Fjord, film de Cristian Mungiu (2026)
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 3 juin 2026, OFC 2026, n°27 à propos du film Fjord de Cristian Mungiu (2026)
Dans un petit village reculé de Norvège, une famille protestante très pieuse arrive de Roumanie avec ses cinq enfants pour revenir au pays natal de leur mère. Leur intégration à la communauté locale va prendre un tour conflictuel lorsque les parents sont soupçonnés de maltraitance par les professeurs de l’école.
FJORD de Cristian Mungiu. Roumanie, France, Norvège, Suède, Danemark, 2026, 2h26. Avec Renate Reinsve, Sebastian Stan, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Pedersen, Lisa Loven Kongsli, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban.
Auréolé d’une Palme d’Or, la seconde pour son réalisateur, le nouveau drame de Cristian Mungiu a également remporté le Prix du Jury Œcuménique lors du dernier Festival de Cannes, preuve d’une appréciation assez unanime de la grande qualité du film. Auteur de 7 longs métrages multi-récompensés, le réalisateur roumain est une “superstar” du cinéma européen et un maître des tragédies complexes et implacables. C’est la même mécanique impressionnante qui est à nouveau à l’œuvre dans Fjord, son premier film hors de Roumanie et avec des acteurs d’envergure internationale : Renate Reinsve (Julie en 12 chapitres, Valeur Sentimentale, …) et Sebastian Stan (The Apprentice, Captain America, …)
Pour autant, ce n’est pas un déracinement de son cinéma : si le film est trilingue et se situe en Norvège, c’est qu’il s’inspire librement d’une affaire réelle ayant été médiatisée dans les années 2010. Fjord suit les Gheorghiu, une famille chrétienne et binationale, père roumain et mère norvégienne, arrivant de Bucarest pour s’installer dans un petit village blotti au fond d’un fjord norvégien de carte postale, à proximité de la ville d’Alesund. Une de leurs filles se présente à l’école avec des bleus sur le corps et l’institution gouvernementale chargée de l’aide à l’enfance, particulièrement stricte et indépendante en Norvège, décide de retirer les enfants à la famille pour les placer ailleurs le temps de l’enquête, soupçonnant des violences corporelles infligées par le père.
C’est là où le cinéma de Mungiu prend toute sa puissance : tous les angles morts sont présentés sous un voile de doute afin d’interroger et de déconstruire les préjugés initiaux du spectateur, quels qu’ils soient. Une fessée ou une tape sur les doigts relèvent-ils d’une violence inacceptable ? Le soupçon suffit-il pour arracher cinq enfants à leurs parents ? Fjord ne s’arrête évidemment pas à ces questions posées en miroir d’une administration norvégienne dépeinte comme désespérément bureaucratique et absurdement intransigeante. Tout est subtilement évident dans cette peinture des affres du conservatisme comme du progressisme. L’affaire prend une proportion médiatique et se transforme en débat transnational de société qui démontre l’impossibilité d’un dialogue apaisé entre les parties, renforcé par le caractère d’immigrés roumains de la famille et de sa fervente foi chrétienne qui imprègne sa vie jusque dans la façon dont les enfants dialoguent avec leurs camarades de classe.
Derrière la façade d’amabilité des villageois, ces deux attributs pèsent lourd dans le jugement qu’ils vont porter sur les nouveaux venus. Dans sa motivation du Prix œcuménique, le jury a justement souligné que le film “constitue un avertissement puissant face aux risques engendrés par les dérives idéologiques, risques existants tant dans le domaine de la foi que dans la dénonciation nécessaire de toute forme de violence contre les plus vulnérables”, un commentaire salué par le réalisateur lui-même lors de la remise du prix.
Les montagnes noires surgissant de la mer grise apportent à la mise en scène une verticalité somptueuse ou terrifiante, selon les plans, la reliant ainsi brillamment au dilemme présenté au spectateur. L’intelligence de Fjord est de ne pas trancher dans cette chromatique scénaristique mais plutôt à côté, dans une ouverture désarmante de lucidité. Fjord a finalement tous les attributs d’un film d’époque, au contemporain. Une grande tragédie en costumes qui parvient à saisir l’air de défiance actuel, la ridicule insurmontabilité de la différence qui, dans un tour scénaristique propre à Mungiu, empêche les amitiés et peut-être – sûrement même – l’amour.
Pierre-Auguste Henry
Signis-Cinéma

