José Ortega y Gasset, la mission du bibliothécaire

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 5 mai 2021 à propos de l’ouvrage : “La mission du bibliothécaire” de José Ortega y Gasset aux éditions Alia, 2021.

Rendre compte d’un texte de 1935 est-il bien utile, à défaut d’être sérieux ? On peut s’abriter derrière le fait que ce texte n’a été que très peu diffusé en France et que cette traduction est une première. Signalons d’ailleurs que les éditions Allia se consacrent à l’édition, dans de nouvelles traductions, de quelques écrits du philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955)1. L’influence de ce maître a été considérable outre-Pyrénées. En France, son oeuvre est connue des hispanistes et de quelques spécialistes de philosophie2. Henri Irénée Marrou le cite dans De la connaissance historique. Raymond Aron lui a consacré quelques articles. C’est le penseur de l’histoire (L’Histoire comme système) et le penseur politique (La révolte des masses, un texte majeur des années 19303) qui ont retenu l’attention.

Mais Ortega est un polygraphe. La philosophie l’aide à poser les problèmes de la vie – sociale, politique, scientifique, affective, artistique – et il aime à s’en emparer pour déplacer les lieux communs et les idées reçues. Le professeur de philosophie était aussi un homme de la presse (sa famille possédait le quotidien El Imparcial ; il créa et anima la Revista de Occidente qui paraît encore aujourd’hui) et s’engagea en politique (député de la République en 1931, il regretta la bipolarisation qui conduisit à la Guerre Civile si bien qu’il préféra l’exil au combat et qu’il rentra en Espagne, sans se soucier de ce que le régime franquiste allait présenter, à tort, comme un ralliement).

Dans ce texte rédigé à l’occasion d’un congrès de bibliothécaire à Madrid, Ortega y Gasset médite en deux directions : que veut dire le mot mission ? Que signifie le livre au moment où le marché devenait pléthorique ? Ces questions ne nous concernent-elles pas encore ?

Typique de la démarche d’Ortega, le texte s’attache à définir le mot de mission : « mission signifie, en premier lieu, ce qu’un homme doit faire au cours de sa vie. La mission serait donc quelque chose d’exclusif à l’homme. Sans homme, pas de mission ». « L’homme, poursuit-il, est la seule et presque inconcevable réalité qui ne soit pas irrémédiablement fixée d’avance, une réalité qui n’est pas d’emblée ce qu’elle est mais qui doit choisir son propre être. Et comment le choisira-t-il ? ». En répondant à un appel : « cet appel que nous entendons vers un certain type de vie, cette voix, ce cri impératif qui monte de notre essence la plus profonde, c’est la vocation ». Comment ne pas être sensible à cette magnifique définition ? En soulignant ce moment initial, dans la formation d’un futur jeune adulte, Ortega, à contre-courant de l’immédiateté actuelle, invite au discernement pour que l’homme réalise ce qu’il est appelé à réaliser.

Passant ensuite à la vie du livre et de la bibliothèque, Ortega pose des hypothèses de nature historique qui d’un coup viennent ouvrir le champ de la réflexion. Le livre devient un « besoin d’ordre social à la Renaissance ». Auparavant, il était limité aux monastères et à des cercles étroits. Mais quand « on commence à tout espérer de la pensée humaine, de sa raison et par conséquent de ses écrits », le livre devient une urgence. La révolution de l’imprimerie en atteste.

Mais l’élan s’est transformé en hybris… « Si chaque nouvelle génération continue à accumuler du papier imprimé dans la même proportion que les précédentes, l’excès même de livres risque d’être vraiment terrifiant. La culture, qui avait libéré l’homme de sa forêt primitive, le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non moins confuse et étouffante ». Que dirait aujourd’hui Ortega face à l’explosion des contenus et de la quantité d’informations dans cette bibliothèque virtuelle qu’est Internet, lui qui a compris que « le livre, en devenant une incarnation de la mémoire, en la matérialisant, la rend en théorie, illimitée, donnant accès à tous au discours des siècles passés » ?

Et ce bref discours de s’achever sur une question : « Qu’est-ce qu’un livre ? ». « Les livres, écrit-il, sont par essence des discours exemplaires portant en eux l’exigence essentielle d’être écrits, fixés (…) ». Mais il faut prendre garde à ne pas se laisser abuser par les faux livres, ceux qui ne pensent pas. « Lire beaucoup et penser peu transforment le livre en un instrument terriblement efficace de falsification de la vie humaine », conclut-il.

Ces quelques jalons d’un texte bref et dense sont destinés à inviter le lecteur de cette fiche à prendre le temps de lire ce court essai. Il y trouvera une conscience critique propre à l’aider à s’orienter au moment où le bavardage du monde semble comme empêcher toute parole vraie d’accéder au cœur des hommes.

Benoît Pellistrandi

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