Monseigneur Dominique Blanchet : « Nous avons le devoir de servir l’unité de ce petit territoire »

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Monseigneur Dominique Blanchet, évêque depuis 2015, nous raconte l’histoire du plus jeune diocèse territorial de France pour en comprendre les enjeux pastoraux.

Connaissiez-vous ce département avant d’y arriver en 2015 ? 

BLANCHET_Vignette carrée tatouée 2019Pas du tout ! Lorsque le nonce m’a annoncé ma nomination, une fois passé le trouble de l’appel à l’épiscopat, je me suis demandé où était située Belfort ! Quel que soit le diocèse où on est nommé, on se retrouve devant des choses impensables à taille humaine ! Ensuite, il faut incarner des réalités différentes d’un diocèse à l’autre, l’Évangile ne s’annonce pas de la même façon dans chaque territoire…autrement il suffirait d’envoyer des messages via Facebook ! Jésus a vécu des choses différentes selon les villes qu’il a traversées : lorsqu’il passe à Jéricho, il voit le mendiant de Jéricho, il parle aux gens de Jéricho. 

Par son histoire, le diocèse de Belfort est un haut-lieu du dialogue interreligieux, comment le vivez-vous ?

Je garde de mon expérience de curé de paroisse à Angers un premier appel dans le dialogue interreligieux : une mosquée était en train de se construire, il fallait se mettre au rendez-vous de ça. 

Nous avons le devoir de nous mettre au rendez-vous du dialogue interreligieux.

J’ai le sentiment que ce qu’on travaille ici est de l’ordre du devoir. Je ne conçois pas qu’on puisse créer des paroisses sans intégrer une dimension dialoguale. Les enfants sont à l’école ensemble, eux-mêmes nous invitent par leurs questions à entrer dans une posture de dialogue. 

Je crois absolument à la volonté de Dieu de rassembler tous les hommes. Ce n’est pas une épreuve d’examen final : le Royaume de Dieu est déjà là, se vit au plus fort dans les diocèses. La confrontation des classes et des religions est pour moi un puissant stimulant intellectuel !

 

Qu’est-ce que cela signifie d’être un des plus jeunes diocèses de France ? 

Cela signifie que beaucoup de choses sont encore fragiles et qu’il y a tant à faire ! 40 ans, ça peut paraître une longue période, mais si on rapporte à une durée de vie humaine, ce n’est pas si long que ça : à 40 ans, on continue à évoluer, la vie n’est pas toute faite. C’est pareil pour un jeune diocèse

Au pied de la Citadelle de renforcée par Vauban au XVIIème , le Lion de Bartholdi, dos tourné à l'ennemi de l'Est.

Au pied de la Citadelle de renforcée par Vauban au XVIIème , le Lion de Bartholdi, dos tourné à l’ennemi de l’Est.

Pour comprendre les problématiques de notre diocèse, il faut d’abord en comprendre son histoire. Ce n’est que sous Louis XIV que les frontières de l’Est de la France se dessinent. La Franche-Comté est alors rattachée à la France. On en veut pour preuve la citadelle construite par son architecte Vauban qui domine la ville de Belfort !

Faisons un bond dans l’histoire, nous voici en 1870. Les Prussiens, avant d’envahir la France, doivent contourner les Vosges sur lesquelles ils butent en venant de l’Est. Ils s’engouffrent alors au sud de la chaîne des Vosges dans ce qu’on appelle « La Trouée de Belfort », un passage d’une vingtaine de kilomètres de largeur, au pied du ballon d’Alsace. La défense ayant tenu pendant la Guerre de 1870, l’Empire Allemand a donc concédé à laisser à la France cette place forte.

Monument commémorant la défense de la ville contre la Prusse en 1870

Monument commémorant la défense de la ville contre la Prusse en 1870

Or, à cette époque, les départements ont déjà délimités. Qu’est-ce qu’on fait donc de ce territoire de 600 km2, coincé entre les Vosges et le Jura, l’Allemagne et la Suisse, de surcroît à très forte majorité protestant depuis le XVIIème siècle ? Les conséquences de la Guerre de 1870 ont entraîné un réflexe insulaire dans ce territoire, comportement qu’on ressent encore aujourd’hui.

Pour des raisons économiques ou patriotiques, certaines familles alsaciennes ont voulu rester françaises après l’annexion par l’Empire allemand et sont donc venues s’installer en Franche-Comté. C’est le cas d’Alstom, historiquement basé à Mulhouse. Ces migrations font que le tissu industriel et ouvrier est très dense autour de Belfort.

