La Grazia, film de Sorrentino (2025) et Nuremberg, film de Vanderbilt (2025)
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 04 février 2026, n°9 à propos de La Grazia, film de Sorrentino (2025) et Nuremberg, film de Vanderbilt (2025)
La grazia (Paolo Sorrentino 2025)
Passée l’introduction, dès le premier plan, une évidence s’impose : nous sommes devant un film italianissime. L’image du président tirant une bouffée de cigarette au-dessus de Rome, solitaire sur la terrasse du Quirinal, ravira les connaisseurs de la Ville et mettra tous les spectateurs dans cette ambiance si particulière, faite à la fois d’héritage assumé et d’espièglerie revendiquée, que seule la Péninsule peut inspirer.
Comme toujours avec Sorrentino, les cadrages brillants alternent avec les réparties désopilantes et parfois cinglantes, une étonnante musique rythmant des scènes où la gravité de façade se mêle à l’humour et la nostalgie à l’ambition. Surtout Toni Servillo, dans le rôle principal, livre une extraordinaire composition, réussissant à nous rendre immensément sympathique un maniaque égocentrique et lâche… mais plus blessé qu’il n’y paraît.
En ce sens, La grazia procure un vrai plaisir de cinéma. Plaisir qui pourtant laisse un goût amer, tant les ficelles apparaissent grosses et les inversions nombreuses.
Un président en fin de mandat doit statuer sur un projet de loi légalisant l’euthanasie et sur deux ultimes demandes de grâce. Comment assumer une telle responsabilité, quelle cohérence donner à ces dernières décisions ?
Au départ, l’idée de camper un personnage doté à la fois d’une formidable intelligence critique (il ne se trompera guère sur les uns et les autres : ne pas sortir trop vite de la salle à la fin !) et d’une pusillanimité déguisée en prudence est bien sûr alléchante. Mais le paradoxe de quelqu’un qui veut régir la vie publique tout en étant prisonnier de ses propres sentiments évolue vers celui qui piétine le droit sous prétexte de privilégier l’esprit sur la lettre.
Tous les clichés sont successivement convoqués : l’humanité ne doit-elle pas à la fois gracier ceux qui ont tué par amour et comprendre que l’euthanasie procède de la même logique ? Les principes ne sont-ils pas la marque d’esprits rigides (ou doubles : la figure équivoque d’un pape africain est ici significative) qui font obstacle au plaisir de vivre ? Ne pourrait-on au moins achever les souffrants avec la même compassion qu’on doit avoir pour les animaux ?
Les décisions du président seront alors sans surprise. Dans les trois cas qu’il résout, il choisit en fait la mort en connaissance de cause, pour se dédouaner du regard des autres et jouir de la vie avec légèreté. À la question fondamentale qui scande le film, « Di chi sono i nostri giorni [à qui sont nos jours] ? », Sorrentino choisit de répondre : à nous seuls, pas même à l’être aimé, et nous avons bien le droit d’en rire. La perspective de Dieu est réduite tout au plus à un reliquat culturel. La grâce, poids d’amour pour un Augustin, devient ici capacité d’insouciance.
Au-delà de bien des non-dits (ainsi, aucune mention des soins palliatifs !), une absence frappe plus que les autres : celle des enfants. Si la fin exhorte à suivre la jeunesse, aucun protagoniste n’a moins de quarante ans. Italianissime.
Denis DUPONT-FAUVILLE
21 janvier 2026
Nuremberg (James Vanderbilt, 2025)
Nuremberg revient sur le premier procès de l’Histoire pour « crime contre l’humanité » en mettant face à face Hermann Göring, maréchal du Reich et Douglas Kelly, jeune psychiatre américain envoyé pour évaluer l’état mental des prisonniers. Situation ô combien délicate confiée au seul Kerry qui avait « carte blanche » pour mener à bien sa mission, cependant quelle stratégie adopter en face d’un homme sensé être aux abois mais n’en présentant aucun symptôme et s’en trouvant d’autant plus redoutable à expertiser ?
C’est le dilemme auquel fut confronté Kelly au cours de ses six mois d’entretiens avec Göring, personnalité complexe et connue pour son ascendant sur les autres prisonniers.
Le film de James Vanderbilt, adaptation du livre Le Nazi et le Psychiatre, (Les Arènes, 2023), du journaliste américain Jack El Hai s’empare de cette redoutable question en mettant en scène le face-à-face insolite de deux personnalités que tout sépare et animées d’une surestimation de soi trompeuse. L’un des ressorts du film est de nous entraîner dans le temps long de ce duel psychologique entre un prisonnier manipulateur et un psychiatre tout à son assurance finissant par nouer une relation ambiguë, dangereuse pour le jeune américain. En cela la confrontation des deux hommes est captivante et l’interprétation de Russel Crowe en maréchal du Reich absolument magistrale, tout en ambiguïté et en séduction et nous fait douter en permanence de sa sincérité et de sa sympathie pour son interlocuteur.
Mais Vanderbilt élargit son récit en remontant aux prémices de cette situation, rendue possible par la mise en place du Tribunal militaire international. La composante juridique devient alors le second ressort du film, en s’attardant sur les innombrables questions de droit soulevées par cette instance inédite avant de parvenir à une conception cohérente entre les Alliées. Le saut dans l’inconnu judiciaire avait effet rencontré de vigoureuses oppositions parmi les partisans d’exécutions sommaires désireux d’en finir au plus vite, ceux qui craignaient de donner une tribune aux dignitaires nazis et ceux qui redoutaient les dérives des procès spectacles dont l’Union soviétique était passée maître. Ceux-là argumentaient de l’inadéquation entre la procédure judiciaire libérale et démocratique et son détournement en parodie de justice. La conception libérale l’emporta et fut formulée en termes clairs par le procureur général américain Robert H Jackson dans sa Déclaration d’ouverture du Tribunal : « Il ne nous faudra jamais oublier que les faits sur lesquels nous jugeons ces accusés aujourd’hui sont ceux mêmes sur lesquels l’Histoire nous jugera demain. Il faut dans notre tâche que nous fassions preuve d’une intégrité et d’une objectivité intellectuelles telles que ce procès s’impose à la postérité comme ayant répondu aux aspirations de justice et d’humanité ».

Le film est américain, il est donc très efficace, le scénario est solide et il a l’avantage de rappeler les principaux enjeux de ce procès : juger les actes barbares des dirigeants nazis dans le strict respect de procédures irréprochables – droit de parole des accusés, droit de présenter preuves et témoins pour leur défense, droit d’interroger les témoins à charge. Il fallait montrer à la face du monde comment éviter l’engrenage de la vengeance pour empêcher la reproduction de pareils crimes.
Une préoccupation toujours d’actualité avec une visée pédagogique pour les plus jeunes : rien n’est acquis.
Valérie de Marnhac. Isabelle Richebé


