Elections 2002

Les Français ont voté récemment, de la manière que l’on sait. Beaucoup ont commenté l’événement. Tous ont été saisis par les résultats de ce vote. Comment les chrétiens pourraient-ils s’y montrer indifférents, eux qui, présents dans toutes les cases du damier politique, y ont contribué, chacun à sa manière ?

Constats

Constatons d’abord avec lucidité qu’un peuple ne se réduit pas à ses experts, ni même à ceux qui font profession de l’ausculter et de l’analyser : un peuple a quelque chose d’océanique, avec ses profondeurs, ses raz de marée, ses périodes étales. La mer n’en finit pas d’étonner ses meilleurs connaisseurs. Nos microcosmes spécialisés devraient périodiquement s’en convaincre. Un peuple déborde toujours ceux qui parlent de lui. Un pays ne se comprend pas seulement à partir du phare de sa capitale.

Remarquons aussi que les résultats de ce vote ne se limitent pas aux votes nettement exprimés pour tel ou tel candidat ; avec autant de vigilance, l’attention doit se porter sur la masse importante de ceux qui se sont abstenus. Silence éloquent, difficile à interpréter, mais qui en dit long sur les attentes, les frustrations, et même sur la désinvolture française faite de dérision et de légèreté ; disons bien que l’abstention est atteinte à la démocratie, d’autant plus que la séduction des extrémismes et l’attirance des simplismes ne laissent pas d’être inquiétants.

Pourquoi cette multiplicité de candidats ? De quoi était-elle le signe ? On pressentait bien qu’elle exprimait quelque chose de l’individualisme connu et croissant des Français ; on découvre maintenant que c’était une protestation contre de nouveaux suzerains et pouvoirs corporatistes brisant le lien social ; la revendication que soient pris en compte des besoins collectifs mal perçus ; sans doute aussi une insatisfaction spirituelle ; car la privatisation du fait religieux et le désintérêt envers la morale personnelle et civique, envers les racines judéo-chrétiennes de notre pays, ont depuis trop longtemps privé celui-ci d’une partie de sa sève spirituelle et comprimé ses meilleures aspirations.

Malentendus

Quels que soient les responsables en place, trois sortes de malentendus se sont ainsi révélés et des questions de fond réveillées : 

  • sur le fonctionnement de l’Etat et de notre société : par exemple la fonction du politique et le rôle des élus, l’aménagement du temps, la qualité du travail, la place des corps intermédiaires et des médias, les lieux de non-droit ; toutes ces réalités réclament un travail de remise à plat ;
  • sur la prise en compte de ceux qui font durablement les frais de la mutation actuelle, avec leurs sentiments lancinants de précarité, d’insécurité, d’inégalité, d’exclusion, de pression bureaucratique, et leurs requêtes en faveur de la personne et d’une économie à visage humain ; si beaucoup a été fait, il y a et aura beaucoup à faire ; –
  • Sur les finalités occultées, avec la déstabilisation de la famille, de l’école et de l’enseignement religieux, l’échec scolaire de nombreux jeunes, la montée de la violence, l’emprise et l’engorgement de la Justice, la marche hésitante d’une Europe en recherche, l’extrême difficulté de former la conscience morale, civique et religieuse, et de fonder la société sur des valeurs communes, en un monde incertain.

Mutations et suggestions

Si donc le monde change, la France aussi.
Des générations vieillissantes arrivent, sans trop savoir comment leur fin de vie sera garantie.
Des jeunes surgissent, souvent mal préparés aux responsabilités de la vie, sans référence à ces valeurs sûres qui structurent une personne et une société.
Pourtant, ces élections prouvent une chose : un peuple vit d’espoirs et ne peut continuer sa route sans repères. Il s’agit d’éduquer, d’expliquer, de donner l’exemple ; d’éviter l’injustice, la corruption et le repli sur soi ; de sanctionner les prévaricateurs, de privilégier les plus démunis, de fixer des règles de solidarité, de justice, et de courtoisie sociale.

Il y avait tout cela, pêle-mêle, dans ce vote incongru du 21 mai : le désarroi des laissés pour compte, un désir de proximité et de déraidissement, une volonté de se faire entendre au bas de l’échelle, d’intégrer avec discernement de nouveaux venus, de nouveaux modes de vie et cultures ; la volonté de garder son héritage, son identité et son âme. Il y avait aussi les requêtes plus ambiguës et irrecevables des nostalgiques de la ligne Maginot, lançant à la face du monde leurs cocoricos gaulois et leurs arguments maurrassiens.

La tâche est difficile mais non pas impossible :

  • combattre les dérives xénophobes et un style de vie matérialiste basé sur l’exacerbation des convoitises et des modes ;
  • proposer un art de vivre plus humain et une éducation précoce à la citoyenneté ;
  • promouvoir les valeurs éthiques et la dimension transcendante de la personne humaine ouverte sur l’autre, pourraient être sinon trois sortes de réponses à ces malentendus du moins trois pistes prometteuses.

Rôle de l’Eglise et du fait religieux

Sur ces points, L’Eglise, humblement mêlée à la vie des gens, a des choses à dire, des expériences à tenter et à partager, son Evangile à proposer ; quoi qu’on en juge, elle fait beaucoup et assure en bien des endroits une présence positive. Pourquoi ne pas attester qu’elle reste un lieu d’espérance, d’éducation et de bonté, d’exigence spirituelle et de Révélation divine pour une société en quête de raisons de vivre ? Notre pays de France ne découvrira pas le bonheur dans ses techniques et ses vitrines, ses guignols et ses Loft Story, ses gourous et ses tribuns extrémistes. Il sera plus heureux s’il consent à s’ouvrir aux autres, y compris au Dieu de Jésus-Christ, et à élaborer, dans une société laïcisée et multi-religieuse, de nouvelles manières de vie commune, à partir d’une laïcité bien comprise parce que dialoguante. Entre le centralisme et le parallélisme, d’autres figures de vie ensemble restent à trouver, fondées sur le respect de l’autre et de la famille, sur la formation permanente, la décentralisation, la médiation et la sollicitude envers les démunis, sur des projets communs avec les pays d’Europe, d’Afrique et du Tiers Monde. Car l’amour de la patrie ne consiste pas à insulariser l’hexagone.

S’il n’appartient pas à l’évêque de dire pour qui il vaut voter, il lui incombe de dire la nécessité de voter : voter pour des valeurs qui ne puisent par leur force dans le catastrophisme, le mépris ou la peur, mais dans l’estime des autres, même différents d’origine, de race, de culture et de religion ; dans le service des laissés pour compte et la mise en œuvre d’une solidarité toujours plus accueillante ; il lui faut redire aussi la nécessité de nous former au service d’autrui. Comment ne pas remercier ceux et celles qui s’engagent dans de telles responsabilités ? Plus que jamais, il nous est demandé de porter l’imagination de l’amour au pouvoir, mobilisant notre société dans sa tête et son cœur, dans ses mains

Mgr Pierre Molères,
évêque de Bayonne, Lescar et Oloron

P. Thierry MAGNIN
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