Le Jury œcuménique au Festival de Cannes 2026

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 18 juin 2026, OFC 2026, n°29 – sur le Jury œcuménique au Festival de Cannes 2026

Cristian Mungiu, réalisateur du film lauréat FJORD, accompagné de son chef-opérateur et d’une des actrices (au centre) reçoivent le Prix œcuménique remis par le jury 2026 (à gauche: Ruben de La Prida (Espagne), Vincent Miéville (France), Jakob Hoffmann (Allemagne) – à droite : Catherine Escrive (France), Adrian Baccaro (Argentine), Annette Gjerde-Hansen (présidente du jury – Norvège))

Pour la 52e année, le Jury œcuménique, invité par le Festival de Cannes, remet un prix à un film de la Compétition officielle. Composé de six membres, issus de cultures et de pays différents, ses jurés, renouvelés chaque année, sont compétents dans le domaine du cinéma comme journalistes, critiques, théologiens, chercheurs, enseignants… Ils sont aussi membres de l’une des Églises chrétiennes et ouverts au dialogue interreligieux. (…)

En posant son regard particulier sur les films, ce jury distingue des œuvres aux qualités à la fois artistiques et humaines qui sondent la profondeur de l’âme et la complexité du monde, mettent en lumière la justice, la dignité humaine, le respect de l’environnement, la paix, la solidarité, la réconciliation… des valeurs de l’Évangile largement partagées dans toutes les cultures.

(Extraits du dossier de presse : https://cannes.juryoecumenique.org/presse/)

Le Festival de Cannes s’est tenu cette année du mardi 12 mai au samedi 23 mai 2026. La Sélection officielle annoncée par Thierry Frémaux, Délégué général, comportait 22 films en Compétition et 19 films dans la section Un Certain Regard qui célèbre un jeune cinéma d’auteur et de découvertes. Le Jury œcuménique fait partie des huit « autres jurys », invités au même titre donc que le Prix de la Fipresci (le plus ancien), le Prix des cinémas Art et Essai, l’Œil d’or (prix du documentaire), le Prix de la citoyenneté …ou la Queer Palm. Il distingue une œuvre parmi les 22 films de la Compétition.

FJORD, de Cristian Mungiu, Prix œcuménique 2026

Le prix du Jury œcuménique 2026 a été décerné au film FJORD du réalisateur roumain Cristian Mungiu (cf. fiche OFC n°27). Il a aussi obtenu la Palme d’or. C’est la 6ème fois que le même film reçoit les deux distinctions, dont la dernière remontait à 1999 pour L’Eternité et un jour de Théo Angelopoulos, précédé de L’Arbre aux sabots de Ermanno Olmi (1978), L’Homme de fer de Andrzej Wajda (1981), Paris, Texas de Wim Wenders (1984) et Secrets et mensonges de Mike Leigh (1996).

Le film FJORD suit l’arrivée dans un petit port reculé de Norvège d’une famille nombreuse roumaine, très croyante et à l’éducation conservatrice. La découverte par un professeur d’ecchymoses sur le corps d’un des enfants déclenche un signalement des parents aux services sociaux de la ville et un engrenage judiciaire qui va diviser la communauté.

Une œuvre implacable sur la difficulté à accepter toute différence dans nos sociétés de plus en plus polarisées. Le jury œcuménique a qualifié le film « d’avertissement puissant face aux risques engendrés par les dérives idéologiques ». Le réalisateur, venu chercher son trophée, a salué ainsi le travail du jury œcuménique : « Je suis très heureux (…) que vous ayez compris que je ne fais aucune forme de propagande. Ce n’est pas un film ni en faveur ni contre des valeurs quelconques [mais] qui nous encourage à comprendre que ce n’est que par le dialogue que nous pourrons partager ces valeurs (..), à savoir la tolérance et l’empathie envers les autres. »¹

Le reste de la Compétition 2026 a été marquée par plusieurs faits et thèmes caractéristiques. Une déception d’abord, face à des cinéastes confirmés et reconnus comme Pedro Almodovar, Asghar Farhadi ou Hirokazu Kore-eda. Tous les trois avaient déjà été récompensés par le Jury œcuménique, respectivement pour Tout sur ma mère en 1999, Le Passé en 2013 et Tel Père, tel fils (mention 2013) ou Les Bonnes étoiles (prix 2022). Leurs nouveaux films présentés cette année, Autofiction, Histoires parallèles et Sheep in the box, n’ont pas convaincu le Jury œcuménique ni le ‘Grand jury’. Aucun ne figure au Palmarès officiel non plus.

Deux thèmes principaux ensuite ont traversé les films de la Compétition. Celui de la guerre et celui du pouvoir de l’art et de l’imaginaire. Comme deux facettes d’une même pièce, le Festival de Cannes étant traditionnellement vu comme le reflet des préoccupations du moment.

La guerre

Six films majeurs de cette édition situent leur action pendant un conflit armé : Coward de Lukas Dhont (Belgique) se déroule pendant la 1ère guerre mondiale et s’intéresse à un sujet rarement traité au cinéma, le quotidien des soldats du front chargés de divertir les troupes ; La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi (Espagne) traverse trois époques autour de la guerre civile et du Franquisme et dénonce les conséquences intimes et politiques des mensonges imposés ; Moulin de Laszlo Nemes et Notre Salut de Emmanuel Marre reviennent sur la Résistance et la Collaboration françaises pendant la 2nde guerre mondiale. Une autre façon pour le second d’affronter cette zone grise de notre histoire, quelques semaines seulement après Les Rayons et les ombres de Xavier Gianolli ; Fatherland de Pawel Pawlikowski (réalisateur polonais du film Ida, Oscar du meilleur film étranger en 2015) suit l’écrivain Thomas Mann de retour dans son pays, de Francfort à Weimar, en 1949 et dépeint l’impossibilité d’une réconciliation quand les idéologies règnent ; et enfin, Minotaur, du réalisateur russe dissident Andrei Zviaguintsev, illustre en parallèle la décomposition d’un couple et celle de son pays face à l’invasion de l’Ukraine. Et nous pourrions aussi rajouter plusieurs films ‘hors-compétition’ comme le très spectaculaire et réussi La Bataille de Gaulle de Antonin Baudry (en deux opus) ou le film de Daniel Auteuil, La Troisième nuit, sur le réseau d’entraide de juifs étrangers de l’abbé Alexandre Glasberg en 1942. Nous reviendrons sur certains de ces films lors de leur sortie en salles.

L’art et l’imaginaire

Second thème très présent dans cette Compétition cannoise : la pouvoir de l’art qui vient télescoper le réel et lui ouvrir de nouvelles voies. Que ce soit à travers leur scénario ou leurs personnages, plusieurs récits bifurquent vers un avenir meilleur grâce à l’art ou l’imaginaire.

– Dans Quelques jours à Nagi de Koji Fukada, une architecte divorcée de Tokyo vient passer quelques jours à la campagne chez son ex-belle-sœur, sculptrice. En posant pour elle, elle commence à porter un tout autre regard sur sa vie et le monde qui l’entoure.
La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Taquet. Une cheffe de service en chirurgie sans enfant mène sa vie tambour battant. Quand une romancière vient l’observer pour les besoins de son livre, ses certitudes vacillent.
Fatherland ou la littérature (Thomas Mann) en quête de réconciliation dans un pays fracturé.
Soudain de Ryusuke Hamaguchi. La rencontre entre une directrice d’EPHAD française et une metteure en scène de théâtre japonaise, ouvre à une réflexion humaniste et métaphysique sur la dignité humaine et la valeur de chaque vie. Inspiré du concept d’Humanitude, mode relationnel basé sur le regard, la parole, le toucher et la verticalité.
L’Etre aimé de Rodrigo Sorogoyen. Un réalisateur connu, en rupture avec sa fille, tente de se rapprocher d’elle en lui donnant le rôle principal dans son prochain film.
– La Bola Negra, épopée virtuose et allégorique où seul l’imaginaire offre une voie vers la vérité des êtres. Le film est adapté du roman inachevé éponyme de Federico García Lorca.
– Coward. Quand la vie de troupe d’artistes sublime celle de deux soldats du front de 14-18. Une histoire d’amour filmé comme un combat entre l’Eros et le Thanatos.

Pour compléter cette approche thématique, il faut aussi souligner le nombre de films (7 sur 22²) qui aborde le sujet de l’homosexualité, sans forcément en faire un thème central mais comme souhait probable de rendre visible une minorité longtemps cachée ou rejetée. Le thème des violences sexistes et sexuelles qui avait enflammé le Festival en 2024, avec la prise de parole de Judith Godrèche et son film « Moi aussi », semble aujourd’hui moins sur le devant de la scène. Le film Gentle Monster enfin aborde un cas d’inceste présumé d’un père sur son fils, vu à travers les yeux de la mère.

Valérie DE MARNHAC, coordinatrice SIGNIS du Jury œcuménique de Cannes

¹ https://www.youtube.com/watch?v=s7TqS9qhYj4&t=536s

² Autofiction, de Pedro Almodovar – La Bola negra, de Javier Ambrossi et Javier Calo – Coward, de Lukas Dhont – Garance, de Jeanne Herry – Quelques jours à Nagi, de Koji Fukada – The Man I love, de Ira Sachs – La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Taquet

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