Si en 1871, la question de l’avenir de Belfort s’est posée d’un point de vue administratif, cela a également été le cas d’un point de vue ecclésial. Ce petit territoire ne pouvait pas être rattaché au diocèse de Strasbourg puisque l’Alsace a été annexée, ni Saint-Dié qui est au-delà des Vosges. Besançon semble alors la solution la plus probable, n’étant située qu’à 100 km de Belfort. Mais entre Besançon et Belfort se dresse le Pays de Montbéliard, terre protestante. Ainsi, face à la densification de la population ouvrière et à la présence protestante historique, il était donc nécessaire d’installer à Belfort un centre de décision ecclésial fort.

Nouveau bond en avant dans l’histoire : dans les années 1930, les usines Peugeot, installées dans le Pays de Montbéliard protestant, attirent la main d’oeuvre du Haut-Doubs, d’Italie, d’Espagne, de Pologne. Beaucoup de familles catholiques déracinées ont trouvé chez les prêtres ouvriers un engagement à leurs côtés dont ils font toujours mémoire. Ces histoires d’immigrés, qu’ils soient ouvriers, cadres ou clercs, sont celles qui sous-tendent l’existence du diocèse.

La main d’oeuvre catholique a très vite eu besoin de lieux de culte pour recevoir enseignement et sacrements catholiques, ils ont donc construit eux-mêmes des églises au cœur des quartiers ouvriers. 25 % des lieux de cultes catholiques appartiennent au diocèse de Belfort, contre 4 % en moyenne dans les autres diocèses français. Cela pose une vraie question sur l’avenir de toutes ces petites églises aujourd’hui. En effet, la deuxième vague d’immigration, plutôt d’origine maghrébine, a entraîné le questionnement de l’utilisation de ces lieux de culte au cœur de quartiers habités par des populations musulmanes. Par exemple, on a trouvé une porte d’entrée par la solidarité dans la Maison de la Diaconie aux Résidences à Belfort.

Le fait que le diocèse soit à cheval sur trois départements (le Territoire de Belfort, le Doubs et la Haute-Saône), que ce territoire soit très densément peuplé par 350 000 habitants, catholiques, protestants, musulmans et juifs, que la conurbation soit très forte, tout cela demande un supplément d’effort pour servir l’unité territoriale et œcuménisme. Lorsque j’envoie mes vœux pour le ramadan, j’écris à 21 mosquées. Le nombre de couples mixtes est plus fort qu’ailleurs. Je ressens le devoir d’œuvrer pour l’unité à l’intérieur du diocèse. Par la Grace de Dieu, c’est la mission que nous donne le Seigneur ici. Si nous ne le faisons pas ici, alors quel diocèse peut le faire ?  « L’Église doit être signe et moyen de l’unité du genre humain », est-il écrit dans Lumen Gentium (Chapitre 1). Je ne l’avais jamais vraiment compris avant d’arriver ici.

Œuvrer à l’unité demande de s’exposer à l’incompréhension et à la critique. On serait plus tranquille si nous ne restions qu’entre nous…Mais l’entrisme n’est pas possible ici !

Quel souffle avez-vous voulu donner à la célébration des 40 ans du diocèse

Il ne s’agit pas seulement d’un anniversaire où on souffle des bougies et puis on passe à l’année suivante…Nous souhaitons donner à ce jubilé une résonance biblique : 40 ans c’est le temps passé dans le désert par le Peuple juif avant d’arriver en Terre Promise. Nous souhaitons nous ouvrir aux mutations que nous donnent de vivre le Seigneur : redéfinition des paroisses du diocèse, avenir du Prieuré de Chauveroche.

Quels sont les autres enjeux pastoraux qui vous attendent ?  

Un des enjeux pastoraux sur lequel on travaille, c’est la transmission de l’Évangile aux plus jeunes. Quelle est notre surface de relation avec les jeunes ?

J’ai le sentiment que nous ne nous sommes pas encore départis de notre habitude de « chrétienté », c’est à dire une ère où la vie chrétienne faisait partie de l’habitus social. À l’image des boulangeries qui vivent sans se demander comment faire comprendre aux gens qu’ils ont besoin de pain, les paroisses répondent encore à une dynamique « de guichet ». Or, il faut sortir pour annoncer l’Évangile. Nous avons la chance dans le diocèse de recevoir des prêtres venus d’ailleurs qui apportent un autre souffle missionnaire.

Nous tissons des petites fraternités locales, surtout chez les jeunes. C’est un projet modeste pour le moment, il y a en a six à Belfort. Ce n’est pas encore très mur dans la réception, c’est quelque chose qu’on souhaiterait véritablement diffuser.

Un des autres chantiers sur lesquels je souhaiterais travailler, c’est la reconsidération de l’échelle paroissiale. Cela découle du réflexe de chrétienté dont je vous parlais plus haut. On a essayé d’aller célébrer partout, tout le temps. Or, je pense qu’il faut repenser les paroisses pour intégrer à la fois leur dimension traditionnelle et la dimension mouvante des fidèles : nous sommes sur une terre de mouvements et de migrations. C’est une caractéristique à prendre en compte si on ne veut pas se retrouver avec des paroisses vides.

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