Le futur des émotions Comment la technologie et le capitalisme exploitent notre subjectivité, Eva Illouz (Gallimard 2026)
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 24 juin 2026, OFC 2026 n°30, à propos de Le futur des émotions Comment la technologie et le capitalisme exploitent notre subjectivité de Eva Illouz (Gallimard, Connaissances, 2026)
La sociologue Eva Illouz publie, ces jours-ci, une conférence qu’elle a donnée à Stuttgart début 2025. Ce texte ajoute aux questionnements nécessaires portant sur les technologies de la communication, les réseaux sociaux, l’IA, etc. On a souvent écrit dans ces fiches que ces technologies ne sont pas des outils, à la main de leurs utilisateurs, mais qu’ils les formatent, dans leur psyché, dans leurs rapports à eux-mêmes, aux autres et au monde. Il est peut-être temps de ne plus trembler devant le risque de se voir taxé de technophobe ou fermé au formidable potentiel pour les relations et même l’annonce de l’Evangile qu’offrent ces technologies. L’impératif du chiffre, du succès ou de l’efficacité doit savoir être défait lorsqu’il en va de la vérité et du bien de l’humanité.
Mesurons aussi que, derrière l’appel à la communication, affichage qui se veut alléchant, paraît il – rien de pire que de ne pas disposer de sa minute de célébrité – le réel est celui de la recherche de puissance, que celle-ci soit économique ou politique. Le rédacteur, nuancé, qui rédige cette fiche, se découvre de moins en moins nuancé, en tout cas au sujet de ces technologies.
A la lecture de ce court texte d’Eva Illouz, on pourra conjoindre celui de la revue Le Grand Continent, dans son édition papier de 2025 : L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA (Gallimard, 2025). Dans son introduction, Giuliano Da Empoli cité Rainer Marie Rilke : « Je vis en mauvaise intelligence avec la photographie qui ne m’est supportable que dans ses premiers débuts un peu surannés, quand elle était encore si humble et si timide, comme une machine devrait toujours l’être » Lettres à une jeune poétesse, Bouquins, 2021, p. 113 (cité p. 19).
Au sujet des travaux d’Eva Illouz, on pourra se reporter à la fiche n° 24 du 3 septembre 2024 consacrée à son précédent ouvrage : Explosive modernité.
Eva Illouz, dans son présent texte, entend réveiller de l’illusion de la gratuité et de la relation. Les technologies en perpétuel développement sont le produit d’intérêts économiques dont l’ambition est celle de l’exercice d’un pouvoir, d’autant plus « efficace » qu’il s’exerce par le truchement des émotions, lesquelles sont, il faut le dire, manipulées par des techniques performantes. L’actuelle administration américaine ne s’y est pas trompée, s’appuyant sur les empereurs de la tech.
« Nous assistons à une ‘’émotionnalisation’’ inédite du capitalisme, les affects étant devenus la matière brute dont les nouvelles technologies extraient revenus et profits considérables. […] Le techno-capitalisme ne se borne pas à s’immiscer dans nos subjectivités : en exploitant les émotions, il fait de la subjectivité elle-même le socle et la source même de la création de valeur » p. 12…13.
« Un logiciel de suivi oculaire développé par une société absorbée par Apple, offre un exemple de cette transformation de la subjectivité en données exploitables. Ce système enregistre les mouvements des yeux, la dilatation des pupilles ou encore la fréquence des clignements afin de mesurer la focalisation et l’intensité de l’attention […]. Ceci peut servir aux entreprises pour ajuster la conception ou le placement des produits » p. 39-40.
« Les nouvelles technologies marchandisent le moi, la vie quotidienne et les émotions de façon inédite, non seulement en ce que ceux-ci sont mis en scène mais aussi en ce qu’ils deviennent monnayables par l’économie du like et de la viralité. Les influenceurs illustrent cette marchandisation puisque c’est au travers de leur moi et de leurs émotions qu’ils se voient attribuer une valeur quantifiable, elle-même monétisée par les revenus publicitaires. […]
Les réseaux sociaux ont transformé leurs utilisateurs en annonceurs perpétuels et inscrit du même coup la logique publicitaire au cœur de la vie ordinaire » p. 64-65.
« Le numérique ne conduit à interagir qu’avec nous-mêmes : le moi devient le point de départ et le point d’arrivée d’émotions dont la plupart sont programmées et préfabriquées. Ces émotions introjectent une image du monde et produisent en simulacre d’expérience. Dans l’expérience virtuelle, le sujet a le sentiment de s’impliquer dans le monde, mais ses émotions restent imaginaires. Elles se propagent et même s’intensifient sans faire l’épreuve du réel » p.85-86.
« À ce monde émotionnel intérieur fait défaut ce que Freud comme Lacan appelaient le principe de réalité. Pour les deux psychanalystes, le principe de réalité est la règle qui s’impose au moi, qui lui permet de moduler et d’ajuster ses fantasmes en face d’un monde qui diffère de telles projections et les trahit » p. 87. « Se couper de la société est un choix envisageable quand le monde virtuel comble le moi d’émotions et de relations intenses » p. 89.
« Des applications comme Replica et les autres avatars d’IA répondent à nos sollicitations en se comportant comme les amis ou les partenaires idéaux que l’on rêve d’avoir. Ils ne se contentent pas de créer des univers fictifs : ils instaurent des mondes où la relation à autrui devient littéralement parfaite parce que sans monde » p. 90.
Enfin, on lira aussi avec profit la dernière livraison papier du Grand Continent. L’ennemi qui nous désigne. Appendre à résister aux prédateurs (Gallimard, 2026). Sous la plume de Meredith Wittaker on y lit ceci : « Il est essentiel de faire un détour par l’histoire des réseaux sociaux pour comprendre de quoi l’IA est le nom : en réalité, ce n’est pas vraiment une innovation. Ce dont nous parlons, c’est d’une forme politique et économique de captation du marché fondée sur un modèle commercial de surveillance et une concentration du pouvoir qui s’appuie sur les effets de réseaux. C’est essentiellement ce modèle qui a rendu un certain type d’IA à nouveau pertinent. On a faussement présenté comme une innovation scientifique une simple variation sur un modèle bien éprouvé. En réalité, c’est le résultat d’une concentration de pouvoir entre quelques acteurs historiques qui se sont imposés pendant la phase d’accumulation primitive de la commercialisation d’Internet » p. 51-52.
Il s’agit donc d’abandonner « une croyance erronée mais encore très répandue : les développeurs et les utilisateurs sont convaincus qu’il s’agirait de plateformes neutres qui feront ce que nous leur demandons. Or, nous savons désormais que ces plateformes sont instrumentalisées par des agents IA très peu sûrs » p. 58.
Plutôt que de foi dans le « progrès », il serait plus juste de parler de crédulité.
+ Pascal Wintzer Archevêque de Poitiers
Pascal Wintzer, après avoir été archevêque de Poitiers, est désormais archevêque de Sens-Auxerre. Il est l’évêque référent de l’OFC. Il est aussi membre du conseil permanent de la Conférence des évêques de France.

