Mgr Launay Saturné : « Notre priorité est de reconstruire le Grand Séminaire en Haïti »

Monseigneur Launay Saturné est depuis juillet 2018 l’archevêque du Cap-Haitien et président de la conférence épiscopale d’Haïti depuis 2017. Son objectif : reconstruire le Grand Séminaire Notre-Dame d’Haïti détruit par le séisme du 12 janvier 2010 pour que les futurs séminaristes deviennent dès demain des acteurs de développement en Haïti. Il présentera, lundi 5 novembre 2018, son projet devant quelques évêques pendant l’Assemblée plénière des évêques de France. Entretien.

Le projet de reconstruction du Grand Séminaire interdiocésain en Haïti est aujourd’hui la priorité des évêques haïtiens et la raison de votre venue en Europe. Pourquoi ce projet vous tient-il à cœur?

Mgr Launay SaturnéLa Conférence épiscopale d’Haïti (CEH) a le projet de reconstruire le Grand Séminaire national interdiocésain d’Haïti détruit par le séisme, le 12 janvier 2010. C’est le seul séminaire interdiocésain pour les dix diocèses du pays. C’est l’avenir même de l’Église catholique en Haïti qui est en jeu. Mais l’Église catholique en Haïti ne dispose pas de fonds suffisants. Au total, le projet coûte neuf millions de dollars. Nous avons d’ores et déjà obtenu des promesses deux tiers des neuf millions. Nous devons trouver d’autres sources de financements sinon les fonds promis seront attribués à d’autres projets. Il nous manque encore trois millions de dollars. Les évêques d’Haïti m’ont demandé de prendre mon bâton de pèlerin pour visiter les évêques allemands et les évêques français. Je présenterai notre projet à Lourdes devant un groupe d’évêques de France.

Quelle forme prendra ce nouveau Grand Séminaire ?

Les deux sections – philosophie et théologie – du Grand Séminaire sont accueillies dans des structures provisoires à Port-au-Prince, dans des bâtiments trop étroits et non adaptés pour la formation des séminaristes. L’archidiocèse de Port-au-Prince voudra récupérer à moyen terme son centre de formation. Nous recensons 105 étudiants en philosophie et 180 en théologie. Nous sommes obligés – dans le processus d’admission – de limiter le nombre à cinq séminaristes par diocèse sur les dix à quinze candidats. La construction du Grand séminaire Notre-Dame d’Haïti devrait démarrer en 2019 à Thomazeau dans la banlieue de Port-au-Prince. Le Grand Séminaire regroupera des dortoirs, une grande chapelle, des salles de classes, une bibliothèque, des bureaux et un réfectoire… Nous cultiverons aussi des terres pour des activités génératrices de revenus. Nous voulons aussi construire une école dans cette zone défavorisée qui sera gérée par une congrégation religieuse.

Le séisme de magnitude 7,3 a détruit et endommagé de nombreux bâtiments en janvier 2010. Huit ans après, où en est-on de la Reconstruction en Haïti ?

La Conférence épiscopale haïtienne a mis en place dès 2010 une Unité opérationnelle de construction (UOC). Cette structure est chargée de reconstruire ou de restaurer les bâtiments détruits par le tremblement de terre. Elle gère aussi le contrôle technique et financier et veille sur les normes antisismiques et anticycloniques. Par exemple, dans l’archidiocèse de Port-au-Prince ou le diocèse de Jacmel, où j’étais évêque jusqu’en juillet 2018, nous avons reconstruit des églises, des écoles en allant du centre de la ville vers les périphéries. Ce sont les diocèses qui ont été les plus frappés par le séisme de janvier 2010 avec celui d’Anse-à-Veau-Miraguane.

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Près de 350 maisons ont été détruites et plus de 7 400 autres sont plus ou moins endommagées, après le séisme du 6 octobre 2018, dans le nord-ouest du pays. Les dégâts ont-ils été importants ?

Nous n’avons pas encore terminé avec la Reconstruction que nous sommes touchés par de nouvelles secousses sismiques. Le 6 et 7 octobre 2018, les villes des diocèses des Gonaïves de Port-de-Paix et Cap-Haitien ont subi les plus gros dégâts (NDLR. Séisme d’une magnitude de 5,9). Ce n’est pas la faille principale qui est entrée en action. Les habitants vivent dans la peur quotidienne. L’archidiocèse du Cap-Haitien est d’autant plus menacé qu’il est situé sur une faille sismique. La terre va trembler encore selon certains pronostics. C’est un défi permanent.

Vous êtes archevêque de Cap-Haitien depuis le 16 juillet 2018, quels défis vous attendent ?

SeminaristesLaTremblayChapelleLes défis sont nombreux sur le plan pastoral. Nous avons un centre de formation pastorale et catéchétique qui s’appelle « Domus Mariae ». Il doit être restauré car c’est le cœur de l’archidiocèse pour former les catéchistes, les agents de la pastorale ou les directeurs de chapelles. Notre deuxième objectif : former davantage les jeunes prêtres en droit canonique, en théologie et en droit administratif, en sciences de l’éducation et en sciences du développement. Un autre défi de taille est de gérer de nombreuses paroisses qui ne sont plus à taille humaine. Elles devraient être divisées pour former d’autres paroisses, certaines ayant plus de douze chapelles souvent très éloignées les unes des autres. Pour ériger une chapelle en paroisse, il faut des infrastructures nécessitant des moyens financiers.

Enfin, nous aspirons à un changement en profondeur. Pour cela l’Eglise doit former également les fidèles laïcs, les jeunes pour qu’ils deviennent acteurs de leur développement. Une évangélisation qui forme la conscience et les citoyens dans la société. Les jeunes sont appelés à être responsables dans « la cité ».

La colère gronde en Haïti. Une grande mobilisation citoyenne a eu lieu dans le pays, du

jamais vue – depuis des années – pour dénoncer la corruption. Au cœur des revendications, les citoyens exigent la transparence dans la gestion des fonds petrocaribéens, un programme de prêt accordé depuis 2008 par le gouvernement vénézuélien pour aider le développement social du pays.

La Conférence épiscopale en Haïti fait des efforts pour remplir son rôle prophétique : celui d’annoncer et de dénoncer. La gestion du fonds Petrocaribeen était destinée à des fonds et des aides de développement. Le peuple a pris la décision d’exprimer sa colère car les fonds n’ont apparemment pas été bien gérés. Lors de notre assemblée épiscopale, nous avons souhaité afficher un message de soutien. Les évêques ont demandé des comptes et que justice soit faite, toujours dans un souci d’accompagner le peuple dans sa quête de justice.

Pauvreté de masse, insécurité alimentaire, problème d’accès à l’eau potable, immigration, chômage élevé… De nombreux Haïtiens ont l’espoir d’une vie meilleure. Comment l’Eglise aide-t-elle les Haïtiens au niveau pastoral, sanitaire et éducatif ?

Quand les choses vont mal socialement et économiquement, cela entrave le processus d’évangélisation. L’Eglise est obligée de s’investir dans des œuvres de suppléance à la place de l’Etat qui est défaillant. Par exemple, nous suppléons dans l’éducation, la santé ou les infrastructures routières. Nous avons alors une double charge : la charge pastorale et la charge sociale. Cela devient très lourd, d’autant plus que l’Eglise ne dispose pas de fonds financiers spécifiques.

Quelles sont les forces de votre pays ?

Les Haïtiens ont la foi. Ils ont la joie de vivre et une force de résilience. Ils vivent des évènements difficiles mais grâce à l’Espérance, ils peuvent déplacer les montagnes. La force, ce sont les jeunes de mon pays, capables d’étudier en Haïti ou ailleurs à la recherche du pain de l’instruction ou d’un travail aux États-Unis, au Canada, en République Dominicaine, au Chili ou au Brésil. Le peuple est solidaire quand il y a des problèmes politiques et sociaux. Ils savent mutualiser leurs forces pour lutter.

Les jeunes du monde entier étaient présents à Rome pour le Synode des évêques sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel. Haïti était-il représenté ?

Monseigneur Quesnel Alphonse, évêque de Fort-Liberté et président de la Commission épiscopale de la Pastorale des jeunes est parti au Synode avec une petite délégation. Nous nous apprêtons à former une délégation pour les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Panama de janvier 2019 puisque 150 à 200 personnes sont déjà inscrites à l’évènement.

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