La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui de Tatyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko (2026)

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 15 juillet 2026, OFC 2026, n°33 à propos de   » La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui  » de Tatyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko (Gallimard, 2026)

OFC 2026, n°33 - 15 juillet 2026 Dans La vie à la lisière, Tatyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko nous rappellent ce que doivent être des auteurs engagés, dénomination galvaudée en Occident. Les deux intellectuels, qui ont risqué leur vie à proximité du front, y combattent pour le Bien et la Justice, et dénoncent le Mal et la Violence. Ils nous dévoilent également la richesse de la littérature ukrainienne, dont, à part Gogol, seule une infime partie est accessible en français. Leur dialogue avec la littérature occidentale est incessant, d’Homère à Benjamin en passant par saint Augustin, Pascal et Shakespeare.

La « lisière » qui donne le titre de l’ouvrage est cette zone étendue autour de la ligne de front, le « point zéro » où les soldats sont face à face. La lisière, qui s’étend jusqu’à 200 km du front, parcourue en tous sens par les auteurs, est loin d’être une zone tranquille : parfois envahie par les Russes, elle est sans cesse menacée par les drones, les mines et les missiles qui peuvent exploser à tout instant.

Au fil des pages, les témoignages recueillis par les auteurs dénoncent les crimes des Russes contre les populations. La litanie récurrente est éprouvante et plonge le lecteur dans l’angoisse : la lisière n’a pas de frontière, pas de limite. Dans les territoires occupés, les Russes ont commis les pires atrocités contre les civils : meurtres, tortures, viols, enfermements, enlèvements. Impossible ici de présenter la liste des exactions décrites. Une seule résume leur violence ignoble : en 2022, les Russes ont enfermé les 300 habitants du village de Tchernihiv dans le sous-sol de l’école. Hommes, femmes et enfants y sont restés entassés pendant plusieurs semaines, dans l’obscurité, les uns contre les autres, sans pouvoir s’allonger pour dormir, avec à peine de quoi manger. Dix vieillards y sont morts, après une lente agonie, leurs corps demeurant ensuite plusieurs jours parmi les vivants avant d’être enterrés à la hâte. Ces villageois qui servaient de boucliers humains ont été libérés lorsque les Russes se sont repliés.

Face à ces violences, les auteurs témoignent de la résilience et du courage des Ukrainiens, qu’ils soient au front ou à la lisière. Fervents nationalistes, ils sont attachés à défendre leur pays, leur terre : « Le pays est devenu l’un des nôtre… Il ne peut vivre sans nous. » (p. 104) Et réciproquement.

A travers les témoignages recueillis et les réflexions des auteurs apparaissent des expériences existentielles individuelles et collectives qui inversent les tendances délétères qui minent l’Occident. Ainsi l’espace n’est plus une abstraction, un monde sans limite, sans frontières, où les Etats ne seraient que des lieux de production économique interchangeables, la politique étant dictée comme chez Rawls par les avantages compétitifs des territoires. L’espace ici est habité, la terre contient nos racines. L’attachement des Ukrainiens à leur terre noire rejette aussi bien l’ultralibéralisme sans frontière des Occidentaux que les thèses du penseur russe Alexandre Douguine pour qui la terre d’Ukraine est russe.

L’expérience du temps change aussi totalement de sens. L’Occident est anesthésié par le « présent liquide », suivant la belle expression de Zigmunt Bauman : nous avons perdu nos valeurs, et l’éphémère semble la seule alternative pour noyer notre angoisse. En Ukraine, le temps retrouve tout son sens, toute son intensité, dans l’expérience existentielle de l’imminence de la mort. A tout instant un drone ou un obus russe peut surgir et vous ôter la vie. Celle-ci gagne alors en profondeur, se découvre un avenir, et devient l’objet de toute notre attention.

Il reste difficile pour les Ukrainiens de parler de ce qu’ils vivent. Le silence s’impose souvent, tant les horreurs et violences qu’ils subissent peinent à trouver des mots. Il revient aux écrivains et surtout aux poètes de dire l’indicible. Nombre d’entre eux sont cités (Yaryna Tchornohouz, Kateryna Klytko, etc.), dont certains ont été tués par les Russes (Borys Houmeniouk, Artour Dron, Victoria Amelina).

Dans un tel contexte, les notions d’individu et de communauté changent de sens, et échappent aux théories perverses en usage en Occident. Chaque Ukrainien, sur le front ou dans la lisière, est seul face au péril, à la mort imminente toujours possible. Pour survivre, il faut renoncer à l’égoïsme, et faire confiance aux autres. Cette vie partagée crée une communauté où s’expérimentent la liberté et la solidarité. Le concret y efface le fantasme, et transforme l’individu égoïste en une personne responsable. Chacun, chacune, vit ici et maintenant dans, par et pour une communauté dont il partage le destin.

Pourquoi la violence russe est-elle si intense, et si hostile à l’Ukraine ? « Le mal russe est un mal qui se répète. » (p. 212) Avec lucidité, les auteurs rappellent que les crimes du communisme, puis ceux du stalinisme, sont restés impunis en Russie et n’ont guère fait l’objet d’une condamnation comparable au procès de Nüremberg. Là où les Polonais, les Roumains, les Estoniens ont purgé leur mémoire, le crime russe reste impuni, et devient une manière d’être. C’est un « crime sans châtiment », rejouant au XXIe siècle l’Holodomor, le génocide ukrainien orchestré par Staline. Les crimes des communistes ont été occultés sciemment par les gauches européennes, aveuglées par la recherche d’une société juste car amnésique, une utopie inventée par Ernst Bloch. « La gauche européenne s’est noyée dans l’illusion » (p. 260). « Les Russes font la guerre à la réalité » (p. 25), et l’Occident peine à la regarder. (Force est de constater que les Russes n’ont pas le monopole de la violence : cette impunité est devenue courante à l’échelle internationale, la loi de la force remplaçant progressivement la force de la loi.)

Peut-on effacer la culture ukrainienne ? Le livre détaille ce qui semble être un programme d’anéantissement visant l’art et la culture ukrainiennes : les théâtres, les salles d’exposition, les bibliothèques, les ateliers d’impression, les lieux de spectacle, les écoles sont systématiquement détruits. Et nombre d’artistes et d’écrivains auraient été volontairement ciblés par des drones. Malgré cela, l’art et la poésie, toujours renouvelés, sont comme un baume pansant les plaies ukrainiennes.

Il ressort de ces 300 pages une impression de courage, de détermination pour résister et faire face à la violence. La leçon du peuple ukrainien peut nous être bénéfique en ce qu’elle nous ramène au concret, à la vérité, rejetant les délires et fantasmes des wokes et autres fanatiques de l’égoïsme. Inversant la tendance à la fragmentation qui mine les sociétés occidentales, l’expérience ukrainienne renouvelle le nationalisme authentique, l’attachement collectif à une terre et une culture.

Le livre, malgré sa force, a néanmoins quelques défauts. Les auteurs ont fait le choix de procéder à une reconstruction idéalisée de l’histoire de l’Ukraine, en la faisant remonter aux libres enclaves des cosaques zaporogues sur les îles du Dniepr. Ce choix passe notamment sous silence la Rus de Kiev fondée par les vikings varègues au IXe siècle, qui régnaient depuis leur capitale sur un vaste territoire étendu de la Baltique à la Mer Noire. Ce pliage de l’histoire, qui fait commencer l’Ukraine au XVIIe siècle, bénéfique pour l’imaginaire collectif du pays en guerre contre la Russie, est éminemment discutable.

De même les auteurs se contentent, à la manière des Occidentaux, d’une vision simpliste de la société russe orchestrée et conditionnée par les héritiers du KGB. Ce qui est vrai, mais n’explique pas tout. Car il existe de nombreux courants politiques en Russie, qui se retrouvent à la Douma, et qui échappent totalement à nos repères : les nostalgiques de l’URSS, les monarchistes, les militaristes, les tsaristes, les nationalistes, les ultra-orthodoxes, etc. Poutine reste un modéré au milieu de tous ces extrémismes, tandis que l’attrait pour l’Occident ne touche qu’une infime minorité des Russes. Dans le même registre, la conscience collective russe a gardé depuis le temps des tsars un affect irrationnel et paranoïaque, selon lequel « on » veut sa destruction. Les Mongols au XIIIe, la France puis l’Angleterre au XIXe, l’Allemagne puis les Etats-Unis au XXe, l’OTAN et l’Europe au XXIe siècle : tous sont supposés vouloir l’anéantissement de la Sainte Russie… L’impérialisme russe en découle, et explique maintes positions de Poutine, ainsi que l’annexion de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Cette peur joue un rôle dans l’annexion de la Crimée et la guerre qui a suivi.

Le plus grand défaut du livre est de passer sous silence la dimension religieuse de la guerre. Cet oubli est tout d’abord injuste car l’Eglise gréco-catholique ukrainienne et l’Eglise orthodoxe ukrainienne sont engagées dans le soutien moral et matériel des populations et des soldats sur le front. Elles participent pleinement de la résilience ukrainienne. Ensuite on ne peut ignorer que l’Ukraine est née symboliquement au Xe siècle avec le baptême de Volodymyr le Grand, l’allié de Byzance. Si elle évite de s’interroger sur la complicité de l’Eglise orthodoxe russe avec Poutine, cette mise à l’écart du christianisme, volontaire, est regrettable.

Pour conclure, La vie à la lisière témoigne de la pugnacité, de la résilience des Ukrainiens face aux violences russes. L’expérience existentielle qui en découle ouvre sur une métaphysique concrète où la vie, l’individu, la société ne sont plus fantasmés dans des utopies irréelles, mais enracinés dans une réalité pleine d’espoir. Ainsi, penser la guerre avec les Ukrainiens, c’est aussi guérir l’âme occidentale de ses maux. « Parfois, on ferme les paupières à l’amour, et ses amis l’enveloppent dans un sac de couchage, et le mettent dehors. Et alors il passe aux vivants. » (Artour Dron)

Vincent Aucante

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