Le Pape en visite à Madagascar

A la veille du déplacement du Pape à Madagascar du 6 au 8 septembre, le Père Michel Fournier du Service national de la Mission universelle présente cette île qu’il connaît si bien pour avoir été prêtre Fidei Donum et y être retourné pour assurer le suivi des volontaires de la Délégation catholique de la coopération.

Février 2007: Vue prise du haut Antananarivo, Madagascar, Afrique.

Les Malgaches s’apprêtent à recevoir le Pape François du 6 au 8 septembre 2019. Il est attendu non seulement par les catholiques, mais par une large partie de la population au-delà des clivages religieux. Un signe : en ce milieu de juillet déjà le grand espace en cours d’aménagement en collaboration avec l’État, à une soixantaine de kilomètres de la capitale Antananarivo, est déjà saturé selon les estimations des organisateurs. Trente ans plus tôt, en avril 1989, le Pape Jean-Paul II avait soulevé une vague d’espoir dans un pays en panne d’espérance et de reconnaissance internationale. Plus récemment, Monseigneur Désiré Tsarahazana, archevêque de Taomasina (Tamatave) a reçu un accueil impérial de la part des catholiques, du gouvernement et de la population en général à son retour de Rome où il avait été revêtu de la pourpre cardinalice. Qu’est-ce qui peut expliquer une telle popularité des églises chrétiennes et particulièrement catholique ?

Aux origines

Des débuts chaotiques et éphémères au XVIe siècle avec les portugais. Au XVII° les Jésuites, puis les Lazaristes au XVII°, ont fait long feu. C’est au cours du XIX° alors que la monarchie Merina étendait sa domination sur une grande partie de l’Ile que le christianisme, d’abord protestant, a pris pied dans l’Ile. Mais la monarchie, surtout la Reine Ranavalona I°, a vu dans cette religion une contestation de la toute-puissance royale et de la pratique de l’esclavage. De violentes persécutions et le renvoi de tous les étrangers s’en suivirent.

En 1835, la bible est traduite en malgache et contribue à fixer l’écriture de la langue. Prêtres, pasteurs et religieux persécutés ou expulsés, des laïcs n’en continuent pas moins à garder leur foi et même à construire des églises. Le fils de Ranavalona, Radama 2° proclame en 1861 la liberté de religion. En 1869, la Reine Ranavalona 2° se convertit au christianisme protestant entraînant une vague de conversions.
Quelques caractéristiques demeurent encore issues de cette période :

– La place importante des laïcs suite à ceux qui ont persévéré malgré les persécutions,
– La porosité entre le religieux et le politique à Madagascar,
– Avec la période coloniale : la cohabitation, entre les diverses confessions chrétiennes, Catholiques, Réformées, Luthériennes et Anglicanes. Et pour ce qui regarde les relations avec l’administration, les Églises ont souvent pris leurs distances jusqu’à soutenir le nationalisme.

Aujourd’hui

Février 2007: Façade de la Cathédrale de l'Immaculée Conception édifiée en 1830 par Alphonse TAIX, s.j., Tananarive, Madagascar, Afrique.

On estime à 60% le nombre de chrétiens Madagascar. La moitié étant catholiques. Ils sont très majoritairement répartis sur les Hautes terres entre Tananarive et Fianarantsoa. 6 à 8% sont musulmans, et les autres répartis entre divers mouvements issus du christianisme et des religions traditionnelles.

L’instabilité politique et l’incurie de ses responsables entraînent depuis les années 1970 un spectaculaire appauvrissement de la population au niveau économique sanitaire et culturel. Ne restent que les Églises pour palier la pauvreté ou plutôt la misère croissante.

Le maillage impressionnant de centres de formation, de santé et de développement soutenus par une forêt de congrégations religieuses (135 féminines et 34 masculines) tente d’assurer un espoir d’avenir dans les lieux les plus reculés encore jamais visités par les responsables politiques. Le nombre de catéchumènes est impressionnant sur la Côte Est restée longtemps isolée.

Comme dans de nombreux autres pays, Madagascar subit un afflux de miséreux vers les villes où les structures sociales sont démantelées. Une goutte d’espoir : « Akamasoa » l’œuvre du Père Pedro Opeka dans la capitale auquel le Pape rendra visite. Crée en 1989 cette œuvre aurait contribué à relever de la misère quelque 300 000 personnes. Elle est le symbole de ce que cherchent à faire les chrétiens religieux ou non dans tout le pays : sortir de l’assistance totale en donnant la fierté de travailler à son propre relèvement dans la mesure de ses possibilités.

« La prière est une fête » !

Les longues liturgies dominicales paraissent interminables aux visiteurs. Longueur certes, mais pas langueur ! On y vient comme à une fête, pas à un spectacle, car ce sont les assistants qui en sont pour une large partie les acteurs. Comme toutes les fêtes, cela tisse ou consolide un lien social.

Aux liturgies habituelles du dimanche, il faut ajouter de nombreuses occasions de célébrer : processions, pèlerinages et de multiples dévotions collectives. Les JMJ malgaches a rassemblé quelque 50 000 jeunes à Mahajanga au nord-ouest de l’Ile en octobre 2018 … où se sont bousculés les nombreux candidats à l’élection présidentielle dans l’espoir de conquérir cette jeunesse ! Car la jeunesse remplit les églises.

Quelques défis

L’immersion : C’est une grande qualité de l’Église à Madagascar, elle est immergée dans le peuple. Immergée, oui, mais pas noyée dans la corruption, l’isolement, la soif du pouvoir, la division et le banditisme violent. Les évêques réunis en assemblée plénière en 2017 se mettaient aussi en cause : avant de s’en prendre vertement aux responsables de diverses institutions : « Nous autorités ecclésiales, … il ne faut pas que nous, qui devons les guider nous y succombions aussi et devenions des occasions de scandale. » Malgré d’inévitables fautes, l’Église reste une référence morale pour le peuple.

La malgachisation : Depuis 1972 les gouvernements ont voulu promouvoir la langue malgache au détriment de toute langue étrangère. Revendication légitime. Mais cela s’est fait trop rapidement et sans discernement. De plus la malgachisation touchait tous les domaines de la vie culturelle, sociale jusqu’à l’économie, avec la volonté de se passer des étrangers. L’Église a en partie souscrit à cette ambition. En positif, une réelle inculturation de la tradition chrétienne à tel point que les chants religieux accompagnent les voyageurs dans les taxi-brousse autant que la musique profane. Mais c’était oublier que la « Grande Ile » reste une Ile et que cela finit dans l’Isolement voire l’oubli. Défi d’ouverture donc, y compris pour le clergé et l’Église en général.

Les vocations : elles poussent comme champignons et rencontrent un réel enthousiasme chez les jeunes. Les congrégations l’ont bien compris. La plupart font un réel discernement avant l’admission des postulant(e)s. Elles sont réellement autonomes et gèrent au mieux leur charisme missionnaire. Mais la tentation de la concurrence entre elles n’est pas bien loin. Défi de coordination surtout pour des projets : « Travailler à s’unir entre congrégations religieuses, pour le développement de la société, en fortifiant ce qui existe grâce aux 2 conférences de supérieurs/es majeurs/es et en réalisant une recherche ensemble sur le vrai développement de la société malgache, un développement à visage humain, se référant à l’Évangile. »[1]

L’œcuménisme : À Madagascar, l’œcuménisme a une particularité : les quatre grandes confessions chrétiennes présentes dans l’Ile se sont unies pour faire face aux débordements politiques et sociologiques. « L’œcuménisme, dans ce pays, tire donc sa source, non pas de spéculations d’ordre théorique, mais de la nécessité de témoigner du Christ qui nous invite à lutter en faveur des pauvres et des petits. »[2] Sans surprise, l’unité a été mise à l’épreuve, notamment par certains gouvernants dans le but de diviser pour mieux régner ! Défi : que les Églises demeurent solidaires auprès des plus petits, tout en restant en dialogue entre elles et avec les responsables du pays.

L’interreligieux : certes les confessions chrétiennes sont majoritaires dans le pays nous l’avons vu. Cependant bon nombre de malgaches restent encore avec leurs croyances coutumières. Il ne faut pas oublier les multiples groupes se réclamant du christianisme. Essentiellement portés par les Indo-Pakistanais présents dans l’Ile, les musulmans vivaient en bonne intelligence avec les chrétiens Mais le ton change … Depuis quelques années, on assiste à une réelle pression de la part des musulmans venant d’Arabie et des Émirats, de Turquie. « La montée de l’islamisme est palpable ! C’est visible ! C’est une invasion. 
Avec l’argent des pays du Golfe et du Pakistan, ils achètent les gens : on voit des jeunes partir étudier en Arabie Saoudite et lorsqu’ils reviennent à Madagascar, ils sont imams. Nous avons organisé une rencontre avec des imams pour partager nos inquiétudes et l’un d’entre eux a témoigné. Il était un ancien séminariste ! »[3] Défi d’un dialogue devant une telle offensive !

La pauvreté : il faudrait dire la misère ! Elle touche la grande majorité de la population. Tentation de l’argent. Les musulmans l’ont bien compris, on l’a vu. La tentation peut aussi guetter les responsables d’Église par un trop important décalage entre leur train de vie et celui du peuple. De manière très concrète, les « missionnaires » ont construit un patrimoine dont l’entretien met à mal les finances des diocèses. À cela s’ajoutent les nécessaires investissements exigés par la vie contemporaine. Disons-le l’Église vit sous perfusion. Défi : conquérir une suffisante autonomie économique.

Espérance 

« Tout le monde s’adresse à nous, car l’Église dit la vérité, elle est fiable. » (Cal. Désiré Trarahazana).

Le passage du Pape François le 8 septembre aura certainement un impact mobilisateur pour cette Église « des Périphéries ».

– C’est une reconnaissance qui la sort de l’isolement international et lui redonne dignité et fierté qui la relie à l’Église universelle.
– C’est un message adressé aux responsables politiques confortant celui des évêques.
– C’est une invitation à resserrer les liens entre les Églises chrétiennes pour l’incarnation de l’Évangile.
– C’est un encouragement à vivre la foi en Dieu et en l’homme dans la poursuite des œuvres de développement, d’éducation et de santé.

À ce pays déprimé par les échecs des gouvernants et les rapines des puissances étrangères, miné par l’insécurité interne et le manque de perspective d’avenir, le Pape sera accueilli par un peuple en fête. Puisse l’enthousiasme d’un jour propulser les Malgaches vers un avenir où « la semence de paix et d’espérance » produira de beaux fruits.

Michel Fournier
SNMUE – Juillet 2019

La grande île de Madagascar a une superficie de 580 000 km2, c’est un peu plus grand que la France. Pour une population de près de 25 millions d’habitants. Le pays fait partie des « pays moins avancés » de la planète, avec l’un des plus faibles indices de développement humain. Un quart des habitants sont catholiques. Il y a 22 diocèses dans le pays.

Sur les interventions de la Conférence épiscopale de Madagascar dans la vie sociale ou politique depuis un siècle, on lira l’excellente synthèse ici, il s’agit d’un article de la très sérieuse revue Afrique contemporaine :  Les crises malgaches vues par la conférence épiscopale de Madagascar – Étude des communiqués publiés de 1889 à 2014, par  Ketakandriana Rafitoson, publié dans Afrique contemporaine 2014/3.

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