Drive my car de Ryüsuke Hamaguchi

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 6 octobre 2021 à propos du film: “Drive my car” de Ryüsuke Hamaguchi.

Il faut accepter de donner du temps et d’entrer dans un voyage au long cours pour goûter Drive my car : le  film dure 3 heures !

Tel le personnage du film, et ainsi que le souligne son titre, il faut aussi accepter de se laisser conduire par  quelqu’un d’autre. On apprendra que ceci ne lui est pas aisé, il devra d’abord connaître un accident pour que  sa femme conduise sa voiture, puis que les producteurs d’Oncle Vania qu’il vient mettre en scène à Hiroshima  l’y contraignent – ceci est dans le contrat – pour qu’une jeune-femme prenne le volant.

Long chemin, magnifiques images des routes japonaises, souvent nocturnes et désertes… capacité à entrer  dans la durée, dans l’écoute, dans la remise de sa vie aux mains d’un autre conducteur que soi-même…  moyens qui permettront que la route, mais simplement au terme du film, s’ouvre vers un avant possible.

Ayant obtenu le prix du scénario ainsi que le prix du jury œcuménique au dernier festival de Cannes, Drive  my car propose une initiation à la rencontre. Film japonais, très marqué par la culture nippone, avec la place  des morts, les fantômes même – choses auxquelles nous ont rendu familiers les mangas et les films de Hayao  Miyazaki – le film a cependant quelque chose d’un Babel. S’ouvrant par En attendant Godot et surtout  consacré au travail de lecture et de mise en scène d’Oncle Vania de Tchekhov, celui qui est le metteur en  scène de ces pièces s’attache à mettre ensemble des acteurs parlant des langues différentes, japonais,  coréen, jusqu’à la langue des signes. Procédé de mise en scène soulignant, mais toujours avec grande  légèreté, que, quelle que soit la langue que l’on parle, il faut un laborieux travail d’écoute, de traduction, pour que s’établisse une relation juste. Magnifique scène d’un dîner où deux couples, dont on ne saura jamais  précisément si l’un d’eux se formera, même si tout pousse le spectateur à en avoir le désir, apprend, dans  une grande douceur, à s’écouter, même lorsque les lèvres n’émettent aucun son.

Parce que l’on apprend à se connaître, on sait s’en donner le temps, un chemin de vie est possible au-delà  du deuil et de la culpabilité : et la conductrice et son passager ont vécu l’expérience de la mort, d’une épouse,  d’un enfant, d’une mère, ainsi que la culpabilité de s’en sentir les auteurs.

« On doit vivre », « nous pouvons vivre », sont les ultimes paroles du film, tant de Tchekhov que de l’acteur metteur en scène interprétant Vania. La vie ne permet pas de réparer l’irréparable, elle ne supprime les faits,  l’histoire, la mémoire, chacun doit vivre avec lui-même, vivre avec ses morts, blessé par tel ou tel événement,  mais, même avec cela, il peut vivre, il « doit » vivre.

De tels films sont heureux. Ils aident à résister à la « dictature du bonheur » que stigmatisa Pascal Bruckner  dans un de ses essais, cette illusion de penser que la vie pourrait ne consister qu’en un état de bonheur  auquel on pourrait – par quel moyen ? – parvenir de manière durable. Oui, des bonheurs sont sans doute  possibles, mais ils ne sont pas la vie. Celle-ci revêt bien plutôt le caractère d’un impératif moral, auquel, parce  que l’on apprend à s’y soumettre, on découvre parfois quelque attrait.

Heureux film également qui aide à résister à la frénésie de l’accélération, de tout, des rencontres, des  événements, des émotions. Seule la durée, la patience, aussi l’ennui supporté ouvrent à une plénitude qui  ne saurait se trouver dans la vitesse, quelle qu’en soit l’expression.

+ Pascal Wintzer, Archevêque de Poitiers

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