Penser l’intelligence artificielle à la lumière de l’écologie intégrale

Dix ans après la publication de Laudato si’, dont l’appel à une « écologie intégrale » a profondément marqué les consciences, l’engagement écologique semble aujourd’hui traverser un temps d’essoufflement. Face à ce constat, plusieurs acteurs de l’Église en Île-de-France se sont mobilisés en octobre 2025 pour relancer la dynamique : six soirées de réflexion et d’échange ont permis de revisiter l’héritage de l’encyclique du pape François et d’interroger les nouveaux défis de la mobilisation écologique.
La conscience écologique a été positivement marquée par la parution de l’encyclique Laudato si’ du pape François, en 2015. En appelant à une « écologie intégrale », cette encyclique a inspiré de nombreuses initiatives au sein de l’Église et au-delà (Label « Église verte », Mouvement Laudato si’…).
Dix ans plus tard, le message de l’encyclique demeurait d’une actualité brûlante. Pourtant, sur le plan sociologique, l’intérêt pour l’écologie semblait s’être atténué ces derniers temps. Était-ce l’accumulation de crises géopolitiques qui détournait l’attention de l’écologie ? Où assistait-on à une forme de découragement collectif ? Le technosolutionnisme avait-il imprégné les consciences ? Fallait-il adapter les messages pour parler d’écologie ?
Le Centre Teilhard de Chardin, le Centre spirituel jésuite du Châtelard, les diocèses d’Île-de-France, le Collège des Bernardins, la Conférence des évêques de France et le Secours Catholique ont uni leurs forces pour remobiliser autour des enjeux écologiques, relancer l’encyclique du pape François et faire le point sur ces questions, ainsi que sur d’autres.
Une série de six événements s’est déroulée en soirée au mois d’octobre, dans différents lieux d’Île-de-France.
Parmi ces évènements, s’est tenue, le 14 octobre 2025, une conférence organisée par l’Observatoire « Innovation et Société » de la CEF, le centre Teilhard de Chardin et l’Institut catholique de Paris autour d’un sujet plus que jamais au cœur des débats contemporains : « Penser l’IA à la lumière de l’écologie intégrale ».
Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre d’un cycle de réflexion célébrant les dix ans de l’encyclique Laudato si’ du pape François.
Cette conférence avait pour ambition d’éclairer les profondes mutations technologiques actuelles à partir d’une vision intégrale de l’homme, de la société et de la création.
La première intervention, assurée par Diane Galbois-Lehal de l’Institut catholique de Paris, a permis de poser les fondements du débat. Elle a rappelé que l’intelligence artificielle, conceptualisée dès 1956, connaît aujourd’hui une accélération spectaculaire, notamment depuis la diffusion massive de ChatGPT en 2022. Cette évolution repose sur des technologies complexes, allant des systèmes symboliques aux réseaux de neurones et aux modèles génératifs. Derrière ces performances impressionnantes se cache toutefois une dépendance croissante à des volumes considérables de données, entraînant des conséquences environnementales importantes. Elle a également montré combien les critiques adressées par Laudato si’ au technosolutionnisme trouvent aujourd’hui une résonance particulière.
Arnaud Chaperon (observatoire innovation et société) a ensuite approfondi cette question sous l’angle écologique. Son intervention a mis en évidence l’empreinte énergétique massive de l’IA. Il a rappelé qu’une simple requête adressée à un modèle comme ChatGPT peut nécessiter bien davantage d’électricité qu’une recherche internet classique, tandis que les data centers représentent déjà une part significative de la consommation mondiale d’énergie — une tendance appelée à s’intensifier fortement dans les années à venir. Au-delà de la question énergétique, il a également souligné la concentration du pouvoir technologique entre les mains de quelques grandes entreprises, révélant l’émergence d’un véritable oligopole mondial.
La réflexion s’est ensuite déplacée vers les enjeux anthropologiques avec l’intervention de Bernard Jarry-Lacombe (observatoire innovation et société). Son intervention a particulièrement souligné que l’IA générative, malgré ses capacités impressionnantes, ne possède ni conscience ni pensée propre : elle reproduit statistiquement des structures de langage sans pour autant produire une véritable parole.
Cette faculté d’imitation entretient une illusion de compréhension par la machine susceptible de créer de nouvelles formes de dépendance et de transformer profondément notre rapport au savoir, à la réflexion personnelle, à nous-mêmes et au travail. Il a également évoqué le brouillage croissant entre l’homme et la machine, ainsi que le risque d’une perte de confiance en soi face à des systèmes perçus comme supérieurs. Dans une perspective chrétienne, il a rappelé que l’être humain ne saurait être réduit à une simple machine informationnelle, puisqu’il est indissociablement corps, âme et esprit.
Bruno Dufay du centre Teilhard de Chardin a prolongé cette réflexion sur le plan spirituel. Il a mis en garde contre les effets d’une hyperconnexion permanente qui laisse de moins en moins de place au silence, à la prière et à la vie intérieure. Il a également évoqué une forme d’« horizontalisation » du monde, dans laquelle toutes les paroles tendent à se valoir, rendant plus difficile le discernement du vrai. Dans ce contexte, le développement du transhumanisme apparaît comme une tentative de réduire l’homme à ses seules dimensions matérielles, en oubliant sa relation au transcendant. Une telle évolution risque de conduire à une véritable idolâtrie technologique, où la technique devient une fin en soi.
Les échanges qui ont suivi ont mis en lumière la tension constante entre espérance et vigilance. Certains intervenants ont exprimé leur confiance dans la capacité de l’humanité à orienter l’IA vers le bien commun ; d’autres ont insisté sur les risques de manipulation, d’aggravation des inégalités et de perte de contrôle. Tous ont cependant convergé vers une conviction commune : l’intelligence artificielle doit demeurer un outil au service de l’homme et ne jamais prétendre se substituer à lui.
En conclusion, cette conférence invite à un véritable discernement. À la lumière de Laudato si’, il ne s’agit pas de rejeter l’innovation technologique, mais de l’inscrire dans une vision globale respectueuse de la dignité humaine et de sa responsabilité de prolonger la création. Dans un monde fasciné par la puissance des machines, cette réflexion rappelle avec force que le progrès n’a de valeur que s’il demeure ordonné au service de l’homme et du bien commun.
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