« Venir d’une mer » de Belinda Cannone, Ma nuit au musée, Stock, 2025
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 21 janvier 2026, n° 5 à propos du livre « Venir d’une mer » de Belinda Cannone, Ma nuit au musée, Stock, 2025
La collection « Ma nuit au musée » est connue et appréciée. Plusieurs fiches de l’OFC en ont rendu compte. Elle rapporte une rencontre, littéraire, affective, entre un auteur, une autrice, un musée, et un lieu, la ville où se trouve ce musée. Ces livres sont souvent l’occasion, pour leurs auteurs, d’un chemin d’introspection : enfermés, une nuit durant, seuls, dans un musée fermé à toute visite, dans une semi-obscurité… toutes les conditions sont réunies pour conduire à un voyage, certes dans les couloirs du musée, avant tout intérieur.
Belinda Cannone passe une nuit au Mucem. Cette femme de la Méditerranée (elle est liée à la Sicile, à la Tunisie et à Marseille) dit son lien à cette mer, aussi à la ville de Marseille qui fut celle de son enfance. Les Marseillais et les amoureux de cette ville aimeront donc à lire Venir d’une mer.
Chose étonnante, ce n’est pas de manière conscience que Belinda Cannone a saisi le double sens de son titre. Même si c’est la Méditerranée qui est l’objet premier de son projet littéraire, c’est au fil de la nuit et de l’écriture qu’elle a été conduite à saisir qu’elle vient d’une « mer » et d’une « mère » ; elle va développer cette harmonique.
« C’est seulement maintenant que je découvre, au fil de l’écriture et avec étonnement, que ce titre ne saurait être un simple jeu de mots, et qu’il me faut écouter ses résonances intimes. Je reprends donc. Je viens d’une mère, et donc d’un silence. La langue maternelle fut de silence » p. 98-99. « Je n’aurais pas imaginé, racontant ma nuit au musée, que ces pages prendraient un tour si… maternel. Les mots de mon titre le savaient mieux que moi » p. 103.
« Le premier bénéficiaire d’un livre, c’est son auteur. Bien sûr, j’écris pour m’adresser, mettre en partage, trouver un terrain d’entente. J’écris pour autrui, pour formuler des secrets communs et des secrets d’initiés. Mais ce faisant je me transforme et m’agrandis. […]
Comme saint Augustin – cité en exergue – j’ai écrit à mesure que j’avançais, et j’ai avancé à mesure que j’écrivais. Ainsi s’est transformée mon identité narrative » p. 187.
« Je tâche, je l’avoue, d’être du nombre de ceux qui écrivent à mesure qu’ils avancent, et qui avancent à mesure qu’ils écrivent… » Saint Augustin.
– Venir d’une mer est un chant d’amour, d’abord pour Marseille.
« Quand le Mucem a ouvert, en 2013, j’ai éprouvé un enthousiasme qui a transformé mon rapport avec Marseille. J’avais quitté cette ville à dix-huit ans, après un chagrin d’amour […]. Sans regret : Marseille était laide et ennuyeuse, ses façades jamais ravalées étaient noires, il ne s’y passait par grand-chose et les relations, limitées, tournaient en rond […].
Survient l’inauguration du Mucem. Sa beauté éblouissante » p. 24-25.
« Grâce au Mucem, au lieu que Marseille soit simplement marseillaise, elle est devenue méditerranéenne : connectée à tout le bassin méditerranéen. Et ça change tout. Elle en acquiert une forme de grandeur » p. 27.
« J’ai fini par emprunter la passerelle qui conduit au fort Saint-Jean. Comme j’attendais ce moment ! Comme je m’en délectais d’avance ! Cette passerelle est à elle seule un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre. Une ligne pure, très simple, mais justement : c’est sa simplicité qui est sublime – je pèse mes mots » p. 62.
« Si l’on s’émerveille devant le Mucem, on finit par s’intéresser à sa chair, ce matériau qui par endroits est soyeux comme une peau de femme, ou comme une écorce de hêtres, et qui est assez prodigieux pour qu’on en fasse une passerelle autoportée lancée dans le vide pendant plus de cent mètres » p. 64.

– C’est aussi un chant d’amour à la France, un pays généreux.
« ‘’Nous venons de là’’. La France était une terre d’accueil et j’y ai grandi avec le sentiment que le hasard aurait pu m’emmener autre part, au Canada, en Italie ou en Allemagne, pays divers où vivent certains membres de ma famille. Et le sentiment de la chance. Car c’était là que nous étions installés et pour rien au monde je n’aurais voulu que ce fût ailleurs. Entièrement migrante, parfaitement française » p. 18.
« Lors d’une conférence, un auteur français d’origine algérienne, qui venait d’être interrogé sur la difficulté d’appartenir à une double culture, s’agaça vivement : il n’avait qu’une seule culture, la française. Ses grands-parents étaient arrivés en France quelques décennies plus tôt, si illettrés et dépourvus de toute culture, hormis la cuisine et une langue approximative, qu’ils n’avaient rien transmis. Qu’on cesse donc de le renvoyer à une culture qui n’avait jamais été la sienne » p. 82.
« Souvent, on dit qu’on appartient à un pays. Mais le sentiment d’une immigrée, celle qui par définition n’appartient pas (ou pas depuis longtemps), se construit plutôt sur le mode du désir – on cherche à s’approprier le pays, à se l’incorporer. Comment et en quoi m’appartient la France ? Par sa langue d’abord » p. 42.
– C’est enfin un chant d’amour pour notre langue.
« L’unique manière de s’intégrer dans un pays, c’est d’en parler parfaitement la langue qui permet de s’approprier sa culture. Surtout quand le fondement de cette dernière est l’universalisme, qui est d’ailleurs une pensée de l’accueil. Dans Ethiopiques, Léopold Sédar Senghor répondait ainsi à la question ‘’ Pourquoi écrivez-vous en français ?’’: ‘’Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, de nous exprimer en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, la langue de la civilisation de l’universel’’ » p. 47.
Pascal Wintzer, OFC

