Homélie de Mgr Jean-Marc Aveline, messe télévisée du Jour du Seigneur, pendant l’Assemblée plénière des évêques de France d’automne 2026
« Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13).
Que signifie « veiller », chers amis ? Dans le passage du livre de la Sagesse, que nous avons entendu tout à l’heure, l’auteur nous dit que « celui qui veille à cause [de la Sagesse] sera bientôt délivré du souci », car la Sagesse « va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ; au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ; dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre. » Veiller, c’est donc être attentif à la Sagesse, qui vient elle-même à notre rencontre, et qui, avec son visage souriant, nous délivre du souci en nous faisant confiance. En lisant ce passage, je pensais à ma mère qui, quand elle me voit inquiet, me dit toujours : « Ne te fais pas tant de souci ! Ce matin, comme tous les matins, la Providence s’est levée un quart d’heure avant toi ! » Et ce simple rappel fait fleurir un sourire qui, sans fuir le réel et ses soucis, s’ajuste au « visage souriant » de la Sagesse !
Le souci qui tourmentait la communauté de Thessalonique, c’était le sort des défunts. Sont-ils à jamais endormis dans la mort, puisqu’ils ne peuvent plus veiller, comme nous pouvons encore le faire, nous les vivants, dans l’attente du retour du Christ ? Saint Paul leur répond pour les réconforter : « Il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres qui n’ont pas d’espérance. » Car, quand « Le Seigneur lui-même descendra du ciel […], ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, […] nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. » Veiller, c’est donc apprendre à espérer contre toute espérance, pour les vivants comme pour les morts. Seul le Seigneur connaît les méandres de chaque vie, et Sa miséricorde s’étend d’âge en âge !
Veiller pour ne pas manquer l’arrivée de l’époux : c’est ce que font les dix jeunes filles de la parabole entendue dans l’Évangile. Elles veillent ensemble, elles s’assoupissent ensemble, puis s’endorment ensemble, chacune gardant sa lampe allumée. En chacune d’elle, comme en chacun de nous, il y a donc une part d’insouciance et une part de prévoyance. Mais ce qui différencie les prévoyantes, c’est d’avoir humblement accepté que l’époux puisse prendre son temps avant d’arriver et qu’on ne puisse savoir « ni le jour ni l’heure » de sa venue. Alors, lorsque le cri retentit dans la nuit : « Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre ! », c’est cette humilité qui fait la différence. Veiller, c’est accepter humblement de laisser le Seigneur sonner l’heure de la rencontre au moment qu’il choisira sur l’horloge de l’histoire.
À bien y réfléchir, une vie, c’est le temps que Dieu nous donne pour nous préparer à sa rencontre. Ce temps sera-t-il long ou bref ? Nul ne connaît « ni le jour ni l’heure » ! Et pourtant, si nous avons le courage de vivre avec sincérité chacune des rencontres qui jalonnent notre existence, sans nous dérober aux appels de notre prochain, nous découvrons que chaque rencontre porte en elle, souvent caché sous les apparences, un rendez-vous avec le Seigneur, et que c’est là, en nous donnant nous-mêmes, que nous recevons l’huile qui recharge d’espérance la lampe de nos cœurs. Notre société, nous le constatons de semaine en semaine, a besoin de cette huile de la rencontre, de cette « huile dans les rouages » qui permet de se parler, de discuter et de débattre, dans le respect des différences et le refus de la violence.
Un ami jeune prêtre, aumônier du lycée public de la ville où il réside, m’a raconté ceci. Un soir qu’il rentrait à son presbytère, pendant les vacances de Toussaint, un groupe de jeunes le reconnaît et l’interpelle amicalement. Venant en sens inverse, un groupe de gendarmes, dont il est également l’aumônier, le reconnaît aussi et s’approche pour le saluer. Lorsque les jeunes et les forces de l’ordre, le rejoignant, se sont retrouvés face à face, il y eut comme un instant de flottement ! Mais rapidement, le jeune prêtre a invité tout le monde à entrer dans la maison paroissiale pour partager un verre et quelques friandises ! Et l’échange, me dit-il, a duré longtemps ; les jeunes et les gendarmes se sont parlé (ils n’avaient pas plus que dix ans d’écart) ; ils se sont écoutés et ont commencé à mieux se comprendre. Il me semble que ce petit fait réel est comme une parabole de la mission de l’Église : servir la rencontre ; écouter les soifs et les peurs qui peinent souvent à s’exprimer ; valoriser la dignité de chaque personne humaine ; redonner à chacun le courage de traverser les épreuves de la vie. C’est ainsi que l’Église veille sur la magnifique humanité que Dieu confie à son amour et à sa vigilance.
Dans le message que le pape Léon a adressé, il y a quelques jours, aux jeunes du monde entier en vue des prochaines Journées mondiales de la jeunesse à Séoul, il leur dit, avec cette clarté et cette douceur que nous lui connaissons maintenant : « Je sais bien que parfois, en nous comme chez les premiers disciples, l’incertitude ou la peur peuvent l’emporter sur le courage. Beaucoup d’entre vous portent en eux des questions et des inquiétudes qui alourdissent leur cœur. Peut-être éprouvez-vous des craintes quant à l’avenir, ressentez-vous la pression de devoir réussir et de paraître parfaits, et êtes-vous exposés au stress d’une comparaison constante avec les autres ou avec des modèles inaccessibles et artificiels. […] Certains d’entre vous connaissent la solitude, la déception ou la crainte de ne pas être à la hauteur. […] Telle est la certitude que je souhaite vous confier : avant même que vous ne commenciez à chercher le Christ, Il est déjà à votre recherche, marchant sur les eaux agitées de la vie. Le courage chrétien ne naît pas d’abord de nos forces : il naît de Sa présence. […] Le courage chrétien n’est pas un courage “contre” quelque chose ou quelqu’un, mais un courage “pour” : pour la vie, pour la vérité, pour la liberté, pour la justice. »
Veillons donc, frères et sœurs, et demandons à la Vierge Marie de nous aider à ouvrir notre cœur au Christ, à faire confiance à sa Parole, et à recevoir de Lui le courage de l’espérance !
Amen !
+ Jean-Marc Aveline
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