Avec saint Pierre, poursuivre l’œuvre de l’Église

Premier parmi les douze disciples du Christ, Simon-Pierre a été appelé pour annoncer la Bonne Nouvelle de l’Évangile et conduire l’Église à la suite de Jésus. Retour sur cette figure de sainteté avec le P. Marc Rastoin, sj, bibliste et auteur de Simon-Pierre dans le Nouveau Testament (éd. Salvator, 2019). Par Florence de Maistre.
Que savons-nous de la figure de saint Pierre ?
Il s’appelle d’abord Simon ! C’est un pêcheur juif de Galilée, qui travaille sur le lac de Tibériade. Comme ses collègues et probablement amis, Jacques et Jean, il est sans doute propriétaire de plusieurs barques. Capharnaüm est à l’époque une bourgade qui a déployé toute une industrie autour de la pêche : le poisson est séché, salé ou fumé, en vue de l’exportation. Artisan, Simon a un certain niveau d’éducation et une riche vie sociale et religieuse. Il se rend à la synagogue, connaît les Écritures, sait lire et écrire comme la majorité des hommes juifs de l’Antiquité. Nous apprenons qu’il est marié, puisqu’il a une belle-mère ! L’Évangile laisse aussi clairement entendre qu’il est un disciple de Jean-Baptiste : il a des aspirations spirituelles. Comme tous les Juifs de son temps, il attend le Messie et écoute les appels à la conversion de Jean-Baptiste. Jésus, lui, vient de l’intérieur des terres, c’est un homme du monde agricole. Mais il aime le lac et les gens du lac. Il a même dormi dans une barque. Jésus a fait du lac et de la maison de Simon-Pierre sa base pendant les trois ans de son ministère public.
Qu’est-ce qui se joue dans la relation entre Jésus et Simon ?
À un moment donné, Jésus choisit des disciples pour être avec lui, avant de les envoyer deux par deux. Ils sont douze, comme les douze tribus d’Israël, rassemblés pour se mettre à l’écoute de Dieu et pour parler à tout le peuple. Ce choix des Douze, absolument certain historiquement, est un indice très fort de ce que veut réaliser Jésus. Il les emmène à Césarée de Philippe, à l’extrémité nord-ouest de la Galilée. C’est une ville très païenne. Là, ils sont au calme, hors de la pression de la foule. À la question de Jésus, “Pour vous, qui suis-je ?”, Simon se fait le porte-parole des Douze et confesse : “Tu es le Messie, le fils du Dieu vivant !”. La scène est centrale. Jésus lui donne alors un nom nouveau, étonnant : Képhas, c’est-à-dire le roc. C’est un nom extrêmement fort : le roc d’Israël, c’est Dieu ! Avec la traduction grecque Képhas est devenu Petros, ‘pierre’ au masculin : Pierre. Jésus aime les images autour de la maison bâtie sur le roc. Simon-Pierre est clairement une figure d’appui, de référence pour la communauté de Jésus. Celle qui porte le message d’Espérance du royaume et la mémoire de la vie de Jésus. Simon est la pierre visible de cette communauté humaine bâtie sur terre. La pierre vivante, invisible, celle qui a été rejetée par les bâtisseurs, c’est Jésus !
Que signifie ce changement de nom ?
Aux pêcheurs du lac, à Simon en particulier, Jésus annonce qu’il les fera devenir des “pêcheurs d’hommes”. L’expression utilisée est, à première écoute, très choquante. Pêcher, c’est tromper avec un leurre pour attraper le poisson et le tuer ! Or, Jésus vient donner la vie. Et, c’est exactement ce qu’il est en train de faire dans cette mise en abîme. Il est lui-même en train de capturer ces hommes dans son filet pour les sauver. Il les appelle désormais à orienter nouvellement leur pêche, à découvrir leur vocation profonde : devenir missionnaires. Il s’agit de pêcher comme lui-même pêche : c’est-à-dire en disant la vérité et pour donner la vie. Et il compte sur Pierre par anticipation. En Luc 22, 31-32, il y a un passage très important. À Gethsémani, quelques heures avant la trahison et le reniement, juste avant sa Passion, Jésus fonde la primauté de Pierre. Il prie pour lui afin de préserver la foi de toute l’Église. En priant ainsi pour la tête, il prie pour tout le corps. Pierre fera ensuite l’expérience absolue de la miséricorde. A-t-il perdu la foi ? Non, elle a subi comme une éclipse, comme si elle était voilée momentanément laisse entendre Luc. Il est tombé, mais sans que cela ne l’empêche ensuite de répondre à sa mission : encourager et affermir ses frères, selon la prophétie de Jésus. Tous les évangiles évoquent le parcours de Simon-Pierre. Celui de Jean est le seul à présenter cette scène extraordinaire, dans laquelle par trois fois Jésus demande à Simon s’il l’aime (cf. Jn 21). Et par trois fois, il l’appelle à devenir le berger de ses agneaux, le pasteur de ses brebis. Une triple interpellation qui fait écho au triple reniement. Alors qu’il lui a donné un nouveau nom, Jésus continue de l’appeler Simon. Il renforce l’idée que Pierre est son nom de mission, à sa suite.
Que retenez-vous encore de son charisme ?
Simon-Pierre est un homme vraiment porté au compromis, c’est frappant. Quand Paul lui adresse de vigoureuses remontrances, ce ne sont pas les derniers mots de leur relation. Ils parviendront à collaborer plus tard ensemble. À la fin du Nouveau Testament, Pierre porte le message œcuménique, d’unité de l’Église : il sert de pont entre les différentes communautés chrétiennes johanniques, pauliniennes, pétriniennes, etc. Dans sa lettre aux Galates, Paul revient à Jérusalem pour faire reconnaître auprès de Jacques, Képhas et Jean ses convertis comme des chrétiens de plein droit. La pleine communion est primordiale, sans elle l’Église ne peut être ! Simon-Pierre n’a pas hésité à quitter la terre d’Israël pour poursuivre sa mission jusqu’à Rome. On dirait aujourd’hui qu’il est sorti de sa zone de confort, ce que Paul, l’apôtre des Nations, lui reconnaît bien. Tous deux meurent martyrs à Rome, dans une communion très symbolique. Dans sa deuxième lettre, Pierre cite celles de Paul. Il indique ainsi qu’elles font pleinement partie des Écritures saintes. Pour les premiers chrétiens, on ne peut pas vivre la communion en Église, si on ne reconnaît pas la primauté de Pierre. En tant que Pierre, il est le premier évêque de Rome, le premier Pape. Sa mission de pasteur est confiée à ses successeurs, dans la logique biblique de la transmission.
À quoi saint Pierre appelle-t-il ?
La fête du 29 juin fait mémoire des martyres de saint Pierre et saint Paul, c’est une fête capitale. Elle réunit les deux poumons, bâtisseurs de l’Église : un pêcheur araméen et un Juif pharisien de Tarse. Unir ces deux figures dans une commune mémoire insiste sur une dimension œcuménique avant l’heure. La solennité de la chaire de saint Pierre, le 22 février, valorise sa figure d’enseignant et rappelle sa charge : transmettre l’enseignement de Jésus. Une œuvre que les Papes poursuivent en enrichissant de leurs encycliques le magistère de l’Église. Qui pourrait ne pas aimer la figure de Simon-Pierre ? Avec son caractère très humain, il nous ressemble. Il ne saisit pas toujours bien ce qui se passe. Il abandonne Jésus à Gethsémani, puis se laisse relever par lui. Il est un modèle pour tout disciple. Dans l’Évangile de Marc, les gens rencontrent Jésus une fois et comprennent tout. Les apôtres, eux, sont durs d’oreille ! J’aime citer ces mots du P. Paul Beauchamp : “Ils étaient comme nous et Dieu les aimait”. Même s’il a raté des marches, Pierre nous montre le côté accessible dans le fait d’être disciple. Comme Paul, il a couru longtemps au service de l’évangile et par amour de Jésus.
À lire : Simon Pierre dans le Nouveau Testament, Marc Rastoin, éd. Salvator mai 2019, 186 p., 20 euros










