Présentation de l’Instruction “Dignitas Personae” par Mgr d’Ornellas

Préface de l’Instruction “Dignitas Personae” sur certaine questions de bioéthique, publiée en co-édition par Bayard/ cerf /Fleurus-mame.
 
L’Instruction sur « la dignité de la personne » est « doctrinale ». Avant de commenter la signification de ce mot, regardons « l’horizon » de l’Église catholique : il est tout à la fois un immense « oui » à la vie humaine et une véritable « confiance » envers la science. Elle professe son « oui » et sa « confiance », instruite par sa présence, hier comme aujourd’hui, « aux côtés de la personne souffrante dans son corps et dans son âme ». Elle veut fortifier la compassion chez ceux et celles qui, par l’humanité de leur écoute et la délicatesse de leur sourire, apaisent l’inquiétude des personnes qui quémandent le secours des techniques biomédicales.

« Un grand “oui” »

L’horizon de l’Église – c’est évident – se dessine à la lumière de sa foi. L’Église sait que « Dieu, qui aime la vie et la donne avec générosité, est du côté de la vie » (n°3). « Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants », lisons-nous dans l’Écriture sainte (Matthieu 22). Comment Dieu existerait-il s’il était du côté de la mort ? Comment l’homme qui serait du côté de la mort pourrait-il entrevoir son existence ? Le regard de la foi discerne combien la création, surtout de l’homme et de la femme, est « très bonne » (Gn 1, 31). C’est pourquoi, l’Église professe depuis toujours « un grand “oui” à vie humaine » (n°1). Cela l’invite sans cesse au labeur et au dialogue avec les hommes de bonne volonté pour chercher avec eux une sagesse commune et ouvrir les chemins de la vie.

L’horizon de l’Église s’éclaire aussi « à la lumière de la raison » (n°3). L’Église reçoit l’expérience partagée des hommes qui, réfléchissant entre eux, arrivent à formuler le concept de « dignité » pour chaque membre de la famille humaine1 . Depuis plus de 40 ans, nourrie par la Tradition et enrichie par la pensée personnaliste contemporaine, elle ne cesse d’exposer la « dignité de la personne humaine » et en montre « l’aspect le plus sublime »2 .
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1Voir la Déclaration universelle des Droits de l’homme (10 décembre 1948). Son Préambule commence ainsi : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. » Son premier article est le suivant : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Il faut aussi faire mention de la Convention internationale de l’O.N.U. sur les droits de l’enfant (20 novembre 1989). Aux droits « inaliénables » de la Déclaration, fait écho la dignité « indélébile » de l’Instruction (n°6). Pour la notion de « droits », l’Instruction cite la précédente Instruction Donum vitae qui évoque les « droits de la personne » (n°4) ainsi que le discours de Benoît XVI à l’O.N.U., le 18 avril 2008 (n°5, note 7).
2 Cf. Vatican II, Constitution Pastorale Gaudium et Spes (7 décembre 1965), Ière Partie, chap.1 et n°19.

Le 22 février 1987, il y a plus de 20 ans déjà, dans son vaste enseignement sur la dignité humaine, l’Église s’était interrogée sur le sens et la valeur des techniques issues de la science biomédicale : ce fut l’Instruction sur « le don de la vie » qui demeure « d’une importance particulière » (n°1). Ce document ouvrait alors des chemins de vie dans ces domaines délicats et complexes sur la base de trois « critères » : le « respect de l’homme », « son droit primaire et fondamental à la vie » et « la dignité de la personne » 3.
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3 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Donum vitae (22 février 1987), n° 1.

Aujourd’hui, devant les « questions » que « suscitent les nouvelles technologies biomédicales actuelles », pour donner davantage sens à son « oui », l’Église précise le « principe fondamental » de l’action humaine dans ces domaines nouveaux : « la dignité de la personne doit être reconnue à tout être humain depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle » (n°1).

Cette « dignité » est « indélébile » (n°6) et ne souffre pas de « discrimination » (n°8 et 37) ni, a fortiori, de « sélection » (n°22 et 28). En effet, « la dignité appartient de façon égale à chaque être humain et ne dépend ni du projet parental, ni de la condition sociale ou de la formation culturelle, ni du stade de la croissance physique » (n°22). La dignité ne se divise pas. Identique chez tous dès le début de l’existence, elle est équivalente à celle que l’on reconnaît à la personne.

La dignité appelle le « respect ». Ce mot est fréquent dans l’Instruction. Comment, en effet, aimer la vie et la promouvoir sans la respecter ? Comment imaginer que ce respect puisse s’arrêter à un moment ou à un autre face à la vie d’autrui ? Tout le monde ne s’accorde-t-il pas pour reconnaître le respect dû à chaque être humain en vertu de sa « dignité » et de sa « singularité » (n°29) ?
 

Reste alors la question essentielle : comment ce respect est-il un principe d’action efficace pour soulager toute souffrance et guérir les maladies ? Loin d’être un obstacle, ce « respect » suscite l’effort créatif, engendre l’authentique compassion, mobilise les intelligences humaines pour la recherche, engage dans la solidarité. Les actes qui traduisent le respect de la dignité humaine sont la preuve incontournable du « oui » à la vie humaine.

Ce « oui » de l’Église se manifeste dans « sa capacité à accueillir tout ce qui émerge de bon dans les œuvres des hommes et dans les diverses traditions culturelles et religieuses, qui ont souvent un grand respect pour la vie » (n°3). Cette phrase appelle un commentaire. En effet, elle met en lumière que, non seulement les traditions religieuses, mais aussi « les œuvres des hommes … ont souvent un grand respect pour la vie ». Ne nous est-il pas signifié ici que le sens de la vie et de sa beauté est davantage inscrit dans le cœur de l’homme que nous l’imaginerions spontanément ? Des coutumes africaines, par exemple, l’attestent amplement.

Le sens aigu de la vie pousse les hommes et les femmes à œuvrer pour elle. En professant son « oui », l’Église fait mémoire de l’expérience de tant d’hommes et de femmes qui, accompagnant chaque jour leurs frères et sœurs fragiles et souffrants, expriment simplement, sans tambour ni trompette, que chaque vie humaine mérite d’être vécue. Bien des exemples pourraient illustrer ces « œuvres ». Qu’on pense, parmi bien d’autres œuvres, à l’Arche internationale de Jean Vanier, ou, plus simplement, à ces parents qui aiment leur enfant handicapé, parfois adopté.

Bien sûr, ce « oui » est total et plus que jamais professé car « la maladie ou l’expérience de la mort (…) appartiennent de fait à l’existence de l’homme et marquent son histoire » (n°3). L’Église ne cède pas aux tentations prométhéennes d’un pouvoir qui repousserait indéfiniment les limites de la condition humaine avec « la tentative de créer un nouveau type d’homme » (n°27) . Son « oui » est sans réserve face à « la valeur de l’être humain en tant que créature et personne marquée par la finitude » (n°27). Ce « oui » invite l’Église à rappeler « la nécessité de revenir à une perspective de soin aux personnes et d’éducation à l’accueil de la vie humaine dans sa finitude historique concrète » (n°27)4.
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4Dans la contribution, datée du 20 juin 2008, de l’Agence française de la biomédecine pour la révision de la « loi relative à la bioéthique », on peut lire : « L’ère d’une médecine régénérative et le nouvel âge de l’auto-réparation ne risquent-ils pas de brouiller les repères anthropologiques que dessinent les contours de la finitude de la vie humaine ? Cette nouvelle médecine n’ouvre-t-elle pas davantage qu’au traitement de la maladie à une fantasmatique de l’immortalité ? Quelle pourrait être la justification de refuser le désir d’un bien vieillir et de l’immortalité ? Pourquoi refuser une espérance, fût-elle pour le moment ténue, à un malade ? L’histoire n’est-elle pas là pour attester que l’homme est par nature un être contre-nature ? » (p. 39)

C’est en effet au creuset de sa finitude que l’homme exprime le mieux sa vraie liberté, signe le plus éminent de son inaltérable dignité. Cette finitude s’appelle « vulnérabilité » dont la richesse de sens apparaît progressivement au regard patient et compatissant de ceux qui accompagnent au quotidien leurs frères et sœurs les plus vulnérables. La souffrance y est pourtant lourde. Elle peut l’être au point d’aveugler la raison et d’abattre la bonne volonté. Dans tous les cas, il est bon de faire mémoire du « oui » prononcé : sa force invite absolument à la sollicitude fraternelle les uns envers les autres pour que, ensemble, nous accompagnions les personnes les plus blessées et fragiles, et découvrions ou redécouvrions leur merveilleuse et indélébile dignité, leur éloquente singularité.

« Oui » au « corps embryonnaire »

L’Église se fortifie dans son « oui » à la vie en recevant avec reconnaissance les fruits du travail des scientifiques. En effet, elle s’exprime « sur la base de solides connaissances scientifiques » (n°5) et « grâce au concours d’un grand nombre d’experts » (n°2). Elle recueille « l’indication précieuse » des « conclusions scientifiques » (n°5) et connaît les « nouvelles perspectives » ouvertes par les « connaissances acquises » (n°24). Elle est prudente et s’exprime en fonction « des résultats récents des recherches médicales » (n°10) ou « dans l’état actuel de la recherche » (n°26). Elle ne cesse de regarder « l’actuel et multiforme panorama, philosophique et scientifique » (n°2) et d’en nourrir sa réflexion.

Forte de ces appuis rationnels, l’Église considère que « le corps d’un être humain, dès les premiers stades de son existence, n’est jamais réductible à l’ensemble de ses cellules » (n°4). Le « corps embryonnaire » (n°4) est donc un véritable organisme vivant, celui d’un être humain qui se développe. La science des gènes et de ce qui les rend actifs ou passifs – l’épigénétique 5 – arrive à décrire la progressive constitution de cet organisme et son développement. Plus les connaissances biologiques grandissent, plus elles suscitent un émerveillement toujours croissant. Cet organisme est de fait un corps humain qui grandit pour devenir celui de l’enfant que l’on voit naître.
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5L’Instruction y fait allusion lorsqu’elle écrit : « Au cours de ces dernières décennies, les sciences médicales ont considérablement élargi leurs connaissances sur la vie humaine dans les premiers stades de son existence. Elles sont parvenues à mieux connaître les structures biologiques et le processus de sa génération » (n°4). Le terme « épigénétique » a été introduit en 1942 par Conrad Waddington (1905-1975). En 1970, ce terme finit par désigner, selon A.P. Wolffe, « l’étude des changements héritables dans l’expression des gènes qui surviennent sans qu’il y ait de changement dans la séquence de l’ADN », cité par Mgr Jacques Suaudeau, « Le statut biologique de l’embryon pré-implantatoire. Les réponses de la génétique », Actes du colloque sur « Le statut ontologique et éthique de l’embryon » à l’Institut Catholique de Rennes, 25 novembre 2008.

Dès lors, le « oui » de l’Église concerne les tout premiers moments de ce « corps embryonnaire ». Ce « oui » s’exprime alors dans la reconnaissance de la dignité de cet être humain singulier au commencement de sa vie, et dans « le respect inconditionnel moralement dû à l’être humain dans sa totalité corporelle et spirituelle » (n° 4), respect « requis par la raison » (n° 7).

Il est impossible de parler de la vie humaine embryonnaire sans évoquer son « origine ». Chaque vie humaine est absolument unique ; chacune a son origine singulière, sur laquelle la maîtrise est illusoire et irrespectueuse. Aujourd’hui, par ses observations sur les commencements de la vie humaine, la technique ne court-elle pas le risque d’être tentée de se croire désormais à l’origine de la vie humaine, en particulier dans l’« extrême » du clonage « thérapeutique » ou « reproductif » (n°28) ?

Or, par son « oui », l’Église se fait l’écho de ce vaste « oui » qui retentit « dans tous les temps et dans toutes les cultures » et qui atteste que « le mariage et la famille constituent le contexte authentique où la vie humaine trouve son origine » (n° 6). L’Instruction rappelle la beauté du mariage par lequel « les époux tendent à la communion de leurs êtres en vue d’un mutuel perfectionnement personnel pour collaborer avec Dieu à la génération et à l’éducation de nouvelles vies » (n°6) ; « une telle communion est le fruit et le signe d’une exigence profondément humaine » (n°9). L’Instruction évoque alors « la transmission de la vie [qui] est inscrite dans la nature et ses lois demeurent comme une norme non écrite à laquelle tous doivent se référer » (n°6). Ici, un discours de Benoît XVI est cité. Le Pape parle à « la lumière de nouvelles découvertes scientifiques » ; il évoque l’attitude de la raison : « Si la raison instruit l’amour et l’amour illumine la raison, si la raison se convertit en amour et l’amour consent à se laisser retenir entre les limites de la raison, alors ceux-ci peuvent accomplir quelque chose de grand » 6.
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6 Ce texte vient de Guillaume de Saint Thierry (Père Abbé bénédictin mort en 1148) que Benoît XVI cite dans son discours du 10 mai 2008.

De fait, le « respect » n’est véritable que dans l’alliance de l’amour et de la raison. Il est alors non seulement une source dynamique de l’action mais une norme éthique de grande portée. L’Instruction en vient à donner une règle « doctrinale » : « La valeur éthique de la science biomédicale se mesure par sa référence tant au respect inconditionnel dû à tout être humain, à chaque instant de son existence, qu’à la sauvegarde de la spécificité des actes personnels qui transmettent la vie » (n°10).

La science, un service d’humanité

L’Église, on l’a vu, reçoit beaucoup de la science. Elle souhaite que « les fruits de la recherche soient rendus disponibles même dans les zones pauvres » (n° 3). Elle n’ignore pas la « grande présence de scientifiques et de philosophes de valeur qui voient dans la science médicale un service en faveur de la fragilité humaine, pour les traitements des maladies, le soulagement de la souffrance ainsi que l’extension des soins nécessaires de manière égale à tous » (n°2). La science est en effet « un précieux service pour le bien intégral de la vie et pour la dignité de chaque être humain » (n°3). « C’est donc avec espoir que l’Église regarde la recherche scientifique, et souhaite que de nombreux chrétiens se dédient à la promotion de la biomédecine pour témoigner de leur foi » (n°3).

L’Église s’appuie sur « des études et des expérimentations de grande valeur scientifique » (n°31). Elle écoute la science sans a priori. Pour examiner les questions suscitées par les découvertes biomédicales, elle « a toujours pris en compte leurs aspects scientifiques » (n°2). Elle estime que les « techniques », issues de ces découvertes, « ne sont pas à rejeter parce qu’artificielles. Comme telles, elles témoignent des possibilités de l’art médical » (n°12).

L’Église a toujours estimé la science. Évoquons rapidement ici l’étonnante amitié entre l’Église et les chercheurs. Elle est magnifiquement traduite par le Message que les évêques du monde entier ont tenu à leur adresser, il y a 40 ans : « Un salut tout spécial à vous les chercheurs de la vérité, à vous, les hommes de la pensée et de la science, les explorateurs de l’homme… Votre chemin est le nôtre. Vos sentiers ne sont jamais étrangers aux nôtres. Nous sommes les amis de votre vocation de chercheurs, les alliés de vos fatigues, les admirateurs de vos conquêtes et, s’il le faut, les consolateurs de vos découragements et de vos échecs »7 .
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7 Messages du Concile Vatican II, « Aux hommes de la pensée et de la science », 8 décembre 1965.

22 ans plus tard, l’Instruction Donum vitae rendait cet hommage aux scientifiques : « Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance “homme et femme, il les créa” (Gn 1, 27), leur confiant la tâche de “dominer la terre” (Gn 1, 28). La recherche scientifique de base comme la recherche appliquée constituent une expression significative de cette seigneurie de l’homme sur la création. »8 .
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8 Instruction Donum vitae (22 février 1987), Introduction, §2. L’Instruction Dignitas personae rend le même hommage (n°36).

Benoît XVI, ce pape allemand si sensible à l’histoire comme l’était son prédécesseur polonais, a rappelé combien « l’Église apprécie et encourage bien évidemment le progrès des sciences biomédicales qui ouvrent des perspectives thérapeutiques jusqu’à présent inconnues 9» . Mais, devant la « recherche » qui « utilise » les embryons humains « comme un simple “matériel biologique” » (n°19), il a aussi évoqué – et l’Instruction le cite 10- « l’histoire qui a elle-même condamné par le passé et condamnera dans l’avenir un tel type de science, non seulement parce qu’elle est privée de la lumière de Dieu, mais également parce qu’elle est privée d’humanité » (n°32).
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9 Voir le discours du 31 janvier 2008 à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
10 Voir le discours du 16 septembre 2006 aux participants au Congrès organisé par l’Académie Pontificale pour la Vie sur le thème : « Les cellules souches : quel avenir pour la thérapie ? ».

Dès lors, la question est la suivante : comment la science peut-elle se présenter à nos diverses sociétés en étant riche d’humanité ? Une telle science, loin d’être centrée sur elle-même ou sur sa propre analyse, est attentive au bonheur de tous les hommes, qu’ils soient dans des pays riches ou des pays pauvres, et aux soins dont ils ont besoin. Elle parle sans promettre monts et merveilles, sans médiatiser indûment ses projets et leurs résultats non encore fondés, sans décevoir ni faire peur. Elle sait que le techniquement possible n’est pas toujours ce qu’il faut humainement faire. Elle est attentive aux lois inhérentes de la nature car elle sait que leur transgression finit par détruire l’écosystème, ce beau « jardin » où l’homme est appelé à grandir avec bonheur. Selon sa vocation propre, elle est facteur de paix, d’égalité et de respect envers tous les hommes, en ayant une attention particulière envers les plus fragiles.

Avant d’aller plus loin, il convient de saluer ici tant d’hommes et de femmes qui, s’engageant avec autant de raison que d’amour, font de la science une éloquente avocate de l’humanité !

« De caractère doctrinal »

Pour aider les scientifiques, tant les chercheurs que les praticiens, l’Instruction se veut « doctrinale ». À la suite de l’Instruction Donum vitae, elle veut dégager une « doctrine » concernant les actes humains susceptibles d’être posés dans ces nouvelles techniques élaborées par la recherche biomédicale et mises en œuvre pour guérir ou pour apaiser la souffrance. Qui dit « doctrine » suppose un enseignement, une explicitation, une argumentation qui visent à éclairer à un moment donné la signification de l’agir de l’homme. Dans la tradition catholique, l’enseignement doctrinal n’est pas que théorique : il concerne la foi et les mœurs. Il est réfléchi et offert en vue d’inspirer l’action pastorale de l’Église.

La science ni la technique n’existent en soi. Elles sont chacune une activité accomplie par des hommes et des femmes. Dès lors, elles sont riches d’humanité lorsque ceux-ci honorent leur propre humanité par leurs actes. Quelle lumière, reconnue par tous, peut sûrement guider ces actes ? À cette question que beaucoup se posent, une réponse simple est proposée : ces actes manifestent leur belle humanité quand ils traduisent un engagement « à respecter absolument la vie humaine » (n° 35), et quand ils s’attachent à « protéger la condition fragile de l’être humain dans les premiers stades de sa vie et [à] promouvoir une civilisation plus humaine » (n° 37).

Cette réponse apporte une lumière pour l’intelligence et pour le coeur : c’est pourquoi elle est « doctrinale ». Elle guide le discernement de l’Eglise sur les divers actes que telle technique ou telle recherche invite à poser : comment engagent-ils la dignité de celui qui les pose ?. Ces actes ne sont évidemment pas seulement techniques, ni de simples outils de recherche que prolongeraient des instruments perfectionnés. Comme toute action vraiment humaine, ils font appel aux ressources de la raison et de l’amour qui, conjointement sans que jamais l’un soit sans l’autre, permettent la pleine reconnaissance de la dignité de l’être humain.

Nos actes humains, loin d’être automatiques ou réflexes, sont riches d’humanité dans la mesure où ils sont vraiment libres et conscients. Et « c’est toujours librement que l’homme se tourne vers le bien » 11. En posant ces actes, nous adhérons à leurs significations, nous les confirmons et nous leur donnons consistance « ici et maintenant » pour le bien. Notre liberté a cet étonnant privilège de nous rendre capables en vérité de faire le bien que nous voulons. En raison de notre si chère liberté, nos actes ont un nom et une qualité : ils sont moraux et dignes de nous. Parce que nous sommes aptes à poser des actes libres – même s’ils sont souvent conditionnés par de nombreux facteurs, parfois esclaves d’une « pression financière » (n°16) -, nous avons et nous sommes toujours appelés à une « responsabilité éthique et sociale » (n°10). Telle est l’éminente et singulière dignité de nos actes ! Aucun n’est posé sans nous ! Ils nous engagent et ils ont des répercussions sur le bien d’autrui.
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11 Constitution pastorale Gaudium et Spes, n° 17.
 

La considération doctrinale sur les actes humains implique donc nécessairement une réflexion éthique. C’est pourquoi l’Instruction expose avec nuance la doctrine éthique des diverses actions objectivement engagées dans les techniques biomédicales. Elle tient compte « des responsabilités différenciées et des motifs graves qui peuvent être moralement proportionnés pour justifier » tel ou tel acte (n°35). Elle envisage le principe de précaution qui commande de ne pas agir « tant que les doutes ne sont pas clarifiés » au sujet du « statut ontologique du “produit” » obtenu par de « nouvelles techniques » (n°30). Bref, l’Instruction doit être lue (et relue) avec attention, dans le respect des nuances apportées et du langage utilisé.

L’Instruction évoque plusieurs fois l’« intention » avec laquelle les actes sont posés (n°12, 15, 19, 30, 34). Cette intention de la personne ou d’un groupe de personnes peut être « légitime » ou « louable », notamment quand la fin visée est la guérison du malade ou l’obtention d’un remède à l’infertilité. Elle ne suffit cependant pas à elle seule pour affirmer que ce qui est fait ou sera réalisé est bon, car « la fin ne justifie pas les moyens » (n°21). Les moyens sont indispensables. Ils sont choisis après délibérations. Leur choix requiert souvent le « débat entre les scientifiques » (n°32) et le « consentement éclairé du patient ou de son représentant légitime » (n°26). Ces moyens caractérisent donc aussi l’acte humain qui est posé.

Avec les moyens choisis et souvent les circonstances qui accompagnent l’acte posé, se dessine le comportement objectivement adopté par la personne. Ces moyens délibérément choisis ne peuvent jamais contredire la fin voulue ! Sinon, le comportement choisi serait alors contradictoire. Et c’est précisément cette contradiction qui blesse et prive l’action de son humanité ! L’intention louable d’un homme qui prend une décision et qui agit, requiert l’usage de moyens bons, qui respectent « inconditionnellement l’être humain ». Alors, ces actes sont « positifs » et font grandir la dignité de celui qui les pose ; par contre, ils sont « négatifs » et n’élèvent pas leur auteur « quand ils impliquent la suppression d’êtres humains ou lorsqu’ils utilisent des moyens qui nuisent à la dignité de la personne » (n°4).

L’Instruction nomme quelques unes de ces contradictions actuelles dans le champ des techniques biomédicales : par exemple, le « nombre d’embryons sacrifiés très élevé » pour « obtenir de meilleurs résultats en termes de pourcentage d’enfants nés », dans le cas de fécondation in vitro (n°14) ; « la décision de supprimer des êtres humains, qui avaient été auparavant fortement désirés, représente un paradoxe, et elle est souvent cause pour les parents d’une souffrance et d’un sentiment de culpabilité qui peuvent durer des années » dans le cadre de la « réduction embryonnaire » (n°21) ; « sacrifier une vie humaine », « même à son stade embryonnaire », avec l’intention « d’aider les malades », dans le cadre du « clonage thérapeutique » (n°30).

Cette contradiction a parfois un nom qui fait frémir : l’eugénisme, si sévèrement condamné par la loi française et la législation de nombreux autres pays. Cette dérive eugénique qui vient imperceptiblement nous influencer et qui entre dans notre univers culturel au point de créer silencieusement une « mentalité eugénique » a plusieurs fois été condamnée publiquement. Des rapports parlementaires français la dénoncent clairement. L’Instruction s’en fait plusieurs fois l’écho : « Certains considèrent le développement croissant des technologies biomédicales dans une perspective essentiellement eugénique » (n°2 ; voir aussi n°22 et 27). Ce discernement de l’Instruction est précieux car il confirme la réaction de sagesse de nos sociétés et de nombreux comités d’éthique. Le document nous aide à discerner et à nommer clairement cette dérive pernicieuse.

Le « respect », lumière de la conscience

L’Instruction, en étant simplement « doctrinale », reste « dans sa mission de promouvoir la formation des consciences » (n°10). Elle rejoint ainsi le souci pastoral de ceux qui ont une responsabilité dans le Peuple de Dieu et dans la société.

Parfois, la souffrance des personnes concernées est aigue et le souci de l’apaiser totalement sincère. La décision à prendre est donc souvent difficile. L’Instruction vient éclairer chacun sans se substituer à quiconque. Face aux techniques biomédicales possibles aujourd’hui, elle cherche à aider chacun à réfléchir sur son comportement car elle sait que « par la raison, tous les hommes peuvent reconnaître » la « dignité » de chaque être humain, depuis sa conception. Elle aide les croyants qui reconnaissent à quel « horizon ultérieur de vie » la foi donne accès, sans que ceci soit « contradictoire » avec la dignité découverte et reconnue par la raison (n°7). Elle ne se substitue pas aux consciences, ni à celle des malades « aux côtés desquels elle veut être présente » (n°3), ni à celle des parents douloureux devant leur infertilité dont elle « reconnaît la légitimité du désir d’avoir un enfant, et comprend les souffrances » (n°16), ni à celle des chercheurs ou des praticiens qui « méritent d’être encouragés » (n°13).

L’Église sait que chaque homme honore son humanité en posant des actes bons selon sa conscience. Par l’Instruction sur « la dignité de la personne », elle énonce une sagesse, transmet une prudence et met en lumière une « loi » non écrite que tout le monde reconnaît et qui doit guider l’agir de tous dans le domaine des techniques biomédicales : le respect « inconditionnel » dû à la dignité « indélébile » de l’être humain, dès le commencement de son existence. Qui ne reconnaît pas cette loi du « respect » que notre Code civil français consacre et que parfois, pourtant, un « désir » transgresse12 ?
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12 Voir article 16. Sur ce respect inconditionnel moralement dû à l’être humain dès sa conception, l’Instruction précise : « Cette affirmation de caractère éthique, est reconnue vraie et conforme à la loi morale naturelle par la raison elle-même ; elle devrait être le fondement de tout système juridique » (n°5). L’Instruction connaît l’existence du « désir » qui « entre en concurrence » avec ce « respect » car, pense-t-on, « il faut le satisfaire » (n°15). « Ce désir ne peut cependant passer avant la dignité de la vie humaine, au point de la supplanter » (n°16). Ces « désirs subjectifs » (n°16) sont-ils des droits ? Si des lois légitimaient des atteintes à ce respect, l’Instruction affirme que « le droit à l’objection de conscience, expression du droit à la liberté de conscience, devrait être protégé par les législations civiles » (n° 35, note 57).

Quand les hommes « accomplissent naturellement les prescriptions de la loi », écrit l’Apôtre saint Paul, « ils montrent la réalité de la loi inscrite dans leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience » (Romains, 2). « D’après les paroles de saint Paul, a commenté Jean-Paul II, la conscience place, en un sens, l’homme devant la Loi, en devenant elle-même un “témoin” pour l’homme : témoin de sa fidélité ou de son infidélité à la Loi, c’est-à-dire de sa droiture foncière ou de sa malice morale. La conscience est l’unique témoin : ce qui se produit à l’intime de la personne est voilé aux yeux de tous ceux qui sont à l’extérieur. La conscience ne donne son témoignage qu’à la personne elle-même. Et, de son côté, seule la personne peut connaître sa réponse à la voix de sa propre conscience. On n’évaluera jamais comme il le faudrait l’importance de ce dialogue intime de l’homme avec lui-même. 13». Pour les chrétiens, cette loi est une vive lumière reçue dans la personne du Christ. Le débat de la conscience est toujours dialogual : le baptisé s’efforçant de vivre en communion avec son Sauveur et son Dieu fait progressivement sienne la doctrine énoncée par l’Église.
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13 Jean-Paul II, encyclique sur « la splendeur de la vérité » (Veritatis splendor, 6 août 1993), n°57-58. L’Instruction précise qu’elle prend appui sur cette encyclique, ainsi que sur l’encyclique consacrée à « l’Évangile de la vie » (Evangelium vitae, 25 mars 1995) (n°2).

Le progrès de l’humanité

L’Instruction est publiée à un moment où il est nécessaire de reconnaître et de défendre l’immense progrès de l’humanité. « L’histoire de l’humanité montre de réels progrès dans la compréhension et dans la reconnaissance de la valeur et de la dignité de chaque personne, fondement des droits et des impératifs éthiques grâce auxquels on a cherché et on cherche à construire la société des hommes. C’est précisément au nom de la dignité humaine, qu’en toute logique, on a interdit tout comportement ou style de vie lui portant atteinte. Dans cette ligne, les mesures juridico-politiques (…) contre les discriminations (…) sont un témoignage évident rendu à la valeur inaliénable et à la dignité intrinsèque de chaque être humain et le signe d’un progrès véritable qui jalonne l’histoire de l’humanité » (n°36).

L’Instruction parlera à celles et à ceux qui sont confrontés aux questions soulevées par les nouvelles techniques biomédicales, soit à titre personnel, soit en étant engagés auprès de leurs frères et sœurs malades dans la proximité du soin ou de l’accompagnement, ou dans l’intention de leur trouver un remède par la recherche, ou encore dans la vigilance du bien commun par la participation à l’élaboration des lois, Nul doute que cette Instruction contribuera à les encourager à travailler à la promotion du progrès toujours à poursuivre. Elle invite à la confiance car « la vérité, le bien, la joie, le véritable progrès sont du côté de la vie » (n°3).

Signée le 8 septembre, au jour d’une fête mariale, l’Instruction invite discrètement les catholiques à se tourner vers Marie, elle qui, dès le premier instant de sa conception, fut rendue capable de devenir un jour la Mère de la Vie. Le 15 septembre, une semaine après la signature de ce texte, le pape Benoît XVI, marchant humblement sur les traces de la jeune Bernadette Soubirous, illuminée par le sourire de la Vierge dans la grotte de Lourdes, rendait explicite cette invitation 14 :

« Avant de se présenter à elle, quelques jours plus tard, comme “l’Immaculée Conception”, Marie lui fit d’abord connaître son sourire, comme étant la porte d’entrée la plus appropriée à la révélation de son mystère.
Dans le sourire de la plus éminente de toutes les créatures, tournée vers nous, se reflète notre dignité d’enfants de Dieu, cette dignité qui n’abandonne jamais celui qui est malade. Ce sourire, vrai reflet de la tendresse de Dieu, est la source d’une espérance invincible.
Nous le savons malheureusement : la souffrance endurée rompt les équilibres les mieux assurés d’une vie, ébranle les assises les plus fermes de la confiance et en vient parfois même à faire désespérer du sens et de la valeur de la vie. Il est des combats que l’homme ne peut soutenir seul, sans l’aide de la grâce divine. Quand la parole ne sait plus trouver de mots justes, s’affirme le besoin d’une présence aimante : nous recherchons alors la proximité non seulement de ceux qui partagent le même sang ou qui nous sont liés par l’amitié, mais aussi la proximité de ceux qui nous sont intimes par le lien de la foi. Qui pourraient nous être plus intimes que le Christ et sa sainte Mère, l’Immaculée ? Plus que tout autre, ils sont capables de nous comprendre et de saisir la dureté du combat mené contre le mal et la souffrance. La Lettre aux Hébreux dit à propos du Christ, qu’il “n’est pas incapable de partager notre faiblesse ; car en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous” (He 4, 15).
Je souhaiterais dire, humblement, à ceux qui souffrent et à ceux qui luttent et sont tentés de tourner le dos à la vie : tournez-vous vers Marie ! Dans le sourire de la Vierge se trouve mystérieusement cachée la force de poursuivre le combat contre la maladie et pour la vie. »
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14 Homélie le lundi 15 septembre 2008 à Lourdes

Rennes, le 8 décembre 2008
En la fête de l’Immaculée Conception
+Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes, Dol et Saint Malo