Quelques lectures qui éclairent la France de 2026
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 25 février 2026, OFC 2026, n°12 sur La terre confisquée. Critique de l’aménagement du territoire (La lenteur, 2025) de Jean Marc Ghitti, sur Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin (La Découverte, 2019/2022), de Benoît Coquard et Le mépris. Emotion collective, passion politique (La République des idées, Seuil, 2025) de François Dubet.
Il a semblé opportun de rapprocher trois livres aux sujets pourtant différents. La ruralité souffre, dit-on, d’enclavement, de non prise en compte par les décideurs, d’un défaut d’intégration aux réseaux mondialisés. Ce sentiment est désormais intégré par une bonne partie de la population, des zones rurales mais aussi plus largement. Or, il peut apparaître comme le corollaire inversé de la mondialisation. Cette dernière, d’abord présentée comme heureuse, révèle peu à peu ou brutalement ses apories : la vitesse, l’intégration aux flux mondiaux, est elle si désirable ?
Parlons d’abord du livre de Jean Marc Ghitti La terre confisquée. Critique de l’aménagement du territoire. La lenteur, 2025. Le nom de l’éditeur du livre de Jean-Marc Ghitti – La lenteur – exprime le projet de ce texte : un refus d’un certain modèle de développement. « L’aménagement du territoire ne sert pas à défendre un projet de vie à l’écart, mais plutôt à intégrer les choses et les êtres vivants dans un système global » p. 11. Ainsi, « Définir la montagne comme enclavée, c’était la désigner comme territoire à conquérir par un capitalisme amputé de ses marchés coloniaux » p. 13.
Reconnaissons-le, l’auteur exprime fortement son rejet du modèle capitaliste et néo-libéral. Il le voit à l’œuvre dans les projets d’infrastructures qui, pour lui, répondent moins aux besoins des populations qu’aux intérêts des groupes industriels et financiers.
« Pour la pensée technocratique, les infrastructures, en régime capitaliste, ne se lisent pas : elles se comptent. Elles entrent dans l’immense calcul où ce système social enserre tout ce qui existe. Elles prennent une place dans la comptabilité publique d’un Etat qui ne connaît de valeur que chiffrée. […] (La route) n’est donc pas une dépense : elle est un investissement. […] Cette manière de penser signifie que l’Etat, avec les impôts des citoyens, accroît le capital des entreprises à qui les routes bénéficient et qui peuvent y lancer leurs marchandises, y faire circuler leurs camions » p. 28.
Afin qu’un tel projet puisse être accepté, il est essentiel de développer le discours qui le présente comme positif, c’est ce que l’on appelle la « communication » ! « La communication n’est qu’un simulacre démocratique. Elle ne cherche jamais la compréhension d’un point de vue alternatif, mais toujours la manipulation des opinions » p. 67.
Ainsi, « L’enquête d’utilité publique est une mise en forme de l’opinion bigarrée des riverains pour la mettre en conformité avec les problèmes et solutions officiels. […]
Elle met en scène la démocratie sans la mettre en œuvre. Elle en donne le spectacle. On suppose que l’intérêt général n’est vraiment compris que par l’administration » p. 79.
En voici un autre exemple : « Écrire sur un panneau, au bord d’un chantier routier, ‘’Ici, la Région investit pour votre avenir’’ est un mensonge, une pure manipulation. […] Quitte à écrire sur des panneaux, il vaudrait mieux que ce soit : ‘’Soyez remerciés d’avoir rendu possible ce projet et de permettre à la Région d’exister grâce à vous » p. 35.
La réflexion sociologique de Jean-Marc Ghitti est nourrie de diverses lectures philosophiques et reprend leurs critiques qui, dès les années 1960, critiquaient la société qui se construisait. Il s’appuie sur la critique du monde « mis en spectacle » de Guy Debord et celle de la « théologie de la puissance » de Jacques Ellul.
« Le capitalisme produit ce que Debord appelle la monotonie immobile. Qu’on pense, par exemple, à l’aménagement des musées, des grottes, des monuments du patrimoine : les structures d’accès sont les mêmes, les dispositifs d’accueil et de présentation se ressemblent. Il n’y a encore que les églises et cathédrales qui y échappent, mais pour combien de temps ? » p.102. « Debord soutient que l’aménagement du territoire consiste à transformer l’espace de la vie en un territoire spectaculaire qui puisse être vendu. Le monde est une vitrine où l’on place les plus belles choses pour donner envie d’acheter. La société de consommation, c’est la marchandisation de la jouissance. Dans le territoire aménagé, la Terre est objet d’une jouissance standardisée » p. 103.
« La théologie de la puissance, qui n’était pas la théologie chrétienne des Pères, et qui est contraire au message évangélique, est une régression théologique contrainte par l’essor de l’institution ecclésiale. Jacques Ellul pensait même qu’il s’agissait là d’une infidélité de l’institution à l’égard de son message. Cette théologie de la puissance sera reprise dans la dogmatique politique des Etats modernes, qui sont de conception impériale » p. 126-127.
La logique du nombre comme celle de la vitesse projettent les êtres humains en dehors d’eux mêmes, de leur métabolisme profond. « Le pays s’enlaidit, mais plus encore : l’être humain lui même est atteint et menacé. Il n’habite plus un coin de campagne façonné par ses mains et son esprit, son pays est un vaste système circulatoire qui le relie à un corps artificiel global capable de tout intégrer : êtres naturels, objets artificiels et vies humaines » p. 145.
« La question est de savoir comment résister à l’autonomie des systèmes quantitatifs par lesquels les hommes produisent eux-mêmes, sans le savoir, le destin qui les conduit peut-être à leur disparition » p. 153.
Un autre livre, antérieur de quelques années au précédent, donne de lire ce que produit dans les esprits, surtout ruraux comme des anciens territoires industriels délaissés, le récit de la globalisation heureuse. Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin. La Découverte, 2019/2022.
« Tout se passe comme si la représentation idéalisée des communautés villageoises de ‘’jadis’’ avait laissé la place à deux représentations opposées des habitants de ces espaces ruraux en déclin : soit un récit misérabiliste du style de vie des prétendus ‘’beaufs racistes’’ qu’on retrouve plutôt à gauche, soit une ode à ladite ‘’France oubliée’’, périphérique, qui incarnerait d’une certaine manière le ‘’vrai peuple’’ à défendre, qu’on retrouve plutôt à droite.
Deux facteurs apparaissent ici essentiels : primo, ces classes populaires rurales sont particulièrement dominées (au sens sociologique), et, secundo, elles sont, dans tous les sens du terme, très éloignées de ceux qui parlent d’elles, parfois même en leur nom » p. 10.
Ecrit au moment de la crise des Gilets jaunes, le livre de Benoît Coquard en propose quelques motifs, au-delà de la seule limitation de la vitesse à 80km/h sur les nationales.
« Si certaines personnes ont embrassé le mouvement des Gilets jaunes, c’est notamment parce qu’elles sont persuadées que leurs conditions d’existence se sont dégradées et que le style de vie auquel elles tiennent est menacé. Les Gilets jaunes, de ce point de vue, sont bien ‘’ceux qui restent’’ ou plus exactement ceux qui veulent rester faire leur vie dans les campagnes en déclin, contre le cours des choses et souvent dans une nostalgie d’une époque moins morose.
C’est vrai qu’il n’y avait pas de problème de prix de l’essence, tout était à portée de vélo, y compris l’usine, l’épicerie et les services publics aujourd’hui démantelés… » p. 18.
« Les femmes subissent davantage les contraintes de ces espaces sociaux en déclin. Dans différents bourgs où j’ai pu enquêter, le chômage des jeunes femmes se révèle le double de celui de leurs homologues masculins, et surtout elles sont davantage employées sous contrat précaire, notamment dans les services à la personne, dans des zones rurales vieillissantes. […]
Dans les cantons loin des villes, les nouvelles générations partent aujourd’hui en masse, et ce dans des proportions comparables, voire supérieures, à celles de l’exode rural des années 1950 1960 » p. 30. « Il faut d’emblée avertir que les récits pleins de nostalgie du passé produits par cette génération de jeunes adultes charrient avec eux une bonne part de fantasmes. Si ‘’l’histoire montre du vrai qui se déforme’’, écrivait Jean Cocteau, alors ‘’la légende montre du faux qui prend forme’’ » p. 42.
Dans une société où l’image que l’on donne de soi est plus que jamais déterminante, pour des populations qui, comme les autres, sont branchées sur les réseaux dits sociaux, les populations des « campagnes en déclin » ont intégré qu’elles ne correspondaient pas aux critères d’une « vie réussie ». Il faut souvent un peu de volonté pour résister aux diktats du bien vivre ordinairement véhiculés par les écrans. « Plus qu’un problème de mots, le statut, ‘’périphérique’’ ou non, des campagnes en déclin est avant tout une question de point de vue. Pour les uns, qui ont au moins en commun de ne pas y résider, elles constituent des ‘’coins paumés’’, loin de tout et sans intérêt. Pour les autres, qui en sont originaires et qui y habitent, c’est le seul espace qui leur permette de vivre comme ils l’entendent. […] Au fur et à mesure que le déclin de ces zones rurales s’accentue, l’homogénéité sociale de la population se renforce, tout comme le sentiment de passer ‘’toujours après les autres’’ » p. 191.
Tant l’image de ce qui est désiré et la réalité qui en tient éloigné nourrit dans cette population des colères et des frustrations dont on voit et verra les fruits, doux ou amers. « Rappelons le contexte des cantons dépeuplés du Grand-Est (lieu de l’enquête menée par B. Coquard) : nous sommes sur des terres profondément marquées à droite et qui ont, au cours des trois dernières décennies dérivées vers le FN, avec un vote pour Marine Le Pen qui dépasse souvent en 2017 le 40% (ou 50%), tandis que le taux d’abstention oscille entre 20% et 25% » p. 173.
« S’il n’est pas certain qu’on soit méprisé aujourd’hui plus qu’hier, il est probable que la rencontre du désir de reconnaissance et des réseaux sociaux fait du mépris l’une des émotions les plus banales et les plus activement dénoncées » p. 9. Tel est le propos développé par un troisième livre mentionné dans cette fiche : François Dubet, Le mépris. Emotion collective, passion politique. La République des idées, Seuil, 2025.
« Les inégalités du sentiment d’être méprisé en fonction des territoires ne sont pas minces : 30% des urbains se sentent méprisés, contre 50% des périurbains et 72% des ruraux. Évidemment, selon les mêmes catégories, le taux de vote en faveur du Rassemblement national passe de 26% à 37% et 48% en fonction des territoires » p. 35.
« Ces émotions ont un point commun : elles dénoncent moins une domination sociale que le sentiment diffus de subir l’histoire et le changement social. On est méprisé et en colère parce que le monde change sans nous, voire contre nous. Quand on est exclu des bienfaits du progrès, les récits apocalyptiques de la décadence, du grand remplacement ou de la fin de l’humanité finissent par triompher » p. 37.
A côté du modèle néolibéral, nous sommes habités par une passion égalitaire qui ne peut que nécessairement se heurter à une réalité qui ne l’est pas, égalitaire. « L’adhésion croissante à l’idéal de l’égalité des chances exacerbe le sentiment d’être discriminé » p. 107.
D’autre part, les métiers dits de « vocation », enseignement, soin… ministres des cultes, ont perdu de leur prestige pour n’être que des « métiers » exercés par des agents, et répondant, ou pas, aux attentes de clientèles. « Le sentiment de mépris qui envahit le monde enseignant ne se réduit pas à un problème de salaire. Déjà manifeste à partir des années 1980, il procède d’une chute symbolique, du fait qu’une vocation devient un métier comme les autres, un métier difficile et relativement ‘’trivial’’, comme le sont devenus bien des métiers du social. Les enseignants se sentent méprisés alors qu’ils ne le sont pas, parce que l’école a perdu sa grandeur, son autorité et, pour utiliser un terme durkheimien, son caractère ‘’sacré’’ » p. 43.
La situation politique que connaît la France n’est pas du seul fait d’une dissolution hasardeuse ou boudeuse, elle exprime – et on verrait des expressions similaires dans d’autres pays démocratiques – une inadéquation entre ce que peut réellement produire le politique et les attentes, presque magiques, exprimées à son propos.
« Au-delà de la crise politique, il est évident que le système politique tel qu’il fonctionne abandonne le sentiment de mépris aux populismes. […] Le centralisme français fait comme si tous les problèmes et toutes les solutions devaient être de même nature, alors que ce ne serait pas menacer la République que de faire confiance aux acteurs sociaux. En laissant penser que l’Etat peut tout, les expériences de terrain sont ignorées et des millions de personnes engagées dans la vie locale (associations, expériences démocratiques) se sentent à juste titre délaissées » p. 111-112.
Pascal Wintzer, OFC


