pas en Dieu mais ses propos résonnent avec le premier commandement biblique : « Ecoute, Israël ».

– A l’écoute de la profondeur de soi

« Comment peut-on se connaître ?, m’a-t-on demandé. – C’est une longue et douloureuse aventure.
En étant présent à soi-même, on observe ce qui stagne ou ce qui s’agite dans le for intérieur, on observe sans s’apitoyer sur soi-même, sans se juger, sans chercher à se justifier, sans se culpabiliser. On découvre alors combien on est déterminé par l’enfance, par le milieu dans lequel on a grandi, par des peurs, des blessures, des illusions, des idées erronées… Il faut donc détruire ce qui nous entrave, ce qui nous empêche d’être nous-même, de penser par nous-même, de vivre ce que nous avons à vivre.
Ce travail d’élimination, d’arrachement, est perturbant, mais il est indispensable. Tant que nous ne nous connaissons pas, nos perceptions sont viciées. Donc connaître autrui n’est pas possible. Il est essentiel, il est capital d’effectuer ce travail d’élucidation. Il apporte un accord avec soi, du bien-être, de la sérénité, de la force… Il faut encore ajouter que ce travail n’a pas de fin. Il se poursuit tout au long de la vie » p. 93.
« Dans la mesure où je veux être moi-même et penser par moi-même, je dois faire place nette, me libérer des contraintes, influences, et conditionnements divers que j’ai subis au cours de mon enfance et adolescence, mettre fin à certains attachements, rejeter des idées, des conceptions et des croyances qui ne me concernent plus. Surtout je dois détrôner cet ego toujours renaissant qui empêche toute avancée » p. 12.

« Depuis longtemps, j’avais la sensation d’être inachevé, et je m’efforçais à développer mon humanité. Désormais, je vis en accord avec moi-même, adhère pleinement à la vie. Simplifié, serein, ouvert, je peux enfin aller de l’avant et marcher à la rencontre d’autrui. […]
L’important est que j’atteigne ma part la plus singulière, là où je rencontre ce qui appartient à tous, là où j’ai chance d’accéder au permanent, à l’intemporel » p. 14.
« La recherche de la connaissance de soi, que j’ai poursuivie, a été essentielle. Cette connaissance a été le soubassement grâce auquel j’ai pu avoir une autre attitude face à l’éphémère, et à la hantise de la mort » p. 22.
« La grande aventure est celle qui consiste à se dégager du moi, à passer par le n’être rien, puis à renaître à soi-même et à s’ouvrir à la vie. Il faut lâcher, lâcher les attentes, les peurs, les espérances de conquête, de satisfaction. Il y a une mise à mort dans cette épreuve, un retournement. On peut parler aussi de mutation, laquelle engendre une nouvelle manière d’être et de penser » p. 95.

« Quand l’estime de soi est défaillante, penser qu’autrui pourrait s’intéresser à vous et vous donner un peu d’amitié est tout bonnement impossible » p. 100.

« Se voir sans se valoriser, sans chercher à se justifier, sans s’accabler. Ce cap une fois atteint, il se produit une mutation : le moi a disparu et a fait place au soi – une autre manière d’être, de penser, de se comporter. On est alors présent à soi-même et apte à l’instant à se percevoir avec détachement, en toute circonstance » p. 131.

– A l’écoute des autres

« Cet homme d’environ 70 ans est veuf depuis quelques mois. Il souffre de solitude, et pour lui échapper, il parle à haute voix aux murs de son appartement » p. 52.

« Chaque jour, en achetant mon pain entre douze et treize heures, il m’est arrivé de penser que la boulangère pourrait parfois se montrer plus courtoise, plus souriante. Aujourd’hui, en parlant avec elle, j’ai appris qu’à midi, elle a déjà effectué huit heures de travail. Fort heureusement, elle n’a pas pu voir ma confusion. J’en ai conclu que tant qu’on ne connaît pas ce qui motive un comportement, on doit se garder de l’interpréter » p. 55.

« Dans les EHPAD les employés chargés de s’occuper des malades, des personnes âgées, ont à effectuer des tâches pénibles, parfois rebutantes. Celles-ci rejaillissent sur eux, contribuent à les dévaloriser, à faire qu’ils ne reçoivent pas toujours la considération qu’ils méritent alors même qu’ils sont absolument indispensables » p. 87.

« Une avocate a parlé d’un homme et d’une femme de 21 ans, parents d’un bébé de 8 mois. Lors d’une dispute particulièrement violente qui avait obligé les voisins à appeler la police, ils ont décidé de se séparer. Ils n’avaient aucun désir d’avoir un enfant. J’imagine que chacun était enfermé en lui-même, dans son ego, dans son ignorance de ce qu’il était, de ce qu’était l’autre. Dès lors comment pouvaient-ils se comprendre ? Et comment accepter d’être le père, d’être la mère d’un enfant vu comme une catastrophe ? Ils sont de ces gens qui traversent la vie sans rien comprendre à rien, sont le jouet des constances, ne peuvent que se heurter aux autres, accumuler les déceptions, s’emplir de rancœur, parfois de violence. Il sera ôté à ceux qui n’ont rien » p.90- 91.

« Si je n’avais pas eu ML, que serais-je devenu ? Un être qui vit à vos côtés, il vous oblige à vous surveiller, à faire preuve de courage, à aller de l’avant même quand vous fléchissez, que vous cédez à vos doutes, à votre désespérance. Sans elle je ne sais pas si j’aurais eu la même détermination à poursuivre mon aventure » p. 66.

Pascal Wintzer, OFC

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