« Je suis Romane Monnier » de Delphine de Vigan (Gallimard, 2025)

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 18 mars 2026, OFC 2026 n°16 sur Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan  (Gallimard, 2025)

OFC 2026, n°16 - 18 mars 2026

Delphine de Vigan écrit des romans qui, souvent, entrent en résonnance avec les heurs et malheurs de la société. Elle a fait l’expérience de la maladie psychique par la bipolarité de sa mère, qui finit par se suicider. C’est le récit de son livre poignant Rien ne s’oppose à la nuit. Son nouvel opus se veut un dialogue entre Thomas et Romane. Cette dernière, choisissant de s’effacer, laissa aux mains de Thomas le seul endroit qui porte encore des traces de sa vie : son téléphone portable.
« Romane Monnier a disparu. […]
Elle lui a confié son téléphone, à lui, un type qu’elle n’avait jamais vu, qu’elle avait à peine regardé, parce qu’il était là, juste à côté d’elle, parce qu’il a déposé le sien sur la table, parce que c’était le même modèle, parce qu’il parlait de vérité. Cela paraît fou, insensé, mais l’hypothèse est plausible » p. 243.
Le roman est construit comme un dialogue, par technologie interposée, entre Thomas et les SMS, mails et photos présents sur le smartphone de Romane Monnier.

A l’heure de la technophilie revendiquée par les empereurs états-uniens de la tech, le pouvoir trumpiste et ceux qui voient dans les techniques de communication un avenir radieux pour l’humanité, il est bienfaisant de voir exprimé à quoi conduit cet objet – utile ? – en tout cas qui a su se rendre indispensable : le téléphone portable.
IA, portable, réseaux sociaux… des « outils » diront certains pour en promouvoir l’usage ; un « outil », tel le marteau dans la main de celui qui en maîtrise l’usage… Je choisis plutôt pour référence le poème de René Char mis en musique par Pierre Boulez « Le marteau sans maître ».

Dans le livre de Delphine de Vigan on pourra apprécier le regard porté sur les dérives de la société – un de ses romans précédents Les enfants sont roi dénonçait, quant à lui, les réseaux sociaux –, on pourra cependant lui reprocher une ambition romanesque trop limitée. Mais la littérature est aussi cela, un regard sur l’époque, une proposition morale. Je reconnais que me reconnaissant volontiers dans cette dénonciation du portable et autres objets transitionnels, je n’ai pas trouvé dans ce livre quelque chose qui m’aurait déplacé ; chacun sait qu’il est grandi davantage par ce qui le perturbe plutôt que par ce qui le conforte.
Alors, voilà simplement quelques passages du roman de Delphine de Vigan.

« Dans la moiteur de sa chambre, Thomas déplie son bras engourdi. Comme chaque jour avant de poser le pied par terre, avant d’allumer la lumière, d’étirer ses membres sous le drap, avant même d’être tout à fait réveillé, il cherche son téléphone. Depuis quand ce geste est-il devenu le premier de la journée ? Depuis quand dépose-il l’objet chaque soir si près de son visage, pour le garder ainsi, à toute heure de la nuit, à portée du regard et de la main ? […] Oui, il dort à côté de son téléphone, pour ne pas dire avec, et ce, depuis pas mal d’années » p.15.

« Son téléphone fait désormais office de montre, de minuteur, d’agenda, de calculatrice, d’appareil photo, de bulletin météo, de carnet de notes, de carte bleue, de ticket de bus, de lecture de musique et de podcasts radiophoniques… Autant d’occasions d’empoigner l’objet ou de le garder dans une poche. Sans compter tous les moments où il le manipule sans raison particulière, pour s’occuper des mains, comme il le faisait avec son paquet de cigarettes, lorsqu’il fumait encore » p. 184.

« Grégory : Se déconnecter, tu rêves. Depuis qu’on a dix ans, on a ce truc-là dans les mains. Et puis ça supposerait que nous sommes libres. Mais non seulement nous sommes addicts, mais nous sommes piégés. Nous avons besoin de nos téléphones pour tout » p. 259.

« Dans le métro, tous ces visages penchés sur leur téléphone.
Leurs écrans caressés de droite à gauche ou de haut en bas.
La succession infinie des images : danses, guerres, maquillage, témoignages, enfants tués, amputés et shampoing sponsorisé.
Leur conversation silencieuse, menée du bout des doigts, ou bruyantes, dans l’illusoire intimité des casques et des écouteurs.
Il paraît qu’avant, les gens lisaient des livres ou s’observaient. Je ne m’en souviens pas.
Parfois je fixe quelqu’un, longtemps, juste pour croiser un regard » p. 286.

« Ce temps vide, ce temps d’avant le smartphone, ce temps qu’il pouvait passer assis sur un canapé ou à une terrasse de café, le nez en l’air ou à regarder les gens passer, a été aboli. Ce temps non compté, non minuté, sans enjeu, sans crainte, sans empreinte, a disparu.
Englouti par un objet » p. 183.
« Nous sommes nostalgiques d’une vie qui n’a jamais été la nôtre ou si peu. La vie d’avant. Avant la numérisation du monde » p. 308.

Pascal Wintzer, OFC

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