La musique, une école de vie

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 04 mars 2026, n°14 à propos du livre de témoignage de la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei, « La rivière et son secret » (Poche, Robert Laffont)

LA MUSIQUE, UNE ECOLE DE VIE

Les éditions Robert Laffont ont eu l’heureuse idée de publier à nouveau en format de poche le témoignage impressionnant de la pianiste chinoise Zhu Xiao-Mei La rivière et son secret sous-titré Des camps de Mao à Jean-Sébastien Bach : le destin d’une femme d’exception.

Il ne s’agit pas ici de retracer le déroulement effrayant d’une vie ravagée par la violence des évènements politiques de son pays, mais de porter notre attention sur la place de la musique, sa force de soutien au plus sombre de la déréliction.
Zhu Xiao-Mei, née en 1949 à Shanghai, a connu une enfance heureuse dans une famille qui lui a permis de développer harmonieusement ses dons musicaux jusqu’à intégrer une classe de piano au Conservatoire de Pékin en 1960.
En 1964, « tout bascule » selon ses propres mots. Elle va connaître dix années d’enfer dans les camps de Mao dits de rééducation, jusqu’à se renier elle-même dans ce qu’elle avait de plus intime, la musique : art bourgeois exploiteur du peuple… On reste impressionné par l’efficacité d’un régime qui est arrivé à faire de cette musicienne une « révolutionnaire » ! Mais Bach, Mozart et quelques autres veillaient, leur flamme ne s’était pas complètement éteinte au plus secret d’elle-même. A la faveur d’un relatif assouplissement des conditions de vie dans les camps, Zhu Xiao-Mei a pu faire venir (dans des conditions inimaginables) son cher piano arrivé dans l’état qu’on imagine ! Elle va progressivement, au fil des évènements et des libérations successives, renaître à la vie, aidée par l’éducation musicale (et pas seulement l’enseignement) qu’elle avait reçue dans sa jeunesse.

UNE FORMATION MUSICALE ?

C’est sur ce point que ce texte nous intéresse aujourd’hui : la musique vécue non pas comme un art d’agrément, mais bien comme le moteur intime d’une vie, comme une source de renaissance. Le témoignage qu’elle nous livre de ses principaux professeurs de piano, un chinois puis un américain, nous interroge sur la place qu’aujourd’hui nous faisons à la musique trop souvent réduite à un fond sonore, un produit de consommation, un remplissage de silences, une omniprésence de sons auxquels nous ne prêtons aucune oreille. Heureusement, les musiciens sont là pour nous montrer la porte que nous tenons trop souvent fermée ou à peine entrouverte.

OFC 2026, n°14 - 4 mars 2026

UNE ECOLE DE VIE

Zhu Xiao-Mei l’écrit elle-même plusieurs fois après une leçon de piano : C’est un enseignement pour la vie que vient de me donne Maître Pan (p. 49), son professeur au Conservatoire de Pékin.
Certes, mettre le doigt qu’il faut au moment qu’il faut sur la note qu’il faut est important mais là n’est pas l’essentiel.
De son Maître chinois, elle retiendra quelques maximes vitales pour la musique et pour bien d’autres choses : tirer l’énergie du clavier et pas seulement vouloir lui imposer les siennes propres : cela veut dire apprendre à percevoir et à recevoir ce qui vient d’ailleurs. Non seulement donner, mais savoir recevoir : n’y a-t-il pas là une forme de générosité ? Cela exige modestie, respect et souplesse : chaque note est une perle posée sur un écrin de velours (p. 53).
Caresse le clavier, ne le frappe jamais (p. 48) avec légèreté, fluidité… Maître Pan lui a fait découvrir que la musique est pour l’artiste une invite à sortir de soi, à accueillir une altérité fondamentale (celle de l’œuvre, de l’instrument, celle des auditeurs…) reçue et partagée. Ainsi vit la musique dans un souffle commun, source de toute l’énergie : c’est d’une respiration contrôlée que provient l’esprit et la vie (p. 48).

C’est exactement ce que lui rappellera son professeur du Conservatoire de Boston après 1980, Gabriel Chodos : Il faut que tu fasses entrer l’air dans la musique (p. 210). La générosité de l’artiste se mesure à son engagement dans ce qu’il fait : ne pas rester à la surface des sons mais être pleinement dedans pour être capable de donner (p. 211). Il faut aller au fond de l’œuvre, creuser la même page avec persévérance : chercher à tendre vers l’infini par l’exploration patiente du fini.

UNE LECTURE LITURGIQUE

N’est-ce pas la définition même de la liturgie : par le fini des rites, de la musique, nous nous ouvrons à l’infini d’un Dieu qui se manifeste ainsi ?
Au fond, ce que Maître Pan et Gabriel Chodos ont cherché à transmettre à Zhu Xiao-Mei, c’est une approche de l’essence de la musique justesse de l’expression des choses de la vie ainsi que l’écrit Jean-Pierre LONGEAT dans La musique, j’y crois, (éditions Bayard 2015).

Zhu Xiao-Mei a besoin d’un piano pour s’exprimer, mais nous disposons tous du plus beau des instruments, notre propre corps, son particulier qui, joint aux autres, donne naissance à une mélodie et une harmonie toujours nouvelles (J.P. Longeat).
Nos églises sont aujourd’hui un lieu ouvert à tous qui permet de vivre une véritable expérience musicale (il n’y en pas tant que cela dans notre monde) : chacun est à la fois créateur et auditeur.
Ferme les yeux, conseillait Maître Pan, tu sentiras mieux ta main, tu entendras mieux. Autrement dit, fais silence en toi, écoute ce qui advient, accueille-le…
La musique a permis à Zhu Xiao-Mei de surmonter l’épreuve destructrice des camps de Mao, elle lui a donné de pouvoir sortir de son enfer intérieur, elle l’a ouverte au silence de l’accueil, ce silence qui, finalement, est l’essence de la musique qui conduit au mystère de la vie :
Le mystère que la musique transmet est […] l’inexprimable fécond de la vie. (Vladimir JANKELEVITCH, La musique et l’ineffable Ed. du Seuil 1995 p. 53)

Emanuel Bellanger
Janvier 2026

Par ce lien, vous pouvez voir et entendre Zhu Xiao-Mei : https://www.youtube.com/watch?v=JmWK22OrzmI

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