Jean Duchesne, chrétiens, la grâce d’être libres

Fiche de l’Observatoire Foi et culture (OFC) du mercredi 10 octobre 2019 sur Jean Duchesne : « Chrétiens, la grâce d’être libres ».

Jean DucheneLes chrétiens, et les catholiques en particulier, ont mauvaise presse par les temps qui courent. Ce livre de Jean Duchesne se veut un antidote à la résignation qui gagne certains groupes chrétiens en Occident, et plus particulièrement en France. Visant un large public, riche en références classiques et bibliques sans tomber dans le pédantisme, son style clair le destine au premier chef aux chrétiens « entre deux eaux », qui ont peur de la visibilité du christianisme.

Pour ce faire, l’auteur, bien connu pour son implication dans l’Église de France et ses nombreuses publications, affronte les lieux communs et les poncifs concernant le christianisme, sans éluder les difficultés du moment. L’actualité chrétienne porte en effet aux lamentations : entre le repli de la pratique religieuse, les scandales de pédophilie des prêtres, les affaires de corruption, on peine à trouver une lueur d’espoir. Des croyants seraient tentés de trouver un compromis avec l’esprit sécularisé du monde, quitte à abandonner certains pans de la foi ; d’autres de se replier sur « le petit reste » d’élus parfaits qui seuls seraient sauvés. Aussi les chrétiens qui manifestent néanmoins leur joie et leur fidélité passent-ils pour des insolents, des effrontés. Et c’est justement cette posture que valorise notre auteur : ne nous laissons pas miner par la noirceur du monde, la religion chrétienne est plus que sa réalité terrestre. Si le catholique vit et agit dans le monde, « par-delà les conformismes et les peurs » comme l’indique le sous-titre du livre, il a aussi une boussole qui l’oriente et lui permet de choisir au mieux, d’être libre et non pas soumis.

L’apparente déchristianisation de nos riches sociétés est une réalité, mais elle cache des courants qui l’animent en profondeur, à commencer par l’intégration sociale des exigences chrétiennes qui ne disent plus leur nom. La sécularisation se manifeste par un retrait des Églises chrétiennes de la sphère politique : c’est en réalité un des effets du christianisme, comme nous le rappelle longuement l’auteur. La laïcité est née dans des sociétés marquées par une longue histoire chrétienne, elle ne s’oppose pas au christianisme, Jean-Paul II et benoît XVI l’avaient déjà souligné en leur temps. Au contraire le laïcisme, cette déformation de la laïcité qui rejette le religieux et en particulier le christianisme, est une idéologie contraire au principe de sécularisation.

Il est clair d’ailleurs que le laïcisme, qui radicalise la sécularisation jusqu’à lui faire perdre toute valeur, a échoué. Alors que les chantres occidentaux annonçaient la mort des religions, celles-ci ont fait un retour fracassant sur la scène publique, donnant raison à Malraux a posteriori : le XXIe siècle est un siècle religieux. Les religions d’ailleurs ne sont pas vraiment revenues, car elles n’ont jamais disparu. Des notions comme le « désenchantement du monde » de Marcel Gaucher sont des concepts abstraits auxquels les idéologues ont donné une importance démesurée. Ni le socialisme égalitaire, qui a fait long feu, ni le libéralisme généralisé, dont les méfaits sont désormais patents, n’ont effacé le religieux. Et aujourd’hui plus que jamais, la dimension religieuse est omniprésente dans le monde, et y joue un rôle déterminant en politique. C’est ce que Peter Berger appelle « le ré-enchantement du monde ». La situation en France est de ce point de vue totalement marginale.

Dans cette dynamique où le religieux réapparaît sous toutes ses formes, le pluralisme tend à s’imposer dans nos sociétés démocratiques. Si aucune valeur ne peut s’ériger en vérité, toutes les religions semblent égales, et doivent être respectées également. Ce qui pose la difficile question de la compatibilité de ces valeurs avec celles qui fondent la démocratie, un point malheureusement peu évoqué dans le livre. Car les religions n’ont pas toutes la même anthropologie. Ce qui les amène à adopter des conceptions très différentes concernant la nature humaine, comme par exemple à propos de l’égalité entre l’homme et la femme ou du respect de la liberté religieuse.

L’irruption du religieux dans la sphère occidentale s’est même manifestée avec violence, le 11 septembre, avec le fameux attentat islamiste de New-York. Ce qui pose immédiatement la question de la montée de l’islam dans le monde. Tout en rappelant que l’islam n’est pas homogène, mais éclaté entre courants hostiles entre eux, force est de reconnaître la montée de la violence liée à l’islam. Les musulmans sont d’ailleurs les victimes les plus nombreuses du terrorisme islamique. Jean Duchesne souligne également que le développement mondial de l’islam s’accompagne d’un rejet des fondements de la démocratie, qui sont nés dans un lit chrétien. L’émergence timide d’un islam dépolitisé, modéré et surtout raisonnable n’est encore qu’une promesse pour l’avenir.

Le judaïsme est une autre composante de ce pluralisme : après les déchirements et les violences de l’histoire, il s’est réconcilié avec le christianisme. Si la tentation d’un repli sur soi l’a toujours habité, certains juifs, comme Jules Isaac, ont activement contribué au rapprochement avec les chrétiens. Ceux-ci ont d’ailleurs redécouvert au XXe siècle les racines juives du christianisme, entrant ainsi dans un dialogue particulièrement fructueux. L’Auteur, qui a accompagné pendant des années le Cardinal Lustiger lorsqu’il rencontrait les juifs conservateurs de New-York, en a été le témoin privilégié, même s’il n’en fait pas état dans son livre. D’une autre manière, l’Église a renoncé au « monopole de la foi » en acceptant le destin propre du peuple juif.

L’étude du rapport du christianisme à la politique est l’occasion de réduire plusieurs mythes désormais obsolètes : le progrès, le rationalisme, le populisme, l’Europe, l’individu. Les chrétiens y sont des acteurs indéniables, mais sans jamais tomber dans l’idolâtrie. Investis dans l’action sociale, notamment l’aide aux plus petits, dans l’éducation, bref dans le service, l’Église ne cherche plus à manipuler le pouvoir politique à
son profit. La foi fonde et justifie l’autonomie du temporel, tout en inspirant une dynamique d’actions sans cesse renouvelée.

La foi d’aujourd’hui s’est pourtant profondément transformée : elle est devenue un choix individuel, et n’est plus une habitude sociale. Cette distinction essentielle, qui habite la fin du livre, conduit l’auteur à placer la spiritualité au cœur de l’agir chrétien. Jean Duchesne s’appuie ici sur les ouvertures de Louis Bouyer, dont il est l’exécuteur littéraire : la spiritualité n’est plus réservée aux moines, réduite à des habitudes ascétiques, et offrant des extases mystiques à de rares privilégiés dûment canonisés : elle « manifeste la dignité humaine ». Ce qui pose très justement le problème de la transmission de la foi chrétienne : comment transmettre ce qui est de l’ordre de l’assentiment personnel, voire du sentiment ? Il n’y a pas d’un côté des fidèles vivant une foi intérieure et de l’autre une institution ecclésiale vétuste : ils sont réunis dans le Christ, et ceci englobe la crucifixion aussi bien que l’eucharistie, l’épreuve du Vendredi saint et la joie de Pâques. La relation personnelle à Dieu ne peut ni être mesurée, ni être évaluée. La fidélité, elle, entre dans une relation, dont la Trinité demeure selon l’auteur le plus haut modèle.

Si la foi expose à l’angoisse, elle procure aussi la paix et la joie. Le christianisme dérange, il est pointé du doigt en Occident, persécuté partout dans le monde, parce qu’il bouscule les idées préconçues, parce qu’il
renverse les idoles. L’impertinence chrétienne consiste à proclamer à temps et à contretemps la foi qui sauve le monde. Et son humilité lui impose d’accepter les limites de la puissance rationnelle, pour accueillir la grâce de la liberté.

Vincent Aucante

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