François Dubet, Tous inégaux, tous singuliers. Repenser la solidarité

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 22 juin 2022 à propos de l’ouvrage :  » Tous inégaux, tous singuliers. Repenser la solidarité » de François Dubet.

François Dubet souligne d’emblée : « Alors que dans les sociétés industrielles et nationales les inégalités  sociales étaient perçues comme des inégalités de classes, nous vivons aujourd’hui dans un régime d’inégalités  multiples où les inégalités “explosent” et s’individualisent plus encore qu’elles croissent ou se réduisent selon  la manière dont on les mesure » (p. 9). On peut en effet constater que l’expérience subjective des inégalités  est recouverte par une somme d’expériences singulières et individualisées. Chacun se sent inégal en tant que  salarié, précaire, protégé, jeune ou vieux, femme ou homme, vivant ici ou là, ayant ou n’ayant pas des diplômes, appartenant ou non à une minorité discriminée.

Le livre de François Dubet, professeur de sociologie émérite à l’université de Bordeaux II, n’est pas consacré  aux grandes inégalités mais aux inégalités avec lesquelles nous vivons tous les jours. La lutte contre les  grandes inégalités est plus que nécessaire, mais elle ne donne jamais de pistes concrètes sur ce que devraient  être les politiques scolaires, les politiques de santé, les politiques urbaines, les conditions de travail, le  combat contre les discriminations, la place des minorités et la nature des institutions.

François Dubet utilise le mot « épreuve » pour parler des inégalités multiples vécues de manière individuelle.  « Le régime des inégalités multiples est vécu comme une série d’épreuves individuelles. Chacun se demande  ce qu’il vaut et dans quelle mesure il est responsable des inégalités qu’il subit. Plus exposé, l’individu est aussi  plus désarmé et le sentiment d’être méprisé devient le trait commun de l’expérience des inégalités » (p. 14).  Nous assistons à une multiplication des luttes et des colères. Cet éclatement est évidemment accentué par  la révolution des technologies de l’information et de la communication et par la disparition des filtres et des  organisations qui canalisent l’action collective. Les indignations explosent et ont du mal à se transformer en  programme d’action comme on l’a bien vu avec les gilets jaunes. La question que cela soulève est celle-ci :  comment construire une cohésion sociale, comment « faire société » ?

La perception des inégalités n’est pas le reflet des inégalités « réelles », c’est-à-dire des inégalités  objectivement mesurées. Pour s’en assurer, nous disposons des enquêtes statistiques et des enquêtes d’opinion. Mais les économistes ne voient pas exactement les mêmes inégalités que les individus. Les  inégalités sont en effet tout à la fois des faits objectifs, des représentations et des jugements sociaux. François Dubet ne s’intéresse pas à la mesure des inégalités. Certaines se creusent ou d’autres se réduisent. De plus, il y a des inégalités que l’on voit et d’autres que l’on ne voit pas. Certaines paraissent injustes d’autres pas.  C’est variable aussi selon les sociétés. Elles sont perçues bien différentes aux États-Unis, en Suède ou en France. François Dubet s’intéresse non à l’amplitude des inégalités mais à leur nature.

Une deuxième partie de cet essai explique la mutation qui s’est opérée en France et en d’autres pays  d’Europe depuis plus d’un siècle. Nous sommes passés d’une société de caste, où il semblait naturel qu’il y  ait des inégalités (maître – esclave ; dominants-dominés), à une société de classe. L’objectif démocratique  était alors que tous les individus devaient « naître libres et égaux » et cela a eu trois conséquences : l’école  est devenue une école de classe ; la représentation politique s’est faite autour de cela (Les ouvriers votent à  gauche, les agriculteurs votent à droite, etc.). Enfin une conception de la justice sociale s‘est vécue sur un  principe de solidarité : les ouvriers produisant des richesses, il fallait que les riches redistribuent les richesses.

François Dubet analyse ensuite le nouveau régime des inégalités ainsi que la façon dont il met la politique au  défi. Car l’enjeu est crucial, en particulier pour la gauche : comment le camp qui fédérait et représentait des  inégalités de classes relativement homogènes, peut-il parvenir à représenter ces inégalités singulières ?  Comment reconstruire de la solidarité ? Sans prétendre répondre à la question, François Dubet démontre  que seul un travail sociologique peut permettre de comprendre la société actuelle et ses défis. Il explore pour  cela des sentiments comme la honte, lorsque nous découvrons que nous valons moins que les autres ; la  culpabilité lorsque nous voulons savoir dans quelle mesure nous sommes responsables et coupables du  malheur et des inégalités qui nous assaillent ; la victimisation et la frustration lorsque les inégalités sont  perçues comme des discriminations. L’inadéquation au monde qui fait dire : « Je ne suis plus à ma place et je  n’ai plus de place » engendre la difficulté de construire un récit cohérent de sa propre vie. Un autre sentiment  domine le vocabulaire de la dénonciation des injustices : le mépris. Je suis méprisé parce que personne ne  me voit, parce que personne n’imagine combien je souffre, combien je me bats, combien je résiste. Je suis  méprisé parce qu’on ne voit pas mon travail, ce que je donne, ce que je suis. Le mépris apparaît avec le  sentiment de ne pas être reconnu comme des individus uniques et authentiques. François Dubet nous invite  cependant à ne pas rester avec une image sombre de la réalité : « Aussi, quand on observe la vie sociale par  “en bas”, par les solidarités locales et partielles, par la vie associative, par les milliers d’initiatives discrètes,  on voit bien que les combats pour la justice et la solidarité sont extrêmement vivants, même quand ils  semblent aussi éclatés et multiples que les inégalités » (p. 151).

L’intérêt du livre de François Dubet est de montrer que la sociologie des inégalités s’est elle-même dispersée  en une multitude d’objets, de « champs » et de paradigmes. Tout se passe comme si aucune théorie générale  ne parvenait plus à hiérarchiser et à organiser un quelconque « système » des inégalités. Les statistiques  n’échappent pas à cette tendance à l’individualisation des inégalités. La sociologie n’est plus la science de la  société, mais celle des problèmes sociaux et des nombreuses manières de faire société, celle de la rationalité  et des effets sociaux de l’action publique. « Pour ce qui est des enjeux collectifs, la sociologie devrait sortir  du bois en acceptant d’être une philosophie sociale s’interrogeant sur les conditions de formation d’une  société plus égalitaire et plus démocratique (p. 259).

La sociologie peut-elle répondre à ce beau défi ?

+ Hubert Herbreteau

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