“Quelles sont les exigences pour bien vivre le célibat ?” par Mgr Simon

Le célibat sacerdotal, objet de scandale

Mgr Hippolyte Simon

« L’homme n’est pas fait pour le célibat, et il est bien difficile qu’un état si contraire à la nature n’amène pas quelque désordre public ou caché (1). Le moyen d’échapper toujours à l’ennemi qu’on porte sans cesse avec soi ! » Cette phrase pourrait résumer la plupart des commentaires à propos du célibat des prêtres et des religieux. Elle semble tirée d’un journal récent. En fait, elle est de Jean-Jacques Rousseau, dans son roman épistolaire « Julie ou la Nouvelle Héloïse » et date de 1761 (2) .
Une note la complète, qui se termine ainsi : « ….Je suis surpris que dans tout pays où les bonnes mœurs sont encore en estime, les lois et les magistrats tolèrent un vœu si scandaleux. »

On le voit, il n’y a vraiment rien de nouveau sous le soleil. Et les critiques d’aujourd’hui semblent même un peu moins radicales que celles du bon Jean-Jacques, car il existe sans doute assez peu de gens qui oseraient aller jusqu’à demander à l’Etat d’interdire le célibat. Nos contemporains sont trop attachés aux libertés individuelles pour se risquer à exiger une telle réglementation de la vie privée. Mais il est intéressant de retrouver une argumentation de ce genre sous la plume de l’un des auteurs que l’on présente habituellement comme l’un des inspirateurs de la « Modernité ».

En fait, une enquête rapide suffirait à montrer que cette ligne d’inspiration se retrouve à toutes les époques et chez la plupart des peuples. Contrairement à ce que l’homme moderne pourrait penser, le choix du célibat n’est ni plus, ni moins difficile aujourd’hui qu’hier . Le célibat n’a pas de place reconnue dans l’immense majorité des sociétés. Il existe, de fait, mais il n’est jamais reconnu autrement que par défaut. Dans les sociétés animistes africaines, rester célibataire et n’avoir pas d’enfants est considéré comme un manquement envers la lignée. Dans certains pays, une femme chrétienne qui annonce son intention de se consacrer à Dieu dans le célibat se voit menacée d’être enterrée au milieu de charbons éteints, car elle a « interrompu le feu » de la vie. Dans la tradition juive, mais aussi dans la tradition musulmane, on voit s’exprimer le même rejet du célibat, car il constitue un manquement à l’impératif biblique : “Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre.” Gn, 1,28

Faut-il en rester à cette analyse et conclure que Jean-Jacques Rousseau aurait dit en clair ce que pense la majorité des gens ? Dans ces conditions, il est inutile de se demander si le célibat peut être vécu dans la joie. Etant ainsi réputé « contre nature », il ne peut être que porteur de souffrances.  

Reste une question : que veut dire ici le mot « nature » ?
 

Peut-on choisir le célibat ?

Il est vrai que l’être humain, selon la nature, est un être sexué, et à ce titre, il ne peut se reproduire que grâce à la rencontre d’un homme et d’une femme. Et s’il est impératif, pour tout être vivant, de se maintenir dans l’être et de se survivre, si possible, en transmettant la vie à des descendants, il est clair que le célibat, tel qu’il est proposé dans la tradition catholique, peut apparaître comme contraire à la loi de nature ainsi comprise.

Mais l’être humain n’est-il qu’un être de nature, au sens d’être animé et sexué ? N’est-il pas aussi un être « personnel », capable de projets et de choix, y compris dans le domaine de la sexualité ?

A cet égard, la Bonne Nouvelle « concernant Jésus de Nazareth, mort et ressuscité pour nous » comporte aussi un message de libération par rapport aux obligations de la nature. Ce qui semble s’imposer comme une nécessité inéluctable, comme une pulsion irrépressible, n’est peut-être pas finalement aussi « impératif » qu’il pouvait sembler au premier abord….

Pour choisir en toute vérité le célibat il convenait donc d’interroger tout d’abord les « fausses évidences » d’une conception du mariage et de la sexualité perçus comme des « obligations » de la nature et de la société. Dans la tradition chrétienne, le mariage a été « élevé à la dignité de sacrement », parce qu’il suppose le choix libre des époux d’entrer dans une « alliance » de vie et de fécondité, à l’image de l’Alliance du Christ et de l’Eglise.
Il faut donc qu’il soit bien clair, à la racine de toute décision concernant le choix d’un état de vie, que, pour nous, disciples de Jésus, un tel choix ne peut être envisagé et vécu qu’en référence à la conception « singulière » de l’être humain, telle que nous la propose l’Evangile (3).

A partir de là, il devient possible d’esquisser ce à quoi toute personne qui souhaite s’engager dans le célibat librement choisi doit réfléchir :

Quelles sont mes motivations ? Puis-je, en conscience, m’engager dans cet état de vie, pour le Christ et pour le service de mes frères et sœurs ? Mon enracinement dans la prière et dans la contemplation du Mystère du Christ peut-il éclairer et justifier un tel choix ? Car il peut toujours se présenter mille raisons de faire un autre choix. Alors il est bon de savoir se rappeler que l’homme n’est pas qu’un être selon la nature :…« car l’homme ne vit pas seulement de pain. » Lc 4,4.

Comment garder un équilibre et une hygiène de vie qui soient en cohérence avec ce choix initial ? Car on ne peut s’engager sur ce chemin sans un minimum d’ascèse librement assumée et il convient d’être aussi au clair que possible sur les compensations auxquelles il faut savoir renoncer.

Le don que je fais de ma vie me permettra-t-il de nouer des amitiés assez solides et assez riches pour que celles-ci justifient mon existence ? Car si l’on peut renoncer à une descendance, une vie sans fécondité relationnelle et spirituelle serait sans doute aussi une vie sans joie.

La tradition catholique parle souvent du célibat comme d’un « charisme » : autrement dit, il est aussi à considérer comme un « don de l’Esprit ». Il convient donc de le demander et de le recevoir comme tel.

+ Hippolyte Simon
 



1 JJ. Rousseau, « La Nouvelle Héloïse »1761. p. 248, édition de 1788.
2 Cette phrase m’a été rappelée par Alain Finkielkraut, en ouverture de son émission « répliques », du 29 Mai 2010.
3 Textes et documents de référence sur le célibat des prêtres

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