Musique et peinture. A l’occasion d’une exposition

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 19 novembre 2025, OFC 2025, n°34 sur musique et peinture à l’occasion d’une exposition selon Emmanuel Bellanger

Musique et peinture. A l’occasion d’une exposition

Le 15 octobre s’est ouverte à la Cité de la Musique de Paris une exposition intitulée : « La musique des couleurs », à partir de l’œuvre de Kandinsky dont sont bien connus les intérêts pour la musique tout autant que pour la peinture. Occasion nous est offerte de nous réinterroger sur le mystère qu’est la musique en sa nature profonde à partir des recherches du peintre russe, et de prendre la mesure, autant que cela soit possible, des évolutions actuelles : qu’en est-il de l’expérience musicale aujourd’hui, à l’heure des « réseaux sociaux » et de l’accès sans limite ni d’espace ni de temps à toutes formes de musiques ?

Peinture et musique en dialogue constant

Les affinités entre l’art des sons et l’art des couleurs sont bien connues. Le vocabulaire qu’utilisent les musiciens pour décrire leur travail est emprunté pour une large part au vocabulaire des couleurs ; on pourrait en dire autant pour les peintres avec les mots de la musique. Les écrits ou déclarations d’un Matisse, par exemple, sont une symphonie de sons et de couleurs. Le timbre sonnant dans l’imagination du lecteur éclaire son regard intérieur : « Le tableau sera toujours fait avec un bleu, un jaune et un vert dont on modifie les quantités. Ou bien vous pouvez préciser les rapports qui constituent l’expression du tableau en remplaçant le bleu par un noir, comme à l’orchestre l’on remplacera une trompette par un hautbois. » (Henri Matisse : écrits et propos sur l’art. Ed. Hermann 2000 p. 129) Ou encore p. 141 :
« C’est le dessin, et l’harmonie et le contraste des couleurs, qui donnent le volume, tout comme en musique un certain nombre de notes forment une harmonie plus ou moins profonde et riche. »
Sons et couleurs ont besoin l’un de l’autre pour se dire, l’un n’est pas seulement la béquille de l’autre mais cette connivence manifeste bien leur union que l’on peut dire de nature, ainsi que l’évoque Baudelaire :
« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

La peinture est une musique

Le nom de Marc Chagall s’impose d’emblée quand on aborde ce thème du dialogue entre la peinture et la musique. Chez lui, peinture et musique au fond sont si intimement liées qu’elles ne forment qu’une expression unique. Nous savons que Chagall avait besoin d’entendre de la musique (particulièrement celle de Mozart) lorsqu’il peignait. L’image d’un violoniste ou d’un violoncelliste est présente tout au long de son œuvre, par exemple dans un tableau de 1908 intitulé Le Mort (MNAM de Paris), ou dans Les lumières du mariage de 1945 (au Kunsthaus de Zürich). La fascination de Chagall pour le monde du cirque inclut évidemment la musique, composante indispensable du spectacle. Le point d’orgue du « Chagall musicien » ne serait-il pas la coupole de l’opéra Garnier qui n’est qu’harmonies de formes et de couleurs dans un espace hors de toute pesanteur, comme la musique ? Couleurs et formes construisent des figures rythmiques libres dans l’air, comme la musique : « il faut faire chanter le dessin par la couleur » disait Chagall. Envisager la peinture dans son rapport avec la musique, c’est poursuivre la trace de ce qui les unit au-delà des apparences. Ainsi ce dialogue entre les couleurs et les sons invite à pénétrer plus profondément le mystère de cette union : c’est la route qu’emprunte Kandinsky dans sa recherche.

A la source de l’art

Il ne s’agit évidemment pas ici de présenter le travail de Kandinsky mais simplement de percevoir la source de son intuition : la rencontre avec le musicien Arnold Schönberg va lui ouvrir la voie d’une plus juste compréhension de son cheminement intérieur. C’est à une autonomie de la peinture (par rapport à la figuration) qu’aspire Kandinsky. Il perçoit au cours d’un concert la même aspiration chez Schönberg auquel il écrit :
« Vous avez réalisé dans vos œuvres ce dont j’avais, dans une forme à vrai dire imprécise, un grand désir en musique. Le destin spécifique, le cheminement autonome, la vie propre enfin des voix individuelles dans vos compositions sont justement ce que moi aussi je recherche sous une forme picturale. » (Texte cité dans le catalogue de l’exposition Arnold Schönberg au musée d’art et d’histoire du Judaïsme 2016, p. 91)
Dans sa réponse Schönberg touche le fond de la question : qu’est-ce l’expérience artistique ? « C’est soi-même que l’on doit exprimer ! S’exprimer directement ! Non pas exprimer son goût, son éducation, son intelligence, ce que l’on sait ou ce que l’on sait faire […] Si l’artiste parvient à n’exprimer que des images intérieures alors, ‘’l’objet de la peinture’’ cesse d’être la reproduction de ce que les yeux perçoivent. » (Idem p. 93)
La seule source de toute création artistique, la seule cohérence de toute œuvre d’art est pour Kandinsky ce qu’il appelle la « nécessité intérieure », celle de l’artiste créateur, celle de l’œuvre elle-même. Ce retournement de l’art vers l’intériorité que l’on pourrait qualifier de radicale remet en cause la notion même de beauté :
« A celui qui n’y est pas habitué ce beau intérieur paraîtra évidemment laid, car l’homme tend en général vers l’extérieur et ne reconnaît pas volontiers la nécessité intérieure. » (Du spirituel dans l’art, collection folio/essais 2006 p. 88)
Qu’en est-il aujourd’hui de l’évolution des pratiques artistiques, en particulier musicales?

Intériorité, altérité

Salle Pleyel a été proposé un concert des musiques créées pour accompagner certains jeux vidéo : ce concert est donné à guichets fermés, toutes les places ont été vendues en quelques heures, le public ravi de retrouver « sa » musique liée au jeu. Cela interroge sur le devenir du « musical » aujourd’hui. Il ne s’agit pas de se livrer à critique systématique mais cela pose question. Le devenir de la musique comme « produit de consommation » ne risque-t-il pas de la détourner de sa nature : la rencontre entre un créateur et un auditeur, le partage au-delà de l’espace et du temps d’une même expérience sensible, l’invitation à s’ouvrir à un accueil, la capacité peut-être à se découvrir autre de ce que l’on croyait être ? Cela remet en cause ce que signifie « écouter », sans doute une nécessité à l’heure de la musique de fond permanente, toujours, partout, même dans ses déplacements…
Au fond Philippe Charru ne dit pas autre chose que Kandinsky :
« Les résistances que l’oreille oppose à la musique sont tenaces et dévoilent une inclination surprenante, sinon inquiétante, à ne pouvoir entendre que ce qu’elle veut bien entendre ou a déjà entendu. » (Quand le lointain se fait proche. Ed. du Seuil 2011, p. 267)

Il en est de même dans nos pratiques liturgiques : la musique et le chant, ouverture à un Autre, le sont-ils vraiment ?

Emmanuel Bellanger

